Overblog Suivre ce blog
Editer l'article Administration Créer mon blog
25 octobre 2015 7 25 /10 /octobre /2015 23:12

« Touch of Evil » (1) d'Orson Welles et « Sicario » (2) de Denis Villeneuve pourraient avoir le même titre ou sous-titre, « la soif de punir ». En effet, c'est la motivation du héros principal de ces deux films, le premier sorti en 1958, le second en 2015.
Dans « Touch of evil » (La soif du mal), tourné en noir et blanc, Quinlan (Orson Welles) qui n'a pu faire condamner celui qui a étranglé sa femme, va consacrer sa vie, en tant que policier, à traquer des assassins, à les faire condamner en fabriquant les pièces à conviction si nécessaire. Sans profiter de sa situation pour amasser une fortune.

Dans « Sicario », (qui veut dire « tueur à gages »), tourné en couleur, Alejandro (Benicio del Toro), ancien procureur mexicain, est guidé par sa volonté de tuer le chef des narco-trafiquants qui a fait décapiter son épouse et jeter sa fille dans une cuve d'acide.

Le premier est un film policier, un film noir, dont quelques règles sont détournées, où le policier utilise sa fonction pour assouvir, à tout prix, sa soif de punir. Dans le second, le « sicario » se met au service de la machine de guerre étasunienne contre les cartels pour arriver à son but.

Les histoires se passent dans une ville frontière, États-Unis – Mexique, « Touch of evil » à Los Robles, petite ville frontalière imaginaire (tourné à Venice, en Californie) et « Sicario » à Ciudad Juarez (tourné en réalité au Nouveau-Mexique, au Texas...)

Dès les premières minutes de « Touch of evil », tout est dit. Première image du film, deux mains anonymes règlent la minuterie d'une bombe de dynamite. Apparaît au loin, un couple qui se dirige vers la voiture dans laquelle la bombe vient d'être déposée. Ce couple, cette voiture vont être suivis, de haut, à la grue, qui montre leur insignifiance, leur condamnation. Dans une longue séquence, au fur et à mesure que la voiture avance dans la rue, au milieu d'un troupeau, de passants, d'agents de la circulation, angoisse pour le spectateur « qui sait », la caméra se rapproche d'eux pour en faire, quelques instants, de banals êtres humains qui passent la frontière... Le personnage remarqué est alors Miguel Vargas (Charlton Heston), reconnu parce qu’il a fait arrêter, récemment, un chef local de trafiquants de drogue.

La voiture explose déchiquetant son richissime propriétaire et sa jeune compagne. Tout le monde s'agite, en attendant l'arrivée de l'inspecteur-qui-résout-tous-les-problèmes grâce à sa jambe malade, source de ses fructueuses intuitions.
Quinlan sort de sa voiture, filmé en contre-plongée et gros plan, énorme, obèse, mal rasé, un gros cigare à la bouche, boitillant, avec une cane.. C'est, à l'évidence, le personnage central. Vargas est alors en recul, il veut éviter l'incident diplomatique, la bombe ayant été déposée dans la voiture en territoire mexicain.

Plongées et contre-plongées sont utilisées à plusieurs reprises pour ponctuer le rapport de forces entre les personnages. Au moment de l'affrontement Quinlan-Vargas, tous deux seront dans la même image, en contre-plongée. Indiquant le basculement du film.

Taylor Sheridan, le scénariste de « Sicario » a déclaré : « Ce qui faisait le charme de la zone frontalière, la rencontre et le mélange des cultures, a complètement disparu. J’ai réalisé que le Mexique, ce pays où l’on pouvait se rendre tranquillement en voiture, n’existe plus aujourd’hui. C’est devenu un endroit sans foi ni loi. Il n’existait aucun film sur la manière dont la vie a changé dans le nord du Mexique, sur la façon dont la drogue et la corruption gouvernent tout désormais, et sur l’évolution des cartels qui sont devenus des groupes militarisés. Pas un seul film ne parlait de cela, ni de la façon dont la grosse machine qu’est le gouvernement américain traite ces problèmes qui débordent de son côté de la frontière. » (3).

« Sicario » tient la promesse du scénariste. Pas de main morte. Les moyens n'ont pas manqué. Le prologue est une intervention très violente de la police étasunienne qui attaque un foyer de narco-trafiquants où est découverte, emmurée, une galerie de cadavres, clandestins qui voulaient traverser la frontière ou victimes des conflits entre bandes de trafiquants. Cela nous permet de faire la connaissance de Kate Macer (Emily Blunt) qui va être sélectionnée-volontaire avec son comparse et accompagner une expédition musclée du FBI pour décapiter un cartel de la drogue. Plus tard, on verra des cadavres pendus, décapités...

En quelques images tout est dit. La violence, la sélection par de « hautes autorités », celles qui déplacent les limites et ferment les yeux, la préparation de cette expédition, la frontière, le barrage, filmé d'avion ou d'hélicoptère mais de près, qui s'étend sur des kilomètres, édifiée pour empêcher l'immigration sud américaine aux États-Unis, dans un milieu désertique.

Tout ceci correspond bien aux intentions du scénariste. Encore plus quand on voit la frontière à échelle humaine du film d'Orson Welles : poste-frontière bon enfant qu'on passe à pied ou en voiture pour aller prendre un verre ou faire une virée de l'autre côté, où le policier discute avec la personnalité devenue célèbre pour avoir arrêté le chef des trafiquants locaux de drogue... « 1 400 km de frontière sans une mitraillette », dit Vargas à son épouse étasunienne.

