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13 mars 2020 5 13 /03 /mars /2020 22:17
A propos de Mort sur le Nil

L'ambiguïté du titre français, Mort sur le Nil, est la première question que pose ce célèbre roman policier d'Agatha Christie, dénouée par le titre anglais, Death on the Nile (1) : il s’agit de la mort et non d’un mort sur le Nil. Car il y a plusieurs morts dans ce roman qui aurait pu être intitulé Deux mariages et cinq enterrements.

Le roman ne commence pas par un crime ou  par un cadavre dont il va falloir dénouer l'histoire et trouver le responsable. Le crime ne survient qu'après le premier tiers du roman et constitue la première énigme que pour le lecteur : qui va mourir dans cet échantillon de la bonne société, essentiellement, britannique, où tout le monde se connaît ou presque, en croisière touristique sur le Nil ?

Question peut-être inopportune car Agatha Christie s’étend largement sur la description d’une personne, la seule personnalité exceptionnelle qui attire tous les regards, admiration, jalousie, rancune qui la désignent au lecteur comme la probable victime.
E
lle est la première dans l’ordre d’apparition des dix-huit personnages présentés dont cinq ne seront pas de la croisière et ne peuvent être ni la victime, ni le coupable et Hercule Poirot, le célèbre détective. Cela réduit, pour le lecteur, le nombre de suspects à douze. Il est difficile de penser que les rôles principaux, victime ou coupable, puissent ne pas apparaître dans cette première liste et se trouver parmi les six croisiéristes découverts par la suite. Le lecteur est en droit de penser qu’ils ne sont que des personnages secondaires par leur rang ou leur nationalité dont un policier, confident et auxiliaire d’Hercule Poirot, une victime collatérale comme on dit aujourd’hui, un archéologue italien, un aristocrate original et incognitocomparses éventuels ? Leurres pour le lecteur ? En oubliant, bien sûr, le personnel qui se résume à quelques stewards anonymes et un Nubien...

Cette personne est exceptionnelle par sa beauté, son élégance, sa richesse, son intelligence mais aussi par son inconsciente suffisance pleine de bonne volonté. En un mot, la perfection d'une jeune femme de son rang en fait la victime annoncée. D’autant que de nombreux compagnons de croisière souffrent de cette altière supériorité et ont quelques motifs plus ou moins légitimes de lui en vouloir, possibles mobiles d’un passage à l’acte.

Le crime commis, la victime connue, reste à trouver parmi les mobiles suggérés par l’auteur lequel a poussé à commettre l’acte meurtrier.
La seule présentation des personnages, dans leur milieu au Royaume-Uni ou aux Etats-Unis ou en croisière, fournit à Hercule Poirot et au lecteur, de nombreux indices qui orientent vers la victime d’abord, les coupables ensuite. Indices dont la collecte commence donc avant le crime, avant l’enquête.

Au total, une dizaine de britanniques semblent être les seuls passagers de la croisière, pouvant prétendre à la culpabilité. Quelques autres personnes participent à la croisière mais sont indignes de tout soupçon, par leur condition ou leur nationalité : une infirmière française, un archéologue italien, un lord original incognito et tout le personnel qui se résume à quelques stewards anonymes et un Nubien..

C’est seulement parmi les personnes de cette haute société impériale, dignes d’attention, que se trouve le ou les coupables. Car chacun, au dessus de tout soupçon, est dans une situation, plus ou moins douteuse, susceptible de l’entraîner à des actes gravissimes : un prétendant délaissé, un noble ami humilié, ils ne font pas partie de la croisière. Restent une amie dont le fiancé a été détourné, un membre d’une vieille famille ruinée par des manœuvres financières du père de la victime, des gestionnaires douteux de sa fortune, un voleur de bijoux surpris dans son activité, un amoureux indélicat contrarié par une intervention intempestive, une kleptomane ou une alcoolique, malencontreusement démasquées... Ces différentes raisons d’importance inégale touchent des personne plus ou moins aptes à commettre un acte d’une telle gravité

