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27 janvier 2015 2 27 /01 /janvier /2015 20:45

 

Compte-rendu de la réunion du Cercle des Chamailleurs

du 20 janvier sur les événements du 7 au 11 janvier 2015 (par Paul)

 

Cette réunion a eu lieu à la demande de Michel qui souhaitait discuter "à tiède" de ses propres réactions et réflexions et de celles de chacun à la suite des derniers événements. Réactions et réflexions qui ne peuvaient être isolées de tout ce que nous avions vu, entendu, lu...

 

Pour Michel, ce fut « un tremblement » par les faits eux-mêmes mais aussi par l'ampleur de leur retentissement national et international, peut être disproportionnée – on a comparé les assassinats des 7 et 9 janvier à Paris au 11 septembre à New York. Avec le succès, ambigu, de « Je suis Charlie » qui pouvait avoir des significations multiples...

 

Ces événements peuvent donner lieu à de multiples questions qu'il est impossible de traiter en une seule réunion. Michel propose de structurer la discussion autour de deux points : la liberté d'expression, l'islam.

 

Dans un article paru dans l'Obs, Delfeil de Ton se demande pourquoi Charb a entraîné l'équipe de « Charlie hebdo » dans la surenchère, comme en 2011, après le premier attentat, avec la sortie du numéro surtitré « Charia Hebdo » et il reprend les propos de Wolinski qu’il avait repris alors dans l’Obs : « Je crois que nous sommes des inconscients et des imbéciles qui avons pris un risque inutile… ». De plus, à la suite de ses prises de position, « Charlie » avait été attaqué par une partie de l'extrême gauche et soutenu par d'autres à droite !

« Charlie » n’a-t-il pas poussé le bouchon trop loin ? Ils se revendiquent comme « irresponsables ». Il est donc parfois difficile « d'être Charlie ».

 

Discussion

 

Sur « Charlie » et la liberté d'expression. 

 

Le rapport à « Charlie » n'est pas le même pour tous les participants : certains n'ont jamais lu « Charlie », d'autres l'ont lu de façon occasionnelle. Mais pour l'une d'entre nous, « Charlie » (et ses prédécesseurs) a accompagné toute sa jeunesse et sa participation aux luttes sociales et surtout sociétales. Et chacun de rappeler les causes défendues par « Charlie », de l'avortement aux sans-papiers en passant par l'antimilitarisme, l’anticléricalisme... Même si, quelquefois, il était difficile d'accepter le second degré de Wolinsnki sur les femmes et le mépris de classe de Cabu avec le « beauf ».

D'où une longue discussion sur « l'humour » de « Charlie ». Qui n'est pas toujours drôle si on n'admet pas le second degré ou si on a des difficultés à passer au second degré pour certains sujets. Mais c'est là tout « Charlie » qui se réclame du « bête et méchant » à travers l'excès, la grossièreté, et surtout de l'opposition à toutes les institutions, toutes les forces d'oppression, de gauche ou de droite mais surtout d'extrême droite.

A travers ces affirmations identitaires, « Charlie » se dit mais ne se croit pas un instant, bête, méchant pas plus qu'irresponsable. Mais prétend exprimer ses convictions au-delà de ce qu'on peut considérer comme « bête, méchant, irresponsable »pour assumer une responsabilité libératrice.

« Charlie » se sent dans le prolongement d'une certaine tradition française de critique radicale des institutions par l'écrit ou la caricature qui remonte loin et a permis, avec d'autres luttes, l'instauration de la laïcité, de la liberté d'expression, du droit au blasphème... Une tradition qu'il faut entretenir sous peine de régression. Ce qui est en jeu dans la situation actuelle en France, sur bien des points régressive.

Depuis la Libération, toutes les lois sur la laïcité ont été des lois portant atteinte à la laïcité (notamment sur l'école) sans parler de la subvention des lieux culturels, qui n'étaient qu'un masque, au financement de lieux cultuels. A l'exception des lois sur le voile prise malgré l'opposition d'une partie de la gauche et de l'extrême gauche.

Depuis la Révolution, sauf un bref passage lors de la Restauration, le blasphème n'est pas interdit en France par la loi. Au contraire de nombreux pays dans le monde, y compris des pays européens. Et certains pensent qu'il faudrait ou l'interdire, ou se l'interdire et qu'il y a des choses sacrées qu'il faut respecter comme le pape François l'a encore récemment rappelé.

