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13 mars 2020 5 13 /03 /mars /2020 22:17
A propos de Mort sur le Nil

L'ambiguïté du titre français, Mort sur le Nil, est la première question que pose ce célèbre roman policier d'Agatha Christie, dénouée par le titre anglais, Death on the Nile (1) : il s’agit de la mort et non d’un mort sur le Nil. Car il y a plusieurs morts dans ce roman qui aurait pu être intitulé Deux mariages et cinq enterrements.

Le roman ne commence pas par un crime ou  par un cadavre dont il va falloir dénouer l'histoire et trouver le responsable. Le crime ne survient qu'après le premier tiers du roman et constitue la première énigme que pour le lecteur : qui va mourir dans cet échantillon de la bonne société, essentiellement, britannique, où tout le monde se connaît ou presque, en croisière touristique sur le Nil ?

Question peut-être inopportune car Agatha Christie s’étend largement sur la description d’une personne, la seule personnalité exceptionnelle qui attire tous les regards, admiration, jalousie, rancune qui la désignent au lecteur comme la probable victime.
E
lle est la première dans l’ordre d’apparition des dix-huit personnages présentés dont cinq ne seront pas de la croisière et ne peuvent être ni la victime, ni le coupable et Hercule Poirot, le célèbre détective. Cela réduit, pour le lecteur, le nombre de suspects à douze. Il est difficile de penser que les rôles principaux, victime ou coupable, puissent ne pas apparaître dans cette première liste et se trouver parmi les six croisiéristes découverts par la suite. Le lecteur est en droit de penser qu’ils ne sont que des personnages secondaires par leur rang ou leur nationalité dont un policier, confident et auxiliaire d’Hercule Poirot, une victime collatérale comme on dit aujourd’hui, un archéologue italien, un aristocrate original et incognitocomparses éventuels ? Leurres pour le lecteur ? En oubliant, bien sûr, le personnel qui se résume à quelques stewards anonymes et un Nubien...

Cette personne est exceptionnelle par sa beauté, son élégance, sa richesse, son intelligence mais aussi par son inconsciente suffisance pleine de bonne volonté. En un mot, la perfection d'une jeune femme de son rang en fait la victime annoncée. D’autant que de nombreux compagnons de croisière souffrent de cette altière supériorité et ont quelques motifs plus ou moins légitimes de lui en vouloir, possibles mobiles d’un passage à l’acte.

Le crime commis, la victime connue, reste à trouver parmi les mobiles suggérés par l’auteur lequel a poussé à commettre l’acte meurtrier.
La seule présentation des personnages, dans leur milieu au Royaume-Uni ou aux Etats-Unis ou en croisière, fournit à Hercule Poirot et au lecteur, de nombreux indices qui orientent vers la victime d’abord, les coupables ensuite. Indices dont la collecte commence donc avant le crime, avant l’enquête.

Au total, une dizaine de britanniques semblent être les seuls passagers de la croisière, pouvant prétendre à la culpabilité. Quelques autres personnes participent à la croisière mais sont indignes de tout soupçon, par leur condition ou leur nationalité : une infirmière française, un archéologue italien, un lord original incognito et tout le personnel qui se résume à quelques stewards anonymes et un Nubien..

C’est seulement parmi les personnes de cette haute société impériale, dignes d’attention, que se trouve le ou les coupables. Car chacun, au dessus de tout soupçon, est dans une situation, plus ou moins douteuse, susceptible de l’entraîner à des actes gravissimes : un prétendant délaissé, un noble ami humilié, ils ne font pas partie de la croisière. Restent une amie dont le fiancé a été détourné, un membre d’une vieille famille ruinée par des manœuvres financières du père de la victime, des gestionnaires douteux de sa fortune, un voleur de bijoux surpris dans son activité, un amoureux indélicat contrarié par une intervention intempestive, une kleptomane ou une alcoolique, malencontreusement démasquées... Ces différentes raisons d’importance inégale touchent des personne plus ou moins aptes à commettre un acte d’une telle gravité

Le premier mobile, de toute évidence, dans le classique trio amoureux, est la fiancée délaissée qui en fait la première suspecte. Elle n’hésite d’ailleurs pas à provoquer, à montrer son revolver, à crier son amour-haine...
Mais cette évidence est trop simple

Heureusement, Hercule Poirot est à bord. Grâce au hasard, à sa mémoire exceptionnelle, un repas à Londres quelques mois auparavant, à un excellent don d’observation, à une grande finesse psychologique, à sa perspicacité, à ses intuitions, à sa réputation qui en fait le confident des uns et des autres, le célèbre détective va dénouer le problème. Avec cependant deux meurtres supplémentaires qui font progresser l’action. Et deux autres morts violentes à l’arrivée de la croisière qui la concluent. Le titre du roman aurait pu être Deux mariages et cinq enterrements. Car il n’y a pas lors de cette croisière que des meurtres.