Le premier mobile, de toute évidence, dans le classique trio amoureux, est la fiancée délaissée qui en fait la première suspecte. Elle n’hésite d’ailleurs pas à provoquer, à montrer son revolver, à crier son amour-haine...
Mais cette évidence est trop simple

Heureusement, Hercule Poirot est à bord. Grâce au hasard, à sa mémoire exceptionnelle, un repas à Londres quelques mois auparavant, à un excellent don d’observation, à une grande finesse psychologique, à sa perspicacité, à ses intuitions, à sa réputation qui en fait le confident des uns et des autres, le célèbre détective va dénouer le problème. Avec cependant deux meurtres supplémentaires qui font progresser l’action. Et deux autres morts violentes à l’arrivée de la croisière qui la concluent. Le titre du roman aurait pu être Deux mariages et cinq enterrements. Car il n’y a pas lors de cette croisière que des meurtres.

Hercule Poirot est assisté du colonel Race qui recherche mollement et trouve fortuitement, un tueur à la solde de rebelles d’Afrique du Sud. Il joue aussi un rôle de confident, de faire-valoir…

Deux policiers du même monde, hommes justes et généreux, qui se plaisent à faire œuvre de justice en respectant sinon la loi du moins l’ordre : ici, tous les délits sont tenus secrets, sauf les assassinats. Ils sauvent ainsi les apparences d’une société qui ne doit pas faillir, qui doit paraître. Et la croisière finit heureusement par deux unions. Quand Race reconnaît logiquement : De fait, ce mariage a été réglé par le Ciel et Hercule Poirot. Celui-ci réplique avec son humour et sa vanité légendaires : Non, cette histoire a été tout entière imaginée par moi. C'est à dire, plus justement, imaginée par Agatha Christie.
Quant aux morts collatérales en cours d’enquête, Dieu ou Diable n'ont pas eu besoin d'aide.

 

Le nœud, le leurre du drame est dans le classique trio passionnel. Et Agatha Christie s’ingénie à faire progresser l’enquête en éliminant les différentes hypothèses qu’elle a suggérées au lecteur, notamment à travers les confidences d’Hercule Poirot à Race.
Dans un rapport d’étape approuvé par Hercule Poirot, Race dresse la liste de ce
ux qui ont des mobiles plausibles contre lesquels nous possédons des témoignages certains (six personnes), et ceux qui, à notre connaissance, sont libres de tout soupçon (huit personnes). Curieusement, il ne cite ni dans un groupe, ni dans l’autre, ni dans un troisième, deux membres du classique trio. Façon de les faire oublier du lecteur...

Les unes sont soupçonnées à cause de motivations qui paraissent un peu légères, découvertes de l’alcoolisme caché d’une vieille femme, kleptomanie d’une autre que son infirmière personnelle surveille... Dautres sont plus ou moins suspects à la suite de déclarations mensongères en contradiction avec d’autres témoignages, visant à cacher des choses plus graves… D’autres enfin paraissent difficilement coupables car n’ayant jamais échappé au regard des uns ou des autres surtout après un tir apparemment passionnel de la fiancée délaissée sur celui qui l’a abandonnée pour son ancienne meilleure amie. Ou une suspecte elle-même assassinée !
Il ne reste plus à Hercule Poirot qu’à faire étalage de son don d’observation
des faits comme des sentiments et de relier des indices qui conduisent à confondre les coupables.
Ce qui paraît alors évident au lecteur.

A propos de Mort sur le Nil

1 - Mort sur le Nil (Death on the Nile) de Agatha Christie, Librairie des Champs-Élysées, 1948, 254 p.

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25 février 2020 2 25 /02 /février /2020 23:27
La maison où je suis mort autrefois (1)

La maison où je suis mort autrefois

 

Une jeune femme demande à son ancien petit ami de l’aider à dénouer son passé et à retrouver sa mémoire. Cette quête aurait pu tourner au réchauffement d’une relation qui n’est pas complètement oubliée. Elle va les conduire à mettre au jour un passé douloureux et une affaire criminelle vieille de plus de vingt ans. Affaire exceptionnelle dans des circonstances qui ne sont pas propres au Japon.