Dans les deux cas, la frontière sera franchie à plusieurs reprises risquant de perdre un peu le spectateur. Mais dans « Sicario », c'est seulement la force d'intervention qui fait des incursions, illégales, dans le territoire mexicain.
Car l'acteur le plus important, c'est la machine de guerre des États-Unis qui, avec la complicité de haut niveau au Mexique, affronte un cartel de la drogue et cherche à rétablir un certain ordre, par tous les moyens, dans la confrontation avec les trafiquants. Et Alejandro le sait qui se met au service de cette machine pour atteindre son but.

La même question éthique est posée dans les deux films mais à des niveaux très différents. Dans « Touch », il s'agit d'une confrontation d'homme à homme, entre Quinlan, l’Étasunien, aux méthodes peu orthodoxes et Vargas, le Mexicain, qui se bat pour le respect de la loi même quand il s'agit d'éventuels assassins. Dans « Sicario », le combat est entre la machine de guerre du FBI et deux représentant de la CIA, une femme et un Noir, chargés de contrôler la légalité de l'opération, montée par des durs, qui vont les berner malgré leur courage, leur compétence...

Finalement, l'opération réussit et Alejandro exécute le Parrain, sa femme et ses enfants. Mais Kate refuse de signer la caution qu'il lui présente sous la menace d'un revolver. Alejandro essuie une larme sur la joue de Kate, il pense à sa fille assassinée, renonce à la caution et se retire après avoir démonté et jeté son arme. Son combat est terminé. Kate le voit partir par la fenêtre, pointe son arme, Alejandro se retourne. Elle baisse son arme. Alejandro le lui a dit, elle n'est pas faite pour vivre das ce pays de loups.

Dans « Touch », le but est aussi atteint. Le suspect, désigné par Quinlan, grâce à son intuition douloureuse, est l'assassin, confondu non par la fausse preuve fabriquée par Quinlan mais par l'aveu du coupable.

Le « film noir » d'Orson Welles ne respecte pas toutes les conventions du genre. Si Quinlan est conduit à sa perte, c'est parce qu'il veut faire la loi en passant outre à la loi, c'est parce qu'il trouve sur sa route, un policier qui veut faire respecter la loi même face aux criminels. Comble, un policier mexicain ! Mais qui, lui aussi n'est pas au dessus de tout soupçon car il se comporte en mari et non en policier respectueux de la loi quand sa femme est séquestrée, il utilise des armes qui lui répugnent, enregistrant les aveux sollicités de Quinlan à son second et plus ancien ami.

Les aveux enregistrés, Vargas retrouve sa femme. Ils peuvent partir donnant un faux « happy end » au film. Quinlan, tué par son second qu'il a berné toute la vie, s'enfonce dans des ordures et des résidus des puits de pétrole (écologie avant la lettre ?) discrètement omni-présents dans le film.

Quinlan n'est pas victime d'une « femme fatale » : la très belle Tanya (Marlène Dietrich) n'est qu'une vieille amie dont les cartes annoncent le destin de Quinlan et qui prononce une éloge funèbre qu'elle gomme immédiatement : « a lousy cop... He was some kind of a man... What does it matter what you say about people ? ».

Dans ces films frontaliers, un rôle important est donné à deux Mexicains, l'honnête Vargas et Alejandro, le justicier sans pitié, qui montre, malgré tout, une certaine sensibilité. Mais cela n'empêche pas Quinlan, en toute mauvaise foi d'afficher un certain mépris pour cet étranger, ce juge mexicain prêt à innocenter un des siens par solidarité... Ce qui n'est pas le cas dans « Sicario » où joue l'estime réciproque des gens qui sont là pour tuer sans scrupule. Et torturer après avoir débranché la caméra sensée enregistrer l'interrogatoire. Même si quelques personnages secondaires sont un peu ridicules (Oncle Joe mais aussi l'adjoint de Quinlan).

Ici, le racisme discret est plutôt pour l’adjoint de Kate, « tu n'as pas peur du noir » (obscurité) et Kate qui lui dit qu'il est le seul à la voir en « soutif ». Et le sexisme ? Naïve, elle se jette dans les bras d'un narco mais Alejandro la tire de ce mauvais pas.

Quant a la situation sociale du pays, c'est essentiellement dans « Sicario » qu'elle apparaît par quelques touches. L'état des routes chaotiques, qui répond aux moutons dans les rue de « Touch », les entrées illégales aux États-Unis, on voit des clandestins rassemblés pour les besoins de l'enquête., la corruption de la police mexicaine.
Une anecdote du film montre l'étendue du désastre : un policier mexicain complice du cartel est abattu, il ne pourra plus accompagner son fils au football, c'est donc la mère qui le fait. On assiste à une partie du match, ce ne sont que des femmes autour de terrain, qui ont accompagné leurs enfants. Et tout à coup, on entend, au loin, une fusillade. Le match se suspend. La tête tournée vers là bas...

Ces deux films donnent à voir l'évolution de notre monde, cinématographique et politique à cinquante années d'intervalle..

- 1 - Touch of evil (1958) onzième long métrage d'Orson Welles (43 ans à la sortie du film). Dans sa version de 1998, en DVD.

- 2 - Sicario (2015) septième long métrage de Denis Villeneuve (48 ans à la sortie du film), actuellement dans les salles à Paris.
- 3 - http://www.allocine.fr/film/fichefilm-228114/secrets-tournage/
- 4 - « un sale flic... un sacré bonhomme... qu'importe ce qu'on dit des gens ? » (traduction très libre et incertaine de P.O.)

Partager cet article

Repost 0
Published by Paul ORIOL - dans Cinéma
commenter cet article

commentaires

Présentation

  • : Le blog de Paul ORIOL
  • : Réflexions sur l'actualité politique et souvenirs anecdotiques.
  • Contact

Texte Libre

Recherche