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11 mai 2014 7 11 /05 /mai /2014 20:09

 

Albert Camus : De « L'Etranger » au « Choc des civilisations »



Les créations d'Albert Camus s'étalent sur trois décennies, on pourrait même dire, pour l'essentiel, sur une décennie. Camus a parlé, dans ses Carnets, de « trois cycles » : absurde, révolte, amour. Ces cycles coexistent, dans sa tête, même s'ils n'apparaissent pas avec la même intensité au même moment dans l’œuvre et la vie d'Albert Camus.

 


Tout d'abord, l'absurde, avec l'inégalable Étranger (1942). Dans ce livre, Camus porte à l'extrême l'opposition entre l'insignifiance de l'homme, son inéluctable destin, malgré sa volonté de vivre, et la toute puissance du monde qui l'ignore totalement. Rien n'a de sens, rien n’existe en dehors de ce qu'on peut voir, sentir toucher dans l'instant. Et rien n'est plus absurde que la condamnation à mort d'un homme déjà condamné par nature.


Cette platitude, cette banalité, cet insensé du monde humain, ouvre la porte à une humanité sans morale. Ce qui permet à Mersault, après Zagreus, dans La Mort heureuse (écrit en 1936-38), de tout s'autoriser y compris le meurtre pour s'assurer la possibilité d'un bonheur immédiat. Sans remords, sans regret.

Ce sont les mêmes sentiments qui animent Martha, formée par sa mère à la liberté de tout faire, dans Le Malentendu (1944). Toutes deux vont s'engager dans l'assassinat des (in)fortunés voyageurs esseulés pour réaliser leur rêve.


Déjà, dans ce cycle absurde, un grincement est perceptible. Dans La mort heureuse et L’Étranger, l'auteur exalte la puissance de la lumière et de la mer, les odeurs et les couleurs, la beauté du monde, présent, et des femmes...

Le héros de La Mort heureuse commet un meurtre volontaire, crapuleux pour pouvoir profiter pleinement, fortune obtenue, de la beauté du monde et du bonheur. Dans L’Étranger, le meurtrier n'est que l'instrument et la victime de la puissance solaire qui l’entraîne dans un assassinat sans raison, insensé, dont il ne tirera aucun avantage et qui le conduira à l'échafaud.


L'héroïne du Malentendu veut fuir le monde gris qu'elle connaît et déteste, fait de pluie et de tristesse, où sa jeunesse s'étiole. Pour cela, elle se lance, avec l'accord et l'aide de sa mère, dans une série d'assassinats qui vont leur donner les moyens financiers de découvrir un monde rêvé, nouveau, exotique, éclatant de soleil. Martha, contrairement aux héros précédents, a conscience du bien et du mal et l'assume. Elle excuse même la mort qu'elle donne, plus douce que d'autres.

 
Dans Le Malentendu, tous les personnages expriment une forme d'amour que Mersault et Meursault refusent absolument : amour réciproque et proclamé de Maria et de Jan, amour avoué de Martha pour sa mère. Mais la faille qui va entraîner la perte de LA MERE, sans nom,est la découverte tardive d'une certitude supérieure à toutes les autres : l'amour encore, amour inaltérable d'une mère pour son fils, encore plus que pour sa fille, qui va la conduire à rejoindre un fils, inconsciemment assassiné. Ce que Martha ne supportera pas.


La certitude du non-sens du monde percute une autre certitude : la certitude de l'amour, la nécessité, pour l'homme, de se révolter contre ce destin injuste qui lui est fait, de ne pas accepter ou ajouter l'injustice des hommes à celle du monde.

 


L'engagement de Camus dans le parti communiste en Algérie, aux cotés des Républicains espagnols, dans la Résistance, contre la misère, la dictature, l'occupation est en cohérence avec cette nécessaire révolte. Mais ces engagements ont lieu quand Camus est dans son cycle créateur de l'absurde, L'Homme révolté ne paraît qu'en 1949.


L'homme peut être amené à tuer. Mais les causes les plus nobles ne justifient pas de tuer n'importe où, n'importe qui, n'importe comment. C'est ce que montrent, notamment, Lettres à un ami allemand (1943-1945), Les justes (1949)...

 
Dans Lettres à un ami allemand, écrites pendant l'occupation et la Résistance, perce une autre forme d'amour, l'amour exalté de la France qui conduit Camus à construire une France mythique, abstraite, généreuse, immaculée. Une forme de nationalisme dont il s'est défendu dans la préface à l'édition italienne des Lettres.


Dans  Le premier homme , l’œuvre immense qu'il préparait au moment de sa mort, l'amour éclate. Dans les notes, il écrit « En somme, je vais parler de ceux que j'aimais ? Et de cela seulement. Joie profonde ».


Amour de sa mère, bien sûr, qui ne sait pas lire et à qui le livre est dédié : « A toi qui ne pourra jamais lire ce livre ».
 