L’originalité de l’histoire tient, d’abord, au point de départ de ce policier qui n’est pas un meurtre dont il faut retrouver le coupable. Mais à la volonté d’une femme qui n’a aucune trace, ni souvenir, ni photographie, de ses premières années, avant l’entrée à l’école primaire. Avec le sentiment d’être différente. Ce qui l’avait rapprochée de l’auteur. Et qui veut en retrouver la cause dans l’espoir de se libérer.
Les deux enquêteurs ne sont pas l’équipe habituelle constituée d’un inspecteur ou un détective privé en duo avec un assistant, confident ou faire valoir. Ici le classique travail d’enquête policière associe la recherche d’indices matériels et la perspicacité d’un jeune homme aidé par une jeune femme, objet et sujet participant à l’enquête. Demandeuse, victime, témoin indispensable, qui doit extraire péniblement de son cerveau des lambeaux de souvenirs. Qui orientent les recherches. Qui éveillent de nouveaux souvenirs parcellaires.

Ils sont, tous deux, amenés à fouiller pendant une longue journée une maison poussiéreuse, abandonnée mais qui leur donne l’illusion de la vie alors qu’elle n’est riche que des traces d’un passé reconstruit qui n’est pas le sien. Qui leur permet de retrouver une histoire qui s’est déroulée ailleurs !

Cette double fouille dans une maison et une mémoire mortes conduit à redonner vie au traumatisme vécu dans une situation familiale criminelle. Où elle n’a pas été simplement victime. Cette enquête est, à la fois, policière et psychanalytique . Et rend à la conscience un conflit enfoui et bloquant.

Cette maison, plus fabriquée que réelle, permet une seconde naissance, douloureuse de la jeune femme. Douloureuse parce qu’elle est l’écrin, fictif, de la vie et de la mort d’une famille dans lesquelles elle est impliquée. Une seconde naissance qui lui permettra, peut-être, de repartir dans la vie avec son passé retrouvé, une identité modifiée, nouvelle, assumée… Loin de son enfance, loin de la maison du souvenir de son enfance.

 

Loin d’une maison où elle est morte autrefois. Une maison que l’auteur a connu. Peut-être aussi le lecteur. Car chacun a laissé, dans une maison, son enfance pour la vie d’adulte. Qu’il faut, finalement affronter. Seul, inexorablement seul.

 

Cette enquête, à la fois policière et psychologique, vise à trouver la cause d’un trouble psychique qui révèle un acte criminel ignoré, plus ou moins volontairement, vingt-trois ans auparavant. Dans un contexte social et national complexe : rigidité de l’éducation, pédophilie, mythologie chrétienne.

La maison où je suis mort autrefois (1)

Pour les personnes qui n’ont pas l’intention de lire le livre.


 

Derrière la complexité policière de l’intrigue propre au genre, l’enquêteuse participante, à la recherche des faits, des signes physiques objectifs doit retrouver, dans sa mémoire effacée la partie cachée, inconsciente mais conservée. Comme la police peut retrouver, sur un disque dur, images ou écrits que l’utilisateur a cru faire disparaître définitivement.
Ce sont les indices objectifs et ses souvenirs furtifs qui se nourrissent les uns les autres pour faire progresser vers la découverte d’un passé, peut-être, libérateur.

Comme dans tout bon roman policier, le coupable ou la coupable n’est pas obligatoirement la personne soupçonnée ou finalement désignée. Ici, il y a même plusieurs coupables dans l’enchaînement des faits : celui qui met le feu, celle qui dit tue-le, celui qui a détruit sa fille par ses attouchements et le grand-père qui a méprisé, rejeté son fils et s’est substitué à lui dans l’éducation de son petit-fils.
Maltraitance, pédophilie,
problèmes de société qui ne sont pas spécifiquement japonais.