Hercule Poirot est assisté du colonel Race qui recherche mollement et trouve fortuitement, un tueur à la solde de rebelles d’Afrique du Sud. Il joue aussi un rôle de confident, de faire-valoir…

Deux policiers du même monde, hommes justes et généreux, qui se plaisent à faire œuvre de justice en respectant sinon la loi du moins l’ordre : ici, tous les délits sont tenus secrets, sauf les assassinats. Ils sauvent ainsi les apparences d’une société qui ne doit pas faillir, qui doit paraître. Et la croisière finit heureusement par deux unions. Quand Race reconnaît logiquement : De fait, ce mariage a été réglé par le Ciel et Hercule Poirot. Celui-ci réplique avec son humour et sa vanité légendaires : Non, cette histoire a été tout entière imaginée par moi. C'est à dire, plus justement, imaginée par Agatha Christie.
Quant aux morts collatérales en cours d’enquête, Dieu ou Diable n'ont pas eu besoin d'aide.

 

Le nœud, le leurre du drame est dans le classique trio passionnel. Et Agatha Christie s’ingénie à faire progresser l’enquête en éliminant les différentes hypothèses qu’elle a suggérées au lecteur, notamment à travers les confidences d’Hercule Poirot à Race.
Dans un rapport d’étape approuvé par Hercule Poirot, Race dresse la liste de ce
ux qui ont des mobiles plausibles contre lesquels nous possédons des témoignages certains (six personnes), et ceux qui, à notre connaissance, sont libres de tout soupçon (huit personnes). Curieusement, il ne cite ni dans un groupe, ni dans l’autre, ni dans un troisième, deux membres du classique trio. Façon de les faire oublier du lecteur...

Les unes sont soupçonnées à cause de motivations qui paraissent un peu légères, découvertes de l’alcoolisme caché d’une vieille femme, kleptomanie d’une autre que son infirmière personnelle surveille... Dautres sont plus ou moins suspects à la suite de déclarations mensongères en contradiction avec d’autres témoignages, visant à cacher des choses plus graves… D’autres enfin paraissent difficilement coupables car n’ayant jamais échappé au regard des uns ou des autres surtout après un tir apparemment passionnel de la fiancée délaissée sur celui qui l’a abandonnée pour son ancienne meilleure amie. Ou une suspecte elle-même assassinée !
Il ne reste plus à Hercule Poirot qu’à faire étalage de son don d’observation
des faits comme des sentiments et de relier des indices qui conduisent à confondre les coupables.
Ce qui paraît alors évident au lecteur.

A propos de Mort sur le Nil

1 - Mort sur le Nil (Death on the Nile) de Agatha Christie, Librairie des Champs-Élysées, 1948, 254 p.

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25 février 2020 2 25 /02 /février /2020 23:27
La maison où je suis mort autrefois (1)

La maison où je suis mort autrefois

 

Une jeune femme demande à son ancien petit ami de l’aider à dénouer son passé et à retrouver sa mémoire. Cette quête aurait pu tourner au réchauffement d’une relation qui n’est pas complètement oubliée. Elle va les conduire à mettre au jour un passé douloureux et une affaire criminelle vieille de plus de vingt ans. Affaire exceptionnelle dans des circonstances qui ne sont pas propres au Japon.