 

Le blasphème n'est pas interdit en France, sauf en Alsace-Moselle du fait de la législation concordataire allemande, maintenue après le retour de l'Alsace-Moselle à la France en 1918, et en Guyane.
Alors que la plupart des politiques oublient cette entorse territoriale à la législation française, il se trouve que, le 6 janvier, les autorités religieuses alsaciennes, rassemblées, des 4 cultes reconnus (catholique, protestant réformé, protestant luthérien et israélite) et un représentant du culte musulman, ont demandé la suppression de cet interdit. Que la revue Études, revue des jésuites, a publié récemment sur son site certaines caricatures de «
 Charlie », retirées ensuite. Et les cloches de N.D. de Paris ont sonné pour les assassinés.

C’est un hommage justement rendu à ceux qui se sont battus pour la liberté d'expression hier, bien sûr, et avant hier quand on connaît le nombre de « questionnés », écartelés, brûlés par l'église catholique pour blasphème, de Jeanne d'Arc, « blasphématrice de Dieu et des saints », au Chevalier de la Barre.

 

De son coté, avant les derniers événements, l'UOIF qui est opposé au droit de blasphémer, a porté plainte contre « Charlie hebdo », a perdu son procès et a déclaré vouloir respecter les lois de la République (1).

 

Tout ceci montre que les uns et les autres sont disposés d'une part à respecter les lois mais aussi à élargir le champ de la libre expression parce que c'est un facteur essentiel de la laïcité, fondement du vivre ensemble en France, de leur possibilité d'exercer leurs activités religieuses en toute liberté.

 

C'est autant cette bataille pour la liberté d'expression, notamment à travers les manifestations, que l’horreur des assassinats qui ont valu un retentissement mondial aux récents événements. Avec parfois des difficultés de compréhension, aussi bien ici qu'à l'extérieur, qui tiennent à des cultures, à des histoires différentes...

 

Car il existe des différences entre pays, législatives ou pratiques, qui se réclament de la liberté d'expression. Ainsi, aux États-Unis, la plupart des grands journaux ont refusé de publier les caricatures de « Charlie hebdo » mais ont publié la photo du terroriste tuant le policier à terre. Les caricatures ont été jugées plus choquantes pour la sensibilité des musulmans que le meurtre.

Par ailleurs, les États-uniens s'étonnent que, au lendemain d'une manifestation aussi importante pour la liberté d'expression, le spectacle de Dieudonné soit interdit et qu'il soit traduit en justice pour son « Je suis Charlie Coulibaly » cependant teinté d'un encouragement au meurtre antisémite.

 

En effet, la liberté d'expression est plus limitée par la loi en France qu'aux États-Unis, concernant les propos négationnistes par exemple. Comme si c'était la loi, l’État qui devait dire ce qui est vrai et ce qui ne l'est pas. Comme c'était hier l’Église qui s'attribuait ce droit. C'est une limite à la liberté d'expression qui risque de faire plus de mal que de bien et surtout, ce peut être considéré comme un aveu de faiblesse de remplacer le débat par l'interdiction.

 

Mais au-delà des pays qui pratiquent, de façon différente une certaine liberté d'expression, les caricatures de « Charlie hebdo » ont eu des conséquences graves, avec des morts, dans des pays où cette liberté n'existe pas.

D'où l’opposition entre « l'éthique de conviction », le droit de dire ce que l'on pense, quelles qu'en soient les conséquences et « l'éthique de responsabilité », la nécessité de peser avant de parler les conséquences possibles de ses paroles.

 

« Charlie hebdo » s'attaquait hier aux institutions religieuses qui avaient partie liée aux autres institutions dominantes, ici et ailleurs, suivant la tradition satirique, « lesabre et le goupillon », « le trône et l'autel ». Aujourd'hui, il a ajouté l'intégrisme musulman aux autres intégrismes. Touchant par là un nombre important de musulmans de France et d'ailleurs, étrangers à la laïcité, aux gauloiseries et autres traditions qui peuvent apparaître excessives à certains mais qui sont entrées dans les mœurs nationales.

 

D'où l'indignation de nombreux musulmans et la déclaration « nous avons vengé le prophète » lors de l'assassinat des journalistes. Sauf que les commanditaires des vengeurs, s'ils ont utilisé ces caricatures pour réveiller les cellules dormantes en France, ne les avaient pas attendues pour déclencher les assassinats un peu partout dans le monde. Et que les assassinats dans le supermarché casher de Vincennes ou à la synagogue de Bruxelles n'avait rien à voir avec les caricatures et le blasphème et visaient seulement des personnes pour leur judéité.