L’enquête se déroule dans une maison qui n’est qu’une reconstitution, morte, imparfaite, peuplée de faux objets souvenirs, lieu d’une retrouvaille qui ne peut qu’être incomplète du fait de son imperfection. Mais qui permet finalement la renaissance après une si longue absence.

Le lecteur ignorant est intrigué par la présence de croix dans un pays où le catholicisme ne concerne qu’une infime minorité. Alors que cette présence n’apparaît pas évidente ni lors des événements, ni au cours de la vie des jeunes enquêteurs.
P
résence diffuse des mythes chrétiens. Contestation ?

L’enquête n’existe que par la curiosité (le péché originel ?) de la jeune femme voulant retrouver son enfance disparue. Cette enquête débouche, de façon inattendue, sur la mort provoquée de trois personnes : le père haï, l’autre, le mauvais larron seul visé par l’incendie, son fils, le criminel, le bon larron et l’innocente, la fille des domestiques de la maison.
Pour sauver la fille, réellement responsable,
tue-le, de ce malheur, la grand-mère, qui n’a pas probablement connu cette responsabilité, décide de la faire adopter par le couple de serviteurs. Mais cela ne la sauvera pas. On ne peut bâtir sur la mort d’un innocent (le christianisme).

Ce n’est pas l’adoption, semble-t-il fréquente au Japon, surtout l’adoption d’adultes, qui est condamnée. L’adoption cachée ? Les deux enquêteurs sont des enfants adoptés, ce qui peut expliquer les affinités d’adolescents qui se sentent différents. Mais le jeune homme sait, tandis que la jeune femme ignore. Et si le premier a mal supporté cette adoption, la seconde a réagi au drame, à l’adoption et au silence de ses parents adoptifs par l’amnésie.
Cette révélation ne l
a libère que partiellement. Ils restent tous deux dans cette maison de leur enfance qui les enferme dans la solitude. Ils ne bâtiront pas une maison commune.

1 - La maison où je suis mort autrefois de Keigo Higashimo. Traduit du japonais. Babel noir, Actes sud 2010

 

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28 janvier 2020 2 28 /01 /janvier /2020 20:52
Une main encombrante de Henning Mankell

Une main encombrante est le douzième et dernier roman de la série consacrée par Henning Mankell aux enquêtes de l’inspecteur Kurt Wallander. Cet inspecteur qu’il a créé et auquel il dit avoir donné quelques ressemblances avec lui-même.


Dans le récit, Wallander est parlé par le narrateur ou parle à la première personne.
Mais au-delà de
ce parti pris narratif, l'auteur prête à son héros des sentiments, des compoortements dont il n’est pas certain que ce soit seulement ceux de l’inspecteur : l’histoire se déroule en 2002, le livre est paru en 2013 et, en janvier 2014, l’auteur rend publique l’affection dont il souffre, un cancer avancé, qui l’emporte en octobre 2015.
Coïncidence ? Prémonition ? Fatigue annonciatrice ? Savait-il déjà ?

Quoi qu’il en soit, une bonne partie de ce bref roman porte autant sur la vie de l’inspecteur que sur l’intrigue proprement dite : sa lassitude de la vie, son âge avancé, les difficultés du métier, la politique du chiffre, la nouvelle délinquance, l’insuffisance des moyens, le bilan d’une vie honorable mais insatisfaite… L’incapacité de changer par une rupture trop tardive, même pour de simples vacances au soleil...

Dans sa note Wallander et moi, Mankell affirme deux choses qui paraissent discutables à la lecture du roman.

- Je crois pouvoir affirmer qu'il n'est jamais arrivé que Willander prenne une place plus importante que l'histoire... Il n'est pas sûr que ce soit le cas ici et peut être même la vie de Mankell plus que celle de Wallander...

- Le racisme est un crime contre lequel il se révolte. Cela donne une réflexion entre policiers sur le peu d’intérêt de la presse et de l’opinion publique lors de la disparition de deux personnes..., des tattares … Mais demande à être nuancé à la lecture du roman.

Dans ce récit, la place des femmes est politiquement correcte : l’une, sa supérieure hiérarchique, est une femme mais très compétente, précise Wallander l’autre est médecin légiste et très fiable et la propre fille de Wallander travaille dans la même unité de police que son père.

