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10 novembre 2015 2 10 /11 /novembre /2015 18:14

D'une Marche à l'autre.

A 32 ans d'intervalle, « La marche pour l'égalité contre les racisme » et « La marche de la dignité contre le racisme » présentent des points communs, faisant de la seconde comme une réplique de la première, et des différences qui montrent qu'il n'en est rien. Dans les deux cas, des incidents, graves et répétés, avec la police, conduisent à dénoncer le racisme et à revendiquer la reconnaissance d'une égale dignité des jeunes quelle que soit leur origine, leur couleur de peau...

Fresque à l'arrivée de la Marche en 1983 - Banderole à la manifestation de 2015Fresque à l'arrivée de la Marche en 1983 - Banderole à la manifestation de 2015

Fresque à l'arrivée de la Marche en 1983 - Banderole à la manifestation de 2015

En 1983, à la suite d'un été meurtrier, de nombreux affrontements entre jeunes et policiers et de la blessure de Toumi Djaïdja, président de l'association « SOS Avenir Minguettes » par les balles d'un policier, une quinzaine de jeunes des Minguettes (Vénissieux) et d'ailleurs ont entrepris, avec le soutien de la Cimade, une marche de Marseille à Paris inspirée des actions de Gandhi et de Martin Luther King. Cette initiative lancée par quelques personnes, parties discrètement, s'adressait à l'ensemble de la population et, au fil du parcours, les soutiens se sont faits plus nombreux et les participants. Finalement, c'est une foule de 100 000 personnes qui accompagnait les marcheurs, lors de leur arrivée, le 3 décembre à Paris.

Avec la victoire électorale de François Mitterrand à l'élection présidentielle de 1981, malgré les actes et attentats racistes, les bavures policières, les déclarations « malheureuses » du Premier ministre Mauroy, sur les chiites aux usines Renault... un vent de réformes redonnait de l'espoir, et des illusions. Un moment où l'optimisme était encore possible... Pendant cette période, 130 000 étrangers en situation irrégulière ont été régularisés.
A l'arrivée des marcheurs à Paris, une délégation a été reçue à l’Élysée et a obtenue de François Mitterrand la mise en place de la « carte unique » de séjour et de travail, valable 10 ans, renouvelable automatiquement... votée à l'Assemblée nationale en juillet 1984.

Les choses ont bien changé depuis. La « carte unique » a été démantelée. L'extrême droite pèse chaque jour davantage sur le plan idéologique, influençant la droite et même la « gauche ». Plus personne n'espère rien de la gauche au pouvoir sur bien des questions et notamment sur sa politique d'immigration.
En 2015, un collectif de femmes, « Urgence, notre police assassine », animé par Amal Bentoussi, dont le frère, âgé de 29 ans, a été tué par la police en 2012, regroupe une soixantaine de femmes et lance l'idée d'une « Marche des Femmes pour la Dignité » pour dénoncer l'impunité dont jouirait la police dans de nombreuse affaires qui ont entraîné mort d'homme : en moyenne, une par mois selon les organisatrices ! Au total, le 31 octobre, dans les rues de Paris, la « Marche pour la dignité contre le racisme » a réuni 3 500 (police) à 10 000 (organisateurs) personnes dont certaines venues de plusieurs villes de France (Lille, Strasbourg, Grenoble, Lyon) et même de Bruxelles...

Cette nouvelle « Marche » a eu lieu quelques mois après le procès des policiers mis en cause lors de la mort des deux adolescents Zyed Benna (17 ans) et Bouna Traoré (15 ans) qui a abouti, le 18 mai 2015, à leur relaxe définitive. En 2005, la mort de ces deux jeunes avait été suivie de révoltes urbaines qui ont duré plusieurs semaines.

Ce sont ces morts et ces non-lieux à répétition qui sont à l'origine de cette deuxième marche car, sur ce plan, les choses ont peu changé en 42 ans. Mais, en 2015, le climat politique est bien différent de celui de 1983.
Certes, un socialiste, François Hollande a été élu en 2012 à la présidence de la République. Mais il n'est plus ni illusion, ni espoir. Et ces femmes, noires, arabes, musulmanes, rroms, veulent « dix ans exactement après les révoltes des banlieues, dénoncer l’islamophobie, la négrophobie et la rromophobie que subissent au quotidien les populations des quartiers populaires et issues de l’immigration post-coloniale ».
Si, dans les dix dernières années, des investissements ont modifié l'aspect de certains quartiers, la situation des jeunes n'a guère changé, ni le chômage, ni le racisme, ni les relations avec la police... Et le gouvernent n'a pris aucune mesure pour améliorer la situation de ces jeunes.

