Réflexions sur l'actualité politique et souvenirs anecdotiques.
Il y a trois ans, l'immolation d'un marchand de fruits de Sidi Bouzid déclenchait, en Tunisie, une révolution qui étonna le monde.
Plus particulièrement, ceux qui pensaient les peuples du Maghreb endormis pour l'éternité grâce à l'efficacité des régimes en place, militaires ou policiers, soutenus par les gouvernements occidentaux qui voyaient dans ces dictatures des alliés efficaces contre les islamistes. Se souvenir de la ministre des Affaires étrangères, Me Michèle Alliot-Marie, de retour de vacances en Tunisie, qui proposait à la police tunisienne, quelques jours avant la fuite de Ben Ali, « le savoir-faire de nos forces de sécurité, qui est reconnu dans le monde entier, (qui) permette de régler des situations sécuritaires de ce type ».
D'autres pensaient que le peuple tunisien ayant vaincu la peur et donné l'exemple, ce printemps allait mettre le feu à la plaine maghrébine et, au delà, pour une révolution par procuration qui tardait ici.
Malheureusement, la progression de la démocratie, fut-elle révolutionnaire, est plus tortueuse, plus difficile. Même si la plupart des régimes de la région ont connu des mouvements d'intensité variable suivant les situations locales. Le chemin sera encore long pour arriver à la démocratie.
Dans tous les pays du Maghreb, les conditions sont sensiblement les mêmes : misère, chômage, manque de liberté, de démocratie, jeunesse sans avenir, pouvoir politique et économique aux mains de quelques uns, cooptés, absence totale de renouvellement des dirigeants, même à l'intérieur du système... Un incident ici, une répression de trop là, l'exemple à coté, peuvent mettre en marche le mouvement « dégage »... avec les moyens de communications modernes, difficilement contrôlables par les autorités et bien connus de la jeunesse pour coordonner des rassemblements traditionnels, pacifiques.
Si les conditions se ressemblent, les événements et encore plus leur évolution est différente d'un pays à l'autre en fonction, notamment, de leur histoire, des institutions et des politiques locales.
Tout a commencé en Tunisie. Ben Ali, jusque là soutenu par l'occident comme rempart contre l'islamisme, membre de l'Internationale socialiste (!), gouvernait au profit d'une famille élargie, d'une caste de profiteurs.
Il ne faut pas oublier que si l'acte de Mohamed Bouazizi a été le facteur déclenchant de la révolution tunisienne, de nombreuses manifestations avaient eu lieu auparavant traduisant un activité civique importante contre les atteintes à la liberté de la presse, à la liberté d'association. Ainsi que sur le plan social avec, notamment, les manifestations de la région minière de Gafsa...
Après la fuite de Ben Ali et de son clan, la bataille pour le pouvoir va opposer les forces démocratiques et les « islamistes modérés » de « Ennahda ». Ceux-ci, bien que persécutés sous le régime de Ben Ali, étaient la seule force politique organisée à l'échelle nationale avec le syndicat, UGTT. Après avoir remporté les premières élections libres face aux démocrates divisés, les islamistes ont voulu s'autoriser de leur victoire électorale pour modifier le rapport des forces tandis que la population attendait des mesures concrètes au niveau économique et social.
D'autre part, les cousins bien moins modérés, les « salafistes », profitent du chaos en Libye pour s'approvisionner en armes. Bénéficiant d'une certaine bienveillance des nouvelles autorités, ils tentent de s'imposer par la force, allant jusqu'aux assassinats de leader de gauche et, plus récemment, à des attaques contre les forces armées, police, gendarmerie...
La bataille politique continue donc entre les islamistes modérés qui font preuve de laxisme face aux extrémistes et qui n'admettent pas la sécularisation de la société. Et les démocrates, la jeunesse, la population qui demandent de meilleures conditions de vie, des emplois, l’instauration d’une réelle démocratie, la liberté et la dignité.
