Overblog Suivre ce blog
Editer l'article Administration Créer mon blog
20 décembre 2013 5 20 /12 /décembre /2013 22:05

 

Mandela le jeune, Mandela le vieux

 

Toute unanimité est suspecte. Cet hommage unanime à Nelson Mandela, comme les autres. Voir se précipiter en Afrique du Sud tous ces chefs d’État ou de gouvernement qui se sont opposés à l'Apartheid ou l'ont soutenu, à l'exception notable du Nétanyahou qui s'est abstenu d'un tel déplacement par souci d'économies, pourrait faire penser que c'est le dernier triomphe de Mandela, de la réconciliation, malheureusement sans l'aveu des crimes passés. C'est, avant tout, un bal des hypocrites recherchant un éclairage mondial, un moment flatteur.

 

Cet hommage « universel », mérité, va à Mandela le vieux. Qui a évité un bain de sang à l'Afrique du Sud. Qui a fait sombrer l'apartheid sans guerre civile. Sans vengeance.Sans chasse au blanc. Reste qu'une part de l'engagement de Mandela le jeune est encore à faire. La justice sociale. Ce poing levé, symbole de la lutte sociale, de la lutte des classes, abandonnée en cours de route. Devenu symbole de la victoire sur l'apartheid. Mais cette victoire sur l'apartheid, victoire politique fondamentale, a permis seulement l'accès partiel à un pouvoir partiel d'une bourgeoisie noire à coté du pouvoir de ceux qui ont, intelligemment, lâché l'apartheid pour conserver l'essentiel suivant le vieil adage, changer pour que rien ne change. C'est peut-être un peu schématique parce qu'une petite bourgeoisie noire s'est aussi constituée, parce que tous les Noirs ont retrouvé une certaine dignité avec le bulletin de vote et que le pouvoir apparent est aux mains des Noirs. Comme l'élection de Barak Obama est un pas immense pour l'ensemble des Noirs américains.

Mais élection d'un Noir à la tête des États-Unis, d'un Noir et de toute une équipe à la tête de l'Afrique du Sud, en quoi ces élections ont-elles changé la situation des millions de Noirs qui demeurent au bas de l'échelle sociale ? Les États-Unis, l'Afrique du Sud ont des raisons de ressentir une certaine fierté. Mais la situation des Noirs de la base aux États-Unis comme en Afrique du sud n'est guère changée.

 

Pour l'Afrique du Sud, il est malheureusement possible que la transition démocratique dont Mandela a été le garant ne soit qu'un moment heureux de son histoire. Car les masses noires ne pourront se contenter, à perpétuité, de cette situation. Aujourd’hui, « le chômage touche plus de la moitié des jeunes Noirs du pays » (Le Monde 12/12/13).. Et le jour où les masses se soulèveront pour demander une participation aux décisions, au partage des richesses qui leur permettraient de vivre décemment, ce jour là le pouvoir noir aura le choix entre réprimer la révolte comme c'est déjà le cas quand des grèves éclatent ici ou là, ou détourner la vindicte populaire vers le pouvoir économique blanc mis alors en accusation. On peut espérer, rêver, qu'un nouveau Mandela se lève pour que cette transition sociale soit aussi peu douloureuse que la transition politique. Que le nouveau Mandela vienne tenir la partie oubliée des promesses de Mandela le jeune.

On peur rêver. Mais le père Noël passe rarement deux fois.

 

On peut cependant rêver que Mandela ne soit pas seulement une icône apaisante, pour ne pas dire un sédatif pour le temps présent. Mais un exemple qui suscite d'autres vocations. En Afrique du Sud ou ailleurs.

 

Au milieu de tous ses hommages, des déclarations des uns et des autres, y compris en Algérie que Mandela avait dit être sa seconde patrie, un journaliste algérien se pose une question iconoclaste : « Mandela Nelson est mort. Le monde va saluer sa vie, son œuvre, son sourire, sa mort et sa philosophie. Et nous Algériens ? Faire de même dans la longue procession de l'hommage. Mais au-delà ? Un regret secret, une amertume. Le chroniqueur l'avait écrit un jour : Et si on avait eu Mandela en 62 et pas Benbella ?
Un Mandela algérien nous aurait évité le pays actuel, ses mauvaises convictions, nos mauvais jours et des molles dictatures et ses gabegies. Nous aurions perdu moins de vies et moins de temps et nous aurions été un grand pays. Car cet homme est l'un des très rares à avoir donné sens à la décolonisation. Toutes les autres épopées ont mal fini : la décolonisation glorieuse y a été menée à la dictature hideuse ou sournoise. Au massacre, aux caricatures sanguinaires et au sous-développement. C'est dire que l'on ne décolonise pas avec les armes, mais avec l'âme. Décoloniser n'est pas vaincre le colon mais le démon en soi. Adieu l'homme au sourire qui dénoue. ».
Tout ceci, même pour le chroniqueur, « c'est un grand rêve éveillé » (Quotidien d'Oran 14/12/13).

 

Mais cette question est incomplète, unilatérale. Car Mandela n'a été possible que parce que, en face de lui, il y avait Frederik de Klerk. Où était, ici, de Klerk ? L'Algérie française a su bloquer toutes les évolutions. Jusqu'à l'explosion. Et si les Blancs d'Afrique du sud ont su choisir, à temps, la transition pacifique, les Blancs en Algérie ont profité de la faiblesse et/ou de la complicité des gouvernements français pour refuser les réformes de la Troisième et de la Quatrième république et aboutir finalement à la politique de la terre brûlée de l'OAS. Peut-être savaient-ils, inconsciemment, que l'Algérie n'était pas française.

 

Malheureusement, tous comptes faits, de façon pacifique ou non, la situation est-elle si différente pour les masses sud-africaines et algériennes ? Une bourgeoisie plus ou moins petite, plus ou moins grande, s'est mise en place, dans les deux cas, et gère, à son profit exclusif. En Algérie, l'expropriation des colons, les nationalisations et surtout la rente pétrolière permettent au pouvoir en place de corrompre les uns et de calmer momentanément les autres. Tandis que la masse des jeunes rêvent d'un visa en regardant la mer. En Algérie, comme en Afrique du sud, le changement s'est arrêté en chemin.

 

L'enterrement discret de Mandela le jeune, il y a longtemps, a permis à tous les chefs de d’État et de gouvernement de la planète de faire de Mandela le vieux une image pieuse qui ne fera de mal à personne.

Les questions posées par Mandela le jeune demeurent, en Afrique du Sud, en Algérie et ailleurs.

Partager cet article

Repost 0
Published by Paul ORIOL - dans Actualité
commenter cet article

commentaires

Présentation

  • : Le blog de Paul ORIOL
  • : Réflexions sur l'actualité politique et souvenirs anecdotiques.
  • Contact

Texte Libre

Recherche