Mais dans l’intrigue, des clichés apparaissent : une bagarre entre ivrognes au cours de laquelle un Polonais tue un habitant, disparition du couple de tattares qui abandonnent une roulotte, après un vol dont ils craignent les conséquences, et qui reviennent sous un faux-nom, leur petite fille, petite prostituée est soupçonnée de braquage enfin l’enquête permet de découvrir que le drame d’il y a cinquante ans, s’est déroulé au sein d’une famille d’étrangers, des Estoniens...

On aura compris que Kurt Wallander n’est pas un policier à la James Bond. Ce n’est pas un homme d’action appelé à affronter des brigands de haute volée et des intrigues internationales. Dans un monde qui est le sien où les choses changent, les relations de voisinage…, il travaille en équipe : sous la direction de Lisa Holgersson, avec des collaborateurs suivant les besoins : Morrisson son collègue mais aussi Stina Hurlèn, médecin légiste, Stefan qui cherche dans les registres d’État civil, Nyberg qui fait les fouilles dans le jardin... Et même sa fille, Linda qui le suit quelquefois.

Il ne résout pas le problème par une sagacité à la Sherlock Homes. Plutôt par un patient travail d’équipe, police scientifique, recherche dans les archives et informations extérieures qui font progresser vers la découverte de la solution.

Les personnages dont on sait quelque chose sont seuls : Wallander, séparé, Linda à un amant intermittent, Ivar n’a jamais eu de femme, on ne sait pas grand-chose de Katja la jeune prostituée…

Finalement, l’histoire commence, un dimanche matin, avec l’espoir de trouver enfin la maison de ses rêves et se referme sur lui. Elle est la maison où a été commis un parricide et qui lui a fait connaître la plus grande peur de sa vie, où il s’est vu face à la mort.
Découvrant quelque chose qu’il n’avait jamais connu
auparavant une bouffée de vie exaltante qui lui fait prendre conscience que, malgré tout, il est encore vivant.

Une main encombrante, Henning Mankell, 172 pages, Seuil, 2014, traduit du suédois.

Une main encombrante de Henning Mankell

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5 novembre 2019 2 05 /11 /novembre /2019 22:30
Le Lagon noir Un roman insulaire

Le Lagon noir (1), deux énigmes policières à Reykjavík, capitale de l’Islande, et Keflavik, la base américaine voisine. Deux mondes reliés seulement par les travailleurs qui, chaque jour, vont de l’une à l’autre. L’isolement des lieux et des populations, la solitude des personnes dans un roman insulaire.

Les policiers de la Brigade criminelle, Marion et Erlendur enquêtent, ensemble, après la découverte du corps d’un homme, trentenaire, dans le lagon tandis que l'inspecteur Erlendur s’intéresse, pour des raisons personnelles, à la disparition inexpliquée en 1953 d’une jeune fille de 19 ans.

Vingt-cinq ans après cette disparition, la vie a bien changé même si les lieux sont les mêmes, si des Islandais vont toujours travailler à la base.
Tous les militaires américains logent désormais sur la base, une véritable ville avec boutiques, bars, bowling, cinéma…
Dans la capitale, les baraquements, immondes, occupés dans les années cinquante par les familles les plus pauvres, après le départ des militaires américains, ont été remplacés par des immeubles et une piscine. La pénurie de l’après guerre s’est atténuée.
Mais ramener de l’alcool, des cigarettes américaines ou de la marijuana de la base procure toujours quelques revenus supplémentaires au prix de risques mineurs.

Les enquêtes simultanées sur les deux affaires permettent d’entretenir l’attention du lecteur par leur progression. Par les hypothèses discutées par les policiers, leurs suppositions ou celles des témoins ou suspects interrogés Propres à égarer le lecteur.