A ce jour, l'armée tunisienne s'est toujours tenue en dehors des conflits politiques. Après Bourguiba, « père de l’Indépendance », aucune personne, aucune force politique, aucune institution ne peut se réclamer d'une légitimité face à la légitimité populaire, encore faut-il que celle-ci puisse s'exprimer.
C'est le sens de la bataille actuelle, essentiellement politique pour le moment.
En Libye, Kaddhafi est arrivé au pouvoir avec le renversement de la royauté. Bénéficiant de la rente pétrolière, il a réussi à se maintenir au pourvoir avec l'appui de l'armée et de la police, en assurant un équilibre entre les différentes régions. La contestation, malgré quelques tentatives de Kadhafi pour la désamorcer, va mettre en danger son pouvoir après 44 ans de règne sans partage.
Devant la brutalité de ses menaces d'extermination des rebelles, la réaction internationale a été aussi rapide en Libye que lente en Tunisie pour décider une intervention militaire, notamment sous l'impulsion de la France et avec le soutien de l'ONU. Cette intervention a contribué à l'arrêt des massacres par les forces loyalistes, au sauvetage de la rébellion et à la chute du dictateur. Mais ce renversement de Kaddhafi, non prévu dansle mandat de l'ONU, sert de fondement ou de prétexte aux réticences de la Russie et la Chine face à une intervention en Syrie.
L'armée et la police sont disqualifiées, au moins pour quelque temps, suite à leur fidélité au régime et à l'utilisation de mercenaires. La chute du régime a conduit à l’éclatement du pouvoir et à la dissémination des armes et des hommes dans le Sahel et en Tunisie avec les conséquences connues.
Aucune force politique, civile ou armée, n'a assez de légitimité intérieure ou extérieure pour organiser ou imposer un gouvernement transitoire avant l'adoption d'une constitution, pour rétablir un semblant d'unité du pays, désarmer ou intégrer les différentes milices en présence.
La partie n'est pas terminée et la démocratie semble encore loin.
Au Maroc, après les dures années Hassan II, son successeur sur le trône en 1999, Mohamed VI a fait de nombreuses promesses, peu mises en pratique, et, au début de 2011, suite au printemps tunisien, des revendications politiques, sociales, constitutionnelles ont été avancées.
Devant ces manifestations, Mohamed VI a su manœuvrer habilement pour canaliser la contestation vers une réforme constitutionnelle qui ne change rien à la nature politique et économique du régime. La nouvelle constitution a été largement approuvée par référendum en juillet 2011 et suivie par des élections législatives. Malgré cela, le mouvement contestataire, contre la corruption, l'affairisme, les abus de pouvoir, le manque de démocratie, continue, mais de plus en plus affaibli par la répression. Cette contestation n'est pourtant pas éteinte et est encore marquée par des manifestations ponctuelles
Le régime monarchique n'est pas mis en cause. Ce n'est probablement pas par hasard que le roi actuel a pris le nom de Mohamed VI, à la suite de son grand père, Mohamed V, qui a été le roi de l'indépendance marocaine après un exil, du temps du protectorat, d'abord en Corse puis à Madagascar, avant d'être rétabli sur son trône.
Mais le roi tire surtout son autorité, sa légitimité de sa prétendue origine chérifienne, «Chérif de la Mecque», « Commandeur des Croyants », descendant du Prophète, et à ce titre, pour le moment, difficilement contestable quelle que soit sa politique.
Beaucoup se sont étonnés que l'Algérie, la combative, soit passée à coté de ce printemps qui a débuté à sa frontière orientale. En réalité, la contestation est constante en Algérie même si elle n'a pas pris, dans les derniers mois, la même intensité qu'en Tunisie. Elle est constante et a lieu dans différentes localités du pays, du nord comme du sud. Il y a eu aussi des immolations par le feu dont une tout récemment encore (en plus des 11 dénombrées par Wikipedia dont 4 décès). « Cette énième tentative d’immolation par le feu traduit l’extrême détresse d’une jeunesse perdue qui voit dans ce geste de désespoir l’ultime mode d’expression pour dénoncer leur situation précaire et interpeller les gouvernants sur leur sort. Faut-il rappeler que cela se passe malheureusement dans un pays riche où les réserves de change débordent de quelque 182,2 milliards de dollars. » (LeMatin.dz 07/12/13).