Les manifestants ont rappelé certains engagements de François Hollande.
Engagement 50 : « J’accorderai le droit de vote aux élections locales aux étrangers résidant légalement en France depuis cinq ans. » Si le droit de vote est, constitutionnellement, difficile à mettre en place, rien n’obligeait le chef du gouvernement à affirmer qu'il n'est pas à l'ordre du jour à cause de l'extrême droite et qu’il ne sera probablement pas au programme de la prochaine élection présidentielle. Depuis plus de 30 ans, ce n'était qu'une promesse, elle est abandonnée sous la pression de l'extrême droite !
Engagement 30 : « Je lutterai contre le 'délit de faciès' dans les contrôles d’identité par une procédure respectueuse des citoyens, et contre toute discrimination à l’embauche, au logement. »
Quelle que soit l'efficacité qu'on prête au CV anonyme, le 9 juillet 2014, le Conseil d’État a annulé le refus implicite du Premier ministre de prendre le décret d'application de la loi sur ce sujet et lui a enjoint de prendre ce décret dans un délai de six mois. A ce jour, le gouvernement n'a pas donné suite à cette injonction.
Quant au délit de faciès, le récépissé obligatoire, lors des contrôles d'identité, a été abandonné au premier froncement de sourcil policier, mettant la police au dessus de tout soupçon et légitimant de façon indirecte cette pratique.
Mieux. Le 24 juin 2015, l’État a été condamné pour contrôle au faciès : trois ans après la plainte du collectif « Stop le Contrôle au Faciès », la Cour d’Appel de Paris a jugé que, pour cinq des plaignants, l’État avait commis une faute lourde et qu’il leur était redevable de 1500 euros de dommages et intérêts. Une victoire juridique importante. Mais l’État n'accepte pas ce jugement et a déposé un pourvoi en Cassation. L’État, le gouvernement, a choisi son camp. Celui des policiers, quel que soit leur comportement, contre celui des citoyens alors que ce jugement constate des anomalies dans les contrôles d'identité. Il aurait pu profiter de ce jugement pour faire comprendre aux policiers la nécessité des récépissés après chaque contrôle d'identité. Il s’est contenté du retour sur les uniformes du matricule, du code de déontologie de la police réformé et de la possibilité pour les citoyens de saisir directement la « police des polices ».

Dans cette atmosphère, désespérante et désespérée, rien d'étonnant que de nombreux collectifs de banlieue (près d'une centaine) dont l'Association des Marcheurs de 1983, Vies Volées (collectif des familles de victimes de policiers), Femmes en lutte 93, Mamans toutes égales, Collectif des féministes pour l’égalité, les Femmes dans la mosquée... aient appelé à cette marche, témoignant de l'intense travail de mobilisation qui a été fait et de la nécessité de se regrouper pour se faire entendre. Avec le soutien de nombreuses associations à l'étranger.
A cette manifestation s'étaient joint différents collectifs de sans papiers, de mal logés (des logements pour tous)... des associations appelant au soutien du peuple palestinien, au boycott d'Israël...

La Marche de 1983 était « contre le racisme », sans autre précision, et tout le monde savait que, sans exclure quiconque, les principales victimes du racisme étaient les jeunes d'origine maghrébine. Finalement, la Marche avait obtenu une réforme qui ne touchait pas directement les jeunes mais apportait une amélioration du statut des parents des marcheurs.

En 2015, la Marche a senti le besoin de préciser les différentes catégories de racisme qu'elle combattait et, depuis que l'islamophobe est devenue la principale référence pour le racisme, il a été nécessaire de préciser d'autres formes, « négrophobie », « rrhomophobie ».
Ce qui a , au moins, deux conséquences : l'oubli d'une éventuelle « judéophobie » ou, plutôt, du classique antisémitisme malgré la présence dans le cortège de juifs antiracistes et, d'autre part, le racisme contre les Magrébins ou les Turcs... à moins qu'ils ne soient rangés, volens, nolens, sous la rubrique de musulmans. On revient au langage colonial qui, en Algérie, appelait les Algériens Français musulmans sans leur demander leur avis.

Quant aux partis et à la CGT (qui n'est pas un parti) qui ont participé à cette manifestation, ils étaient, comme souvent, en fin de cortège (PCF, EELV, Front de gauche, Ensemble !, NPA). Sauf le Parti des Indigènes de la République et l'UDMF (Union des démocrates musulmans français) qui étaient dans le cortège.

Il n'est pas sûr que cette vision catégorielle, pour ne pas dire communautaire, du racisme et de l'antiracisme, qui explique peut-être l'absence remarquée des associations féministes et antiracistes traditionnelles, soit un facteur très favorable pour lutter contre le racisme, contre tous les racismes et tous les racistes.

Ni le meilleur moyen de rapprocher les associations traditionnelles et les quartiers populaires.

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Published by Paul ORIOL - dans Immigration
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