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11 mars 2014 2 11 /03 /mars /2014 17:55

 

LE MALENTENDU

note critique

 

 

Dans « Le Malentendu » (1), Jan revient incognito,après une longue absence, dans l'auberge que gèrent sa mère et sa sœur, pour partager avec elles la fortune et le bonheur qu'il est allé chercher à l'étranger. Mais celles-ci assassinent les clients fortunés et isolés avec l'espoir de partir un jour vers un pays de mer et de soleil. Il sera leur dernière victime.

Dans un huis clos (2) essentiellement à 3 personnages - la mère, la fille, le frère - le malentendu repose sur la situation : la mère et la sœur ne savent pas qu'elles vont tuer le malheureux enfant prodigue, à cause de sa richesse et de sa difficulté à dire simplement les choses.
Les dialogues illustrent le malentendu : Jan ne comprend pas le danger qui le menace dans certaines phrases de sa sœur, la mère ne perçoit pas les élans du fils qui veut être reconnu... Toutes choses qu'intègre le spectateur ou le lecteur, qui connaît le dénouement. Cette difficulté, à entendre l'autre ou à se faire comprendre de lui, conduit à la mort des trois protagonistes.

 

Cette histoire est inspirée d'un fait divers que Meursault raconte dans «  L'Etranger » (3) : « Entre ma paillasse et la planche du lit, j'avais trouvé, en effet, un vieux morceau de journal presque collé à l'étoffe, jauni et transparent. Il relatait un fait divers dont le début manquait, mais qui avait dû se passer en Tchécoslovaquie. Un homme était parti d'un village tchèque pour faire fortune. Au bout de vingt-cinq ans, riche, il était revenu avec une femme et un enfant. Sa mère tenait un hôtel avec sa sœur dans son village natal.
Pour les surprendre, il avait laissé sa femme et son enfant dans un autre établissement, était allé chez sa mère qui ne l'avait pas reconnu quand il était entré. Par plaisanterie, il avait eu l'idée de prendre une chambre. Il avait montré son argent. Dans la nuit, sa mère et sa
sœur l'avaient assassiné à coups de marteau pour le voler et avaient jeté son corps dans la rivière. Le matin, la femme était venue, avait révélé sans le savoir l'identité du voyageur. La mère s'était pendue. La sœurs'était jetée dans un puits. ». (4)

Contrairement à Meursault qui est condamné parce qu'il parle peu, s'attache à la sèche vérité factuelle, Jan n'est pas capable de dire les choses simplement. Cette incapacité à s'exprimer « comme tout le monde » les condamne.

 

Ici, le personnage central est, comme rarement chez Camus, une femme, Martha, la sœur de Jan, interprétée lors de la création par Maria Casarès. C'est sa volonté de se procurer l'argent nécessaire à un nouveau départ qui la pousse, avec l'aide de sa mère, à tuer les riches clients esseulés de l'auberge.

 

Pour Camus, l'homme« sent en lui son désir de bonheur et de raison. L'absurde naît de cette confrontation entre l'appel humain et le silence déraisonnable du monde » (5). Dans ce monde, rien n'a de sens si ce n'est cette pulsion de vie en l'homme, cette exigence du bonheur. Qui est la même pour Zagreus, pour Mersault, dans « La mort heureuse » (6), premier roman de Camus,pour Martha dans « Le malentendu ».
Leur motivation les conduit à tuer pour être riches, libres et connaître le bonheur. Dans « La mort heureuse », Zagreus dit  : « À vingt-cinq ans, Mersault, j'avais déjà compris que tout être ayant le sens, la volonté et l'exigence du bonheur avait le droit d'être riche. L'exigence du bonheur me paraissait ce qu'il y a de plus noble au cœur de l'homme. À mes yeux, tout se justifiait par elle. Un cœur pur y suffisait... À vingt-cinq ans, j'ai commencé ma fortune. Je n'ai pas reculé devant l'escroquerie. Je n'aurais reculé devant rien. »

Martha ne dit rien d'autre : « Ce que j'ai d'humain, c'est ce que je désire, et pour obtenir ce que je désire, je crois que j'écraserais tout sur mon passage ».
Mais elle le dit à celui qu'elle va tuer qui ne peut l'entendre. Elle ne le dit pas, « avec un cœur pur » mais avec le sentiment du bien et du mal qu'elle assume, avec force. Tout en disant à sa mère que la mort qu'elles donnent n'est certainement pas la pire :« Vous savez bien qu'il ne s'agit même pas de tuer. Il boira son thé, il dormira, et tout vivant encore, nous le porterons à la rivière. On le retrouvera dans longtemps, collé contre un barrage, avec d'autres qui n'auront pas eu sa chance et qui se seront jetés dans l'eau, les yeux ouverts. Le jour où nous avons assisté au nettoyage du barrage, vous me le disiez, mère, ce sont les nôtres qui souffrent le moins, la vie est plus cruelle que nous. ».