L’originalité de l’histoire tient, d’abord, au point de départ de ce policier qui n’est pas un meurtre dont il faut retrouver le coupable. Mais à la volonté d’une femme qui n’a aucune trace, ni souvenir, ni photographie, de ses premières années, avant l’entrée à l’école primaire. Avec le sentiment d’être différente. Ce qui l’avait rapprochée de l’auteur. Et qui veut en retrouver la cause dans l’espoir de se libérer.
Les deux enquêteurs ne sont pas l’équipe habituelle constituée d’un inspecteur ou un détective privé en duo avec un assistant, confident ou faire valoir. Ici le classique travail d’enquête policière associe la recherche d’indices matériels et la perspicacité d’un jeune homme aidé par une jeune femme, objet et sujet participant à l’enquête. Demandeuse, victime, témoin indispensable, qui doit extraire péniblement de son cerveau des lambeaux de souvenirs. Qui orientent les recherches. Qui éveillent de nouveaux souvenirs parcellaires.

Ils sont, tous deux, amenés à fouiller pendant une longue journée une maison poussiéreuse, abandonnée mais qui leur donne l’illusion de la vie alors qu’elle n’est riche que des traces d’un passé reconstruit qui n’est pas le sien. Qui leur permet de retrouver une histoire qui s’est déroulée ailleurs !

Cette double fouille dans une maison et une mémoire mortes conduit à redonner vie au traumatisme vécu dans une situation familiale criminelle. Où elle n’a pas été simplement victime. Cette enquête est, à la fois, policière et psychanalytique . Et rend à la conscience un conflit enfoui et bloquant.

Cette maison, plus fabriquée que réelle, permet une seconde naissance, douloureuse de la jeune femme. Douloureuse parce qu’elle est l’écrin, fictif, de la vie et de la mort d’une famille dans lesquelles elle est impliquée. Une seconde naissance qui lui permettra, peut-être, de repartir dans la vie avec son passé retrouvé, une identité modifiée, nouvelle, assumée… Loin de son enfance, loin de la maison du souvenir de son enfance.

 

Loin d’une maison où elle est morte autrefois. Une maison que l’auteur a connu. Peut-être aussi le lecteur. Car chacun a laissé, dans une maison, son enfance pour la vie d’adulte. Qu’il faut, finalement affronter. Seul, inexorablement seul.

 

Cette enquête, à la fois policière et psychologique, vise à trouver la cause d’un trouble psychique qui révèle un acte criminel ignoré, plus ou moins volontairement, vingt-trois ans auparavant. Dans un contexte social et national complexe : rigidité de l’éducation, pédophilie, mythologie chrétienne.

La maison où je suis mort autrefois (1)

Pour les personnes qui n’ont pas l’intention de lire le livre.


 

Derrière la complexité policière de l’intrigue propre au genre, l’enquêteuse participante, à la recherche des faits, des signes physiques objectifs doit retrouver, dans sa mémoire effacée la partie cachée, inconsciente mais conservée. Comme la police peut retrouver, sur un disque dur, images ou écrits que l’utilisateur a cru faire disparaître définitivement.
Ce sont les indices objectifs et ses souvenirs furtifs qui se nourrissent les uns les autres pour faire progresser vers la découverte d’un passé, peut-être, libérateur.

Comme dans tout bon roman policier, le coupable ou la coupable n’est pas obligatoirement la personne soupçonnée ou finalement désignée. Ici, il y a même plusieurs coupables dans l’enchaînement des faits : celui qui met le feu, celle qui dit tue-le, celui qui a détruit sa fille par ses attouchements et le grand-père qui a méprisé, rejeté son fils et s’est substitué à lui dans l’éducation de son petit-fils.
Maltraitance, pédophilie,
problèmes de société qui ne sont pas spécifiquement japonais.

L’enquête se déroule dans une maison qui n’est qu’une reconstitution, morte, imparfaite, peuplée de faux objets souvenirs, lieu d’une retrouvaille qui ne peut qu’être incomplète du fait de son imperfection. Mais qui permet finalement la renaissance après une si longue absence.

Le lecteur ignorant est intrigué par la présence de croix dans un pays où le catholicisme ne concerne qu’une infime minorité. Alors que cette présence n’apparaît pas évidente ni lors des événements, ni au cours de la vie des jeunes enquêteurs.
P
résence diffuse des mythes chrétiens. Contestation ?

L’enquête n’existe que par la curiosité (le péché originel ?) de la jeune femme voulant retrouver son enfance disparue. Cette enquête débouche, de façon inattendue, sur la mort provoquée de trois personnes : le père haï, l’autre, le mauvais larron seul visé par l’incendie, son fils, le criminel, le bon larron et l’innocente