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21 octobre 2014 2 21 /10 /octobre /2014 08:11

 

J'ai reconnu Moussa

 

Ils étaient vingt, nus, alignés, allongés, dans cette grande salle blanche. Un sur chaque table. Tous de sexe masculin. Nous étions quatre-vingts, quatre par table, quatre par cadavre. Par « macab ». Un membre était attribué à chaque étudiant ou étudiante. Le "mien" était le membre inférieur droit de la table 2 , Michel avait le membre inférieur gauche. Nous étions face à face.


Tous étaient anonymes. Inconnus de tous. Morts sans laisser d'adresse. Sans vie antérieure. Ils étaient là. Ils avaient toujours été là. Ils attendaient pour être utiles que les étudiants en médecine arrivent. Ils n’avaient jamais vécu. Ils accomplissaient leur destin de cadavre à disséquer.

Sans parents, sans amis, sans connaissances pour les nommer, les reconnaître. Pour les réclamer. Pour les enterrer. Pour susciter une dernière pensée. Un dernier souvenir. Une dernière parole. Souvent hypocrite mais qui témoigne d'un lien. Morts sans sépulture. Sans deuil de quiconque.


Ils étaient là. Niés. Objets. Disponibles pour la dissection. Après le premier effet de saisissement devant ces corps inertes, formolés dans la salle déserte. Chacun prend sa place, numérotée, au cadavre et au membre assignés. Réactions diverses. Masquées quelquefois par des réflexions plus ou moins hasardeuses.


Qui se souvient d'eux aujourd'hui ? Certains se souviennent peut-être de l'odeur quand ils étaient penchés sur l'artère fémorale ou humérale. Du doigt qu'ils, elles le plus souvent, ont retrouvé dans la poche ou dans le sac à main. Ou d'un projectile non identifié...

 

J'ai reconnu Moussa, tout de suite. Il n'était pas comme les autres. Il avait eu des joies et des peines. Quelqu'un devait l'attendre quelque part.

Akila peut-être, dans son village de Kabylie, à qui il envoyait une faible somme chaque mois. Son fils qu'il avait quitté pour lui permettre d'aller à l'école ce que lui n'avait pu faire. Ou son frère avec qui il s'était disputé et qu'il n'avait pas revu depuis des années.

Nul ne sait. Il n’avait pas de papier sur lui. Papiers oubliés. Papiers perdus. Ou tout simplement, sans papier. Inexistant.

 

Pourtant, il avait vécu. Il avait marché, il avait couru. La preuve était là. Évidente. « Sa jambe », séparée de son corps. « Mon membre inférieur ». Sa jambe séparée comme un bref CV, anonyme, posé sur la table, à coté de son corps.

 

Le tramway avait bruyamment agité sa cloche. Moussa s'était retourné. Avait essayé de courir. Pas assez vite, cette fois, Étonné devant le monstre qui fondait sur lui. Et tout avait chaviré. Un heurt puissant, une grande douleur de tout le corps et puis plus rien.

 

Et maintenant, il était là. La jambe détachée de son corps. A coté de lui.

Mon membre inférieur.

 

Mort sans nom, sans age, sans état civil. Quelque part, un jour, déclaré disparu. Détaché de son humanité.

 

Pourtant, c'était Moussa. Je l'ai reconnu. Je m'en souviens.

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Published by Paul ORIOL - dans Souvenirs
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