 

Ce noir désir du bonheur que Martha pense trouver sur des rives lointaines gorgées de soleil et qui la font rêver, la pousse aux crimes répétés. Ce rêve proclamé peut faire croire,un instant,à Jan qu'il va trouve run chemin vers le cœur de sa sœur. C'est, en réalité, sa condamnation à mort annoncée : «  Je vous remercie seulement de m'avoir parlé des pays que vous connaissez et je m'excuse de vous avoir peut-être fait perdre votre temps.

Je dois dire cependant que, pour ma part, ce temps n'a pas été tout à fait perdu. Il a réveillé en moi des désirs qui, peut-être, s'endormaient. S'il est vrai que vous teniez à rester ici, vous avez, sans le savoir, gagné votre cause. J'étais venue presque décidée à vous demander de partir, mais, vous le voyez, vous en avez appelé à ce que j'ai d'humain, et je souhaite maintenant que vous restiez. Mon goût pour la mer et les pays du soleil finira par y gagner ».

 

Dans « Lettres à un ami allemand » (7), 1943-45,Camus écrit : L'Europe, « C'est une terre magnifique faite de peine et d'histoire...les roses dans les cloîtres de Florence, les bulbes dorés de Cracovie, le Hradschin et ses palais morts, les statues contorsionnées du pont Charles sur l'Ultava, les jardins délicats de Salzbourg. Toutes ces fleurs et ces pierres, ces collines et ces paysages où le temps des hommes et le temps du monde ont mêlé les vieux arbres et les monuments ! »
Camus peut avoir une description moins poétique de l'Europe, notamment des pays non-méditerranéens, par exemple comme Saint-Brieuc (8) : « Il parcourait maintenant les rues étroites et tristes, bordées de maisons banales aux vilaines tuiles rouges. Parfois, de vieilles maisons à poutres apparentes montraient leurs ardoises de guingois.. De rares passants ne s'arrêtaient même pas devant les devantures qui offraient la marchandise de verre, les chefs-d’œuvre de plastique et de nylon, les céramiques calamiteuses qu'on trouve dans toutes les villes d'Occident moderne »

 

Pour Maria, l'épouse, ou pour Martha, la sœur, c'est cette Europe qu'elles sentent. Cette Europe, triste, où le bonheur est impossible. Maria :,« Je me méfie de tout depuis que je suis entrée dans ce pays où je cherche en vain un visage heureux. Cette Europe est si triste. Depuis que nous sommes arrivés, je ne t'ai plus entendu rire, et moi, je deviens soupçonneuse. Oh ! pourquoi m'avoir fait quitter mon pays ? Partons, Jan, nous ne trouverons pas le bonheur ici. »

Martha : « Je n'ai plus de patience en réserve pour cette Europe où l'automne a le visage de printemps et le printemps odeur de misère. Mais j'imagine avec délices cet autre pays où l'été écrase tout, où les pluies d'hiver noient les villes et où, enfin, les choses sont ce qu'elles sont. »

Pour Jan aussi, le pays de son bonheur et de son amour n'est pas en Europe. Et s'il a voulu revenir, ce n'est pas par nostalgie de la beauté de son pays d'enfance mais par sentiment de culpabilité, avoir abandonné, d'un cœur léger, sa mère pour la fortune et le bonheur personnels, teintée d'une conscience tardive de son amour filial.

 

Camus a, personnellement, fait le parcours dans l'autre sens. Il a quitté sa mère, les siens et aussi son pays de lumière pour connaître la promotion sociale, la fortune et la gloire et il en conçoit peut-être quelques remords : 

- « Non, je ne suis pas un bon fils : un bon fils est celui qui reste. Moi j'ai couru le monde, je l'ai trompée avec les vanités, la gloire, cent femmes.

- Mais tu n'aimais qu'elle ?

- Ah ! Je n'ai aimé qu'elle ! » (7).

 

La plate banalité de tout dans la vie imprègne Meursault dans « L’Étranger », l'indifférence aux sentiments, le non-sens des sentiments :

« Un moment après, elle m'a demandé si je l'aimais. Je lui ai répondu que cela ne voulait rien dire, mais qu'il me semblait que non ».

Et aussi, dans « La mort heureuse » où s'exprime plutôt la volonté de nier l'amour :

« Tu m'aimes », dit Marthe sans transition.
Mersault soudain s'anima et rit très fort.
« Voilà une question bien grave.
- Réponds
.
- Mais à notre âge, on n'aime pas, voyons. On se
plaît, c'est tout. C'est plus tard, quand on est vieux et impuissant qu'on peut aimer. À notre âge, on croit qu'on aime. C'est tout, quoi. »

 

Dans « Le malentendu »,il ne s'agit pas d'indifférence, d'incapacité à sentir mais d'incapacité à faire sentir. Y compris entre la mère et la fille, enfermées dans des années de vie commune, de crimes communs, d'un projet commun. Que le temps érode peu à peu. Le temps et la vieillesseet la fatigue de vivre. Tous aiment, à leur façon ; l'amour est au cœur de tous les personnages, même s'ils sont incapables ou refusent de l'exprimer.