Depuis quelques années, ce sont d'abord les musulmans qui sont les principales victimes des guerres de religion entre sunnites et chiites, des massacres perpétrés par les islamistes, même s'il ne faut pas oublier les nombreuses victimes non musulmanes, chrétiennes ou non, vivant en terre d'islam. Tout ceci n'a rien à voir avec les caricatures de « 
Charlie hebdo».
De plus, combien, parmi ceux qui manifestent contre « 
Charlie hebdo » le connaissent, l'ont lu ? Y compris parmi les commanditaires ?

 

Dans tout cela, la grande et la petite politique, les grands et les petits intérêts ne sont pas innocents : Afghanistan, Proche Orient et le pétrole, Libye..., les alliances douteuses avec l'Arabie saoudite, le Qatar qui ne financent pas que le sport..., les investissements en France, en Europe, aux États-Unis... et le commerce des armes.

 

Mais, aujourd'hui comme hier, il est inadmissible d'être tué pour un dessin ou un pamphlet. Et censurer ou se censurer, c'est déjà céder un certain pouvoir aux terroristes. Aliéner une part de sa liberté. Ce qui ne fait que conforter l’ordre qui règne dans le monde. Des alliances douteuses qui manipulent les uns et les autres.

 

Reste que les manifestants en France n'ont jamais été aussi nombreux depuis la Libération. Le mercredi soir, les manifestations étaient spontanées, de soutien, de recueillement... Pour les manifestants de dimanche, certains pensent qu'il faudrait faire le tri. Car il y avait, en majorité, ceux qui soutenaient la liberté d'expression, les grandes valeurs affirmées de la République mais aussi ceux qui étaient là pour des raisons plus discutables, qui ne savaient rien de « Charlie hebdo », parce qu'il fallait y être,pour la Marseillaise et le drapeau. Peut-être même certains étaient-ils de droite ou d’extrême droite.
Toutes les couches sociales n'étaient pas représentées et s'il y avait des manifestants noirs ou d'origine maghrébine, ce n'était pas les jeunes des « 
quartiers populaires ». Un habitué des manifestations fait remarquer que cela ne date pas d'aujourd'hui, ce qui n'est pas une consolation, bien au contraire, mais la composition sociologique des manifestations change du tout au tout en fonction des mots d'ordre de la manifestation.

 

Quoi qu'il en soit, les manifestations du dimanche étaient sur des mots d'ordre nationaux qui reprenaient les noms ou les qualités des victimes, « je suis flic, je suis juif », et pour tous « je suis français », et des mots d'ordre républicains « liberté d'expression », « liberté, égalité, fraternité, laïcité »... Et ne rejetaient personne.

 

L'islam

 

Comment parler de l'islam, de l'islamisme, des rapports de l'un avec l'autre, de l'image de l'islam, de la signification de l'islamophobie ?

 

La bataille tourne souvent autour de ce mot « islamophobie » qui, étymologiquement veut dire « peur de l'islam » et que beaucoup interprètent comme « haine de l'islam ». Ce qui est l'interprétation dominante actuellement. Et toute contestation de l'islam religion et souvent de l'islamisme, islam politique, est aussitôt assimilée à cette islamophobie.

 

Comment aborder la question de l'islam, surtout quand on n'est pas musulman, sans être immédiatement stigmatisé, tant les camps sont strictement définis.

D'un côté, il y a l'affirmation par toutes les autorités morales ou politiques que l'islam est une religion de paix, que la civilisation occidentale doit beaucoup à l'apport de la civilisation musulmane, que la religion musulmane est la deuxième religion de France.
Ceci pour combattre ceux qui de l'autre côté prônent le rejet brutal, les discriminations, l'assimilation de tout musulman au terrorisme islamique, dénoncent l'invasion de la France et de l'Europe, annoncent le grand «
 remplacement » de la population européenne par l'arrivée de nouveaux immigrés musulmans et le surplus de naissances...

 

Les terroristes et les musulmans pacifiques disent « Allahou akbar » les premiers quand ils tuent, les seconds quand ils prient ! Affirmer qu'il n'y a rien de commun entre les deux est évidemment peu compréhensible, peu convainquant pour le commun des mortels. Les premiers seraient inspirés par le « Coran de Médine » et les seconds par le « Coran de la Mecque ». Mais « cet appel de Mahmoud Muhammad Taha a été catégoriquement rejeté par… les institutions religieuses musulmanes qui ont ameuté contre lui les autorités soudanaises. Celles-ci ont fini par le condamner àmort par pendaison le 15 janvier 1985 » (2).

Il est tout aussi difficile de dire qu'il n'y a rien commun entre l'islam et l'islamisme. Car tous les islamistes se réclament de l'islam et, fort heureusement, tous les musulmans ne sont pas des islamistes et des terroristes.