 

Mais aussi dans cette œuvre, certes littéraire mais surtout autobiographique, il parle de « cette femme qu'il avait aimée, oh oui, il l'avait aimée d'un grand amour de tout le cœur et le corps aussi, oui, le désir était royal avec elle, et le monde, quand il se retirait d'elle avec un grand cri muet au moment de la jouissance, retrouvait son ordre brûlant, et il l'avait aimée à cause de sa beauté et de cette folie de vivre, généreuse et désespérée, qui était la sienne et qui lui faisait refuser, refuser que le temps puisse passer, bien qu'elle sût qu'il passât à ce moment même, ne voulant pas qu'on puisse dire d'elle un jour qu'elle était encore jeune, mais rester jeune au contraire, toujours jeune, éclatant en sanglots un jour où il lui avait dit en riant que la jeunesse passait et que les jours déclinaient.... et, intelligente et supérieure à tant d'égards, peut-être justement parce qu'elle était vraiment intelligente et supérieure, elle refusait le monde tel qu'il était.... et il l'aimait désespérément. »


Enfant d''un père qu'il n'a pas connu, mort des suites d'une blessure de guerre en 1914, et d'une mère illettrée, il se reconnaît dans le peuple pied-noir auquel il appartient charnellement. Au moment d'assumer cette solidarité, il affirme : « J'en ai assez de vivre, d'agir, de sentir pour donner tort à celui-ci et raison à celui-là. J'en ai assez de vivre selon l'image que d'autres me donnent de moi. Je décide l'autonomie, je réclame l'indépendance dans l’interdépendance. »


Evolution sensible par rapport à Lettres à un ami allemand. Dans celles-ci, il lui fallait un long discours pour mettre la justice et la France dans le même camp. Ici, pas de longue réflexion sur la justice et sa solidarité physique avec les Français d'Algérie.
En Algérie, il a bien perçu le danger, pour la France, à ne pas incarner la justice. Et si l'origine sociale, la pauvreté d'une famille de travailleurs lui a permis d'assumer ses prises de position en faveur des plus défavorisées, cette même origine, européenne, française, l'a empêché de comprendre la terrible injustice faite à des générations d'Algériens par des générations d'Européens, des étrangers. Qui ont imposé leur hégémonie militaire, économique, sociale et refusé tout partage.


Après avoir affirmé qu'il avait toujours voulu être du coté des victimes contre les bourreaux, après avoir voulu une Algérie juste pour tous dans le cadre français, que ne voulaient ni les Français d'Algérie, ni les Algériens. Il sera confronté au choix impossible entre la justice et la France.
« Jacques, qui s'était jusque là senti solidaire de toutes les victimes, reconnaît maintenant qu'il est aussi solidaire des bourreaux. Sa tristesse. » Tristesse de se sentir solidaire des Français d'Algérie ?


Mais ce qui peut apparaître comme un repliement sentimental de l'amour de la France et des Français (Lettres à un ami allemand) vers les seuls Français d'Algérie, va beaucoup plus loin. C'est la vision défaitiste d'un monde livré au choc des civilisations : « Demain, six cent millions de Jaunes, des milliards de Jaunes, de Noirs, de basanés, déferleraient sur le cap de l'Europe... et au mieux [la convertiraient]. Alors tout ce qu'on avait appris, à lui et à ceux qui lui ressemblaient, tout ce qu'il avait appris aussi, de ce jour les hommes de sa race, toutes les valeurs pour quoi il avait vécu, mourraient d'inutilité ».


On pourrait croire que c'est la guerre d'Algérie, la situation en Algérie, qui lui font percevoir l'Algérie française comme la pointe avancée face au monde arabe et musulman dans cette confrontation des civilisations.
Ou est-ce l'inverse ? Cette vision du monde qui renforce ses sentiments personnels sur les liens nécessaires entre l'Algérie et la France.


En effet, déjà en 1948, dans Ni victimes, ni bourreaux, il affirmait : « Nous centrons aujourd’hui nos réflexions autour du problème allemand, qui est un problème secondaire par rapport au choc d’empires qui nous menace. Mais si, demain, nous concevions des solutions internationales en fonction du problème russo-américain, nous risquerions de nous voir à nouveau dépassés. Le choc d’empires est déjà en passe de devenir secondaire, par rapport au choc des civilisations. De toutes parts, en effet, les civilisations colonisées font entendre leurs voix. Dans dix ans, dans cinquante ans, c’est la prééminence de la civilisation occidentale qui sera remise en question. Autant donc y penser tout de suite et ouvrir le Parlement mondial à ces civilisations, afin que sa loi devienne vraiment universelle, et universel l’ordre qu’elle consacre. »

La Conférence de Bandoeng aura lieu en 1955. En 1948, il y avait une cinquantaine d’États à l'ONU, il y en a aujourd'hui près de 200 !


Dans son dernier appel pour l'Algérie, comme en 1948, ce qu'il veut, c'est sauvegarder le monde auquel il appartient : l’Algérie française ou liée à la France face aux Arabes, aux musulmans ; dans le monde, la civilisation occidentale face aux civilisations colonisées et pour cela ouvrir un Parlement mondial, à ces civilisations afin que sa loi devienne universelle.

La loi de qui ? De la civilisation occidentale, comme en Algérie la loi de la France ? La loi d'une autre civilisation ? Un compromis entre ces civilisations ? Quel compromis ?

 


Peut-être l'homme cherche-t-il à donner un sens au monde. Mais tous les hommes ne veulent pas lui donner le même sens. Ici encore, la contradiction insurmontable entre l'individu, seul, devant une humanité, innombrable, diverse, foisonnante...

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Published by Paul ORIOL - dans Note de lecture
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