Mais aussi par la description d’une personne, d’un lieu avant d’en connaître l’identité, par le changement d’enquête d’un chapitre à l’autre ou, de façon plus abrupte, d’un paragraphe à l’autre, d’une phrase à l’autre, à l’occasion d’échanges ou d’une pensée qui vient, tout à coup, à l’esprit d’un policier

Le Lagon noir Un roman insulaire

Tout d’abord, le roman présente ce qui sera le décor d’une partie de la première énigme.
Le hangar pour avions, aux murs gigantesques, à la hauteur de plafond vertigineuse, de la base militaire américaine, plantée sur la lande où ne survivent que les plantes les plus endurcies, tandis que le vent glacial heurte violemment cet obstacle. L’enveloppe de ses hurlements.

Tout à coup, la chute d’un tuyau puis un bruit sourd comme celui d’un corps tombé du plafond. Et le silence de la nuit.
 

Le Lagon noir Un roman insulaire

Non loin de là, une jeune femme soigne un psoriasis en allant prendre des bains solitaires et nocturnes dans un lagon dont elle apprécie la douceur apaisante de l’eau, la beauté du lieu, magnifique et inquiétant avec ses champs de lave, la vapeur d’eau qui s’élève et la vue d’une centrale d’énergie thermique.
Après une heure de baignade, elle distingue à peine ce qu’elle croit être une chaussure à la surface de l’eau… qui se révèle être le pied d’un cadavre. Point de départ de l’enquête sur la base, essentiellement.

 

Pour résoudre l’énigme du cadavre du lagon, trouver la cause de sa chute vertigineuse, suicide, accident ou crime dont les mobiles éventuels pourraient être trafic de drogue, espionnage, crime passionnel... la difficulté tient à l’espace : lextraterritorialité de la base sous souveraineté américaine, même si une collaboration s’établit entre les deux inspecteurs de la brigade criminelle islandaise et une policière militaire américaine.

Le Lagon noir Un roman insulaire

La difficulté de l’enquête sur la disparition de la jeune fille provient du temps qui ne joue pas en notre faveur comme dans bien des domaines. Conduite en ville, 25 ans après les faits, des témoins ont disparu, les souvenirs s’estompent. Cette recherche obsessionnelle (2) de l’inspecteur Erlendur est orientée par des considérations sociales ou psychologiques, quelquefois mêléepour expliquer la disparition d’une belle jeune fille de bonne famille sur le chemin de l’école qu’elle prenait tous les jours en longeant un quartier à mauvaise réputation…
 

Pour un lecteur qui ne connaît pas ou connaît peu l’Islande, ces deux enquêtes donnent à voir le pays, sa situation sociale en ville et même la cuisine islandaise par les rencontres de l’inspecteur Erlendur avec des témoins qui l’aident à progresser... La présence de Caroline, la policière américaine, ignorante de tout ce qui concerne l’Islande, est une autre façon de rappeler la dure histoire du pays, d’un peuple habitué à mourir de faim, de faits élémentaires, politiques ou culturels. Façon d’éclairer aussi le lecteur sur la situation politique des années 70 et les relations entre les tout-puissants États-Unis et la petite Islande. Et même sur certaines activités très discrètes de l’armée américaine...

 

Le tout sur fond d’un double isolement. Deux îlots sur une même île.

Une base militaire étrangère, à la vie artificielle, autonome, sous l’autorité de la première puissance mondiale totalement coupée de son environnement immédiat. Reliée aux États-Unis et au Groenland par voie aérienne. Où les inspecteurs ont l’impression d’être au Texas, à quelques kilomètres de chez eux.

La capitale d’un petit pays invivable, du bout du monde. Froidement balayé par le vent. Sans aucun lien réel avec le reste du monde

Ces deux îlots, isolés du reste du monde, se côtoient, s’ignorent ou se méprisent.

Les Islandais n’ont que des liens anciens avec l’extérieur : une mère d’origine danoise pour l’un, un séjour en sanatorium au Danemark dont il ne reste qu’une correspondance épistolaire pour l’autre, pour un troisième, des goûts vestimentaires et musicaux, nostalgie d’un séjour aux États-Unis…

Les militaires de la base sont des exilés, en pénitence, sans aucun contact avec le pays.

Isolement et solitude : tous les personnages vivent seuls, veuf et célibataire (sic), divorcés, séparés. Les témoins, amis ou membres des familles. L’inspecteur Erlendur, récemment divorcé regarde de loin sa fille dans la cour de l’école. Le commissaire Marion apprend en cours d’enquête la mort de sa seule amie. La policière américaine est là, à la suite d’une rupture.
Les moments heureux sont dans la passé.
Ou finissent là : la seule personne qui avait un lien affectif à la base et à la ville se retrouve dans le lagon

Dans ces deux mondes, la vérité, la légalité sont variables suivant les circonstances… Au bas de l’échelle, petit trafic avec l’excuse de la pénurie ou d’un besoin de cannabis pour calmer les douleurs d’une sœur atteinte de cancer. Pour le commandement de la base, préservation d’un secret d’État dans le contexte de la Guerre froide. Pour les trois policiers Marion, Erlendur et Caroline, progression dans les enquêtes vers la justice…

Les trois policiers sont, cependant, empreints d’un humanisme contemporain, assez formel, qui leur fait affirmer leur antiracisme, leur féminisme, leur compassion pour tous ceux qui souffrent même s’ils ne sont pas conformes : Caroline protège même la malheureuse qui l’a traitée haineusement pour la couleur de la peau…
Tout ceci cache une fêlure personnelle évoquée plus ou moins discrètement.

L’auteur lui-même est victime de cette insularité discrètement nationaliste : les victimes dans les deux histoires sont islandaises, les coupables sont un militaire américain et un malheureux psychopathe d’origine danoise... Bataille des polices, le Goliath américain est vaincu par le David islandais.
Il est certain qu’il faut que ce petit peuple soit solide pour survivre dans un environnement, proche ou lointain, aussi difficile.

Le Lagon noir Un roman insulaire

Un vrai roman noir et froid. Où les points positifs sont rares. Le respect professionnel et l’entente de la policière américaine avec les inspecteurs islandais pour faire avancer la justice envers et contre tout. Le renforcement discret des liens entre les deux inspecteurs….

Dommage que, dans ce roman bien mené, bien situé qui fait connaître l’Islande et son peuple, se trouvent quelques clichés, maladresses de vocabulaires, qui ne sont pas toujours le fait des personnages et qu’il faut bien attribuer au traducteur ou à l’auteur... la chute vertigineuse ou l’échafaudage d’une hauteur vertigineuse (vertigineuse, 15 fois dans le roman) n’étaient pas indispensables, pas plus que le hangar ou les murs gigantesques (9 fois).

 

Généralités

Ce livre a été lu et écouté dans le cadre des Chamailleurs : cette année, chacun présente un roman policier existant sous la forme de livre écrit et d’audiolivre, une participante ayant des problèmes de vue.


La technique de l’audiolivre est remarquable malgré la difficulté à comprendre les noms propres islandais. Et à les mémoriser même à la lecture. Parfois, dans un dialogue, il est difficile de savoir qui parle si ce n’est pas précisé au début ou à la fin de la phrase. Même si le récitant modifie sa voix d’un personnage à l’autre.

La lecture apparaît là comme du théâtre incomplet.

Personnellement, c’était la seconde expérience d’audiolivre. La première, L’Étranger, lu par Albert Camus lui-même, avait été une déception. Peut-être parce que L’Étranger, connu, avait déjà sa propre musique. Ce qui n’était pas le cas, pour Le Lagon noir qui est aussi captivant, lu ou écouté.

 

1 - Le lagon noir Une enquête de l’inspecteur Erlendur de Arnaldur Indridason, Editions Métailié 2016/audiolib (10h05) lu par Jean-Pierre Delhausse.

2 - A la suite d’une mésaventure personnelle, obsession de Erlendur pour ceux qui ont disparu ou ceux qui ont survécu. Lequel des deux je suis, celui qui vit ou celui celui qui meurt (Steinn Steinarr, 1908-1958, grand poète islandais)

 

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