 

Une des retombées importantes de ces tristes événements est justement l'apparition d'articles, de pétitions de musulmans appelant à une réforme de l'islam (3). Le temps presse : il est évident que cette réforme ne peut venir que de pays où justement les intellectuels musulmans disposent d'une certaine sécurité que leur assurent la laïcité et la liberté d'expression dont ils ne bénéficieraient pas toujours dans les États musulmans.

 

A défaut, il est à craindre des affrontements plus graves que ceux qu'on a connus jusqu'ici. Car il ne suffit pas de nier le « choc des civilisations ». Il faut demander aux aborigènes d'ici ou là s'il existe ou non un choc des civilisations. La réponse est claire.

On ne la conjure pas par la dénégation mais en la combattant. Dénoncer l'autre, proposer de l'expulser, de le rejeter ne l'évitera pas. Il faut que chacun s'efforce de balayer devant sa porte (4), de comprendre l'autre pour trouver un terrain d'entente. Ce sera difficile car les puissants tirent des bénéfices des conflits dont les peuples paient les frais.

 

Si les intellectuels musulmans ont un importanttravail de déminage à faire, du côté des politiques et des institutions les tâches sont énormes aussi. Plus de trente ans de libéralisme ont accentué la paupérisation de grandes masses abandonnées dans les quartiers populaires quelle que soit leur origine. Les politiques de la ville ont été inefficaces.
Cette politique économique creuse les inégalités, aussi bien au niveau national qu'au niveau mondial et favorise l'individualisme. Ce ne sont pas quelques manifestations «
 républicaines » même si elles sont nécessaires qui vont redonner un sens à la vie des jeunes qui se sentent abandonnés (5).

Il faudra offrir autre chose à leur énergie inemployée, à leurs ambitions déçues, à leurs demandes de reconnaissance, si on ne veut pas qu'ils prennent la seule voie qui leur est aujourd'hui offerte pour aller au bout d'eux-mêmes.

 

Ici aussi la maison brûle et tout le monde regarde ailleurs.

 

1 - «Les musulmans français meilleurs alliés contre le terrorisme» de Amar Lasfar, président de l'Union des organisations islamiques de France www.lefigaro.fr/actualite-france/ 2015/ 01/ 11/ 01016-20150111ARTFIG00171-amarre-lasfar-les-musulmans-francais-meilleurs-allies-contre-le-terrorisme.php

 

2 - http://michelbenoit17.over-blog.com/2014/01/le-coran-sortir-de-l-impasse-sami-aldeeb.html

 

3 – Références de quelques articles sur la nécessité d'une réforme de l'islam.

- Lettre ouverte au monde musulman de Abdennour Bidar : http://www.marianne.net/Lettre-ouverte-au-monde-musulman_a241765.html

-Le réveil des vieux démons de Nour-Eddine Boukrouh ;

http://www.lesoirdalgerie.com/articles/2015/01/11/article.php?sid=173228&cid=41

 

4 – Les versets douloureuxBible, Evangile et Coranentre conflit et dialogueDavid Meyer, Yves Simoens, Soheib Bencheikh Editions Lessius

 

NB : Les Chamailleurs ont consacré une réunion à ce livre dont le compte rendu peut être trouvé sur le blog :

http://cercledeschamailleurs.over-blog.com/article-les-versets-douloureux-76679648.html

 

5 - Farhad Khosrokhavar : « des jeunes radicalisés qui se rêvent en héros négatifs ». http://www.lemonde.fr/idees/article/2015/01/09/les-freres-said-et-cherif-kouachi-des-jeunes-radicalises-qui-se-revent-en-heros-negatifs_4552837_3232.html

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Published by Paul ORIOL - dans Actualité
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commentaires

Pierre Gineste 27/01/2015 23:22

Un ennui avec ce texte est que de nombreuses questions sont abordées sans être discutées. Exemple: fallait-il interdire Dieudonné ou pas. "Les Etats Unis se sont étonnés..." Je reste sur ma fin,
j'aurais préféré lire un avis des Chamailleurs. Personnellement je ne suis pas persuadé qu'il faille le condamné pour ça...
bonsoir
Pierre

Paul ORIOL 28/01/2015 01:51



Bonjour,


Le cercle des chamailleurs n'est as un parti politique mais un lieu d'échange entre amis. Aucune motion n'est mise au voix. Le but de la discussion est d'essayer de comprendre, éventuellement de
mieux se comprendre.
Chacun est ensuite libre de penser ce qu'il veut.


 



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