 

Jan est probablement parti de la maison familiale le cœur suffisamment léger pour passer de longues années sans donner de ses nouvelles malgré sa réussite. Avec le temps, il a éprouvé le besoin de ce retour auprès des siens. Besoin qu'il ne sait exprimer. Mais qui le fait sursauter, d'espoir, quand sa mère parle de fils.

 

Martha est très dure. Se défend de tous lessentiments, les nie, dessèche toutes ses relations y compris professionnelles : « Le cœur n'a rien à faire ici ».

Prête à tout. Laissant à peine apparaître un certain amour pour sa mère qu'elle bouscule un peu quand elle sent trop affleurersa faiblesse dans la poursuite de leur entreprise et son amour altéré mais persistant pour un fils qui est parti, n'a jamais donné de nouvelles, les a abandonnées....

 

« La mère : '' Les femmes désapprennent même d'aimer leur fils. Le cœur s'use, Monsieur.''
Jan. ''Il est vrai. Mais je sais qu'il n'oublie jamais.''
M
artha, se plaçant entre eux et avec décision : '' Un fils qui entrerait ici trouverait ce que n'importe quel client est assuré d'y trouver : une indifférence bienveillante. Tous les hommes que nous avons reçus s'en sont accommodés. Ils ont pavé leur chambre et reçu une clé. Ils n'ont pas parlé de leur cœur''.(Un temps.) ''Cela simplifiait notre travail''. »

 

La mère qui a appris à sa fille à ne rien respecter, bute sur une découverte simple mais tardive ; « Oui, mais, moi, je viens d'apprendre que j'avais tort et que sur cette terre où rien n'est assuré, nous avons nos certitudes...L'amour d'une mère pour son fils est aujourd'hui ma certitude. » Un fils qu'elle vient de tuer.
Illustration de ce que dit Camus dans « Lettres à un ami allemand » (7) : « Je continue à croire que ce monde n'a pas de sens supérieur. Mais je sais que quelque chose en lui a du sens et c'est l'homme, parce qu'il est le seul être à exiger d'en avoir. »



Pour ce frère qu'elle vient de tuer, ce qu'elle ne regrette pas, Martha a surtout de la haine. Parce que sa mère préfère sonfils qui les a abandonnées pendant des années à sa fille qui a partagé sa vie et ses peines. Amour jaloux, désespéré, quand elle se voit abandonnée, doublement, dans son projet et dans le choix de sa mère de rejoindre son fils dans la rivière. « Que ferais-je sans vous à mes côtés, que deviendrais-je loin de vous ? Moi, du moins, je ne saurais pas vous oublier... »

 

Seule Maria, l'épouse de Jan qui craignait ce voyage, qui regrette le pays d'où ils viennent, n'hésite pas à parler à Jan d'amour, du bonheur vécu, pour le pousser à parler clairement. Elle laisse éclater son énorme désespoir quand elle apprend sa disparition et se tourne alors vers Dieu : !
« 
''Oh ! mon Dieu ! je ne puis vivre dans ce désert ! C'est à vous que je parlerai et je saurai trouver mes mots''. (Elle tombe à genoux.) ''Oui, c'est à vous que je m'en remets. Ayez pitié de moi, tournez-vous vers moi ! Entendez-moi, donnez-moi votre main ! Ayez pitié, Seigneur, de ceux qui s'aiment et qui sont séparés !'' »
Celui-ci, par la voix d'un serviteur, toujours présent, toujours à l'écoute et toujours muet tout au long des événements, a une réponse brève, nette, définitive : « Non  » 

 

 

 

1 - Pièce en 3 actes, d'Albert Camus, créée en juin 1944, « Le Malentendu » fait partie du « cycle de l'absurde » avec le « Mythe de Sisyphe » (1942), « L’Étranger » (1942) et « Caligula » (1944).

2 - La pièce « Huis clos » de Sartre a été créée en mai 1944

3 - « L’Étranger » 1942

4 - Ce thème rappelle, « L'Auberge rouge », un film d'Autant Lara de 1951, à partir d'une histoire criminelle : en 1833, trois aubergistes ont été exécutés après procès, à Peyrebeille, accusés d'avoir assassiné, en 23 ans plus de 50 voyageurs, pour les voler.

5 – « Le Mythe de Sisyphe » 1942
6 - « 
La mort heureuse », 1971.
7- « Lettres à un ami allemand »1943-44
8 - « Le Premier homme »1994

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Published by Paul ORIOL - dans Note de lecture
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