Pour le moment, le mécontentement diffus n'a pas débouché sur une révolte généralisée. En réalité, la tentative de démocratisation, en 1988, a précédé le printemps tunisien et maghrébin. Les premières élections libres, de 1989, ont donné une victoire aux islamistes. Interrompue par l'Armée nationale populaire. Elles ont été suivies par une guerre civile qui n'est pas encore complètement éteinte. Après plus de 7 ans de guerre de libération (750 000 morts), plus de 10 ans de guerre civile (100 000 morts, 10 à 15 000 disparus), la mobilisation populaire est difficile. Alors que la liberté de la presse permet la dénonciation permanente des turpitudes et de l'incapacité du gouvernement.
La rente pétrolière permet d'acheter les opposants et de calmer les mécontentements quand ils deviennent dangereux (« On ne mène pas un peuple avec de la semoule et de l’huile » proteste un journaliste algérien).
Le pouvoir est entre les mains d'une armée qui tire sa légitimité de la lutte pour l'indépendance qui date maintenant de plus de 50 ans, mais n'est porteuse d'aucune perspective si ce n'est la conservation de biens mal acquis....
Va-t-elle maintenir à la présidence, pour un quatrième mandat, l'ombre figée de Bouteflika, ou les forces occultes de l'armée seront-elles capables de se retrouver sur le nom d'un nouvel « équilibriste » ?
Encore loin du printemps ?
En Egypte, le soulèvement populaire et la Révolution de la place Tahrir ont suivi au plus près le «modèle» tunisien et réussi à renverser le général Moubarak (autre membre de l'internationale socialiste !), sans toucher cependant à l'armée. Avec, ici aussi, la victoire électorale des islamistes, une des forces politiques les plus anciennes et les plus réprimées du temps de la dictature militaire. Avec le même penchant à vouloir instaurer un régime islamiste (modéré ?). Mais l'armée, dont la légitimité remonte au renversement de la royauté, au prestige de Nasser, à son rôle (ambigu) contre Israël et l'Occident, a vu le danger pour ses intérêts propres et est intervenue pour appuyer la résistance populaire.
Bien entendu, ce coup d’État a été discrètement condamné et tout aussi discrètement et rapidement amnistié par les démocraties occidentales. Les apparences sont sauves. Les intérêts des uns et de autres aussi. Un projet de Constitution, approuvé le 01/12/13 par la Commission constituante devrait être soumis à référendum, probablement en janvier 2014. Le projet de nouvelle Constitution donne aux militaires des pouvoirs étendus et protège leur vaste empire économique, soumis ni à un contrôle civil, ni à l'impôt.
Le printemps égyptien se contentera-t-il du remplacement d'un général par un autre général ?
Pour la première fois, des soulèvements populaires ont réussi à renverser des régimes dictatoriaux dans 3 pays du Maghreb (Tunisie, Libye, Égypte). Mais sans changement réel, pour le moment au niveau économique et social (chômage, coût de la vie), tandis que libertés démocratiques, droits de l'homme, démocratie sont peu à peu remis en question, à la grande désillusion de leurs initiateurs.
Rien n'est encore complètement joué dans les affrontements entre islamistes et démocrates sous l’œil attentif de forces qui pourraient renvoyer les uns et les autres pour instaurer à nouveau des régimes autoritaires donnant satisfaction aux occidentaux. Pour un journaliste algérien, « Aujourd'hui, la dictature chez les peuples d'Allah est vue comme une nécessité, une norme et une fatalité douce et utile. » (Kamel Daoud Le quotidien d'Oran 01/12/13.).
Jusqu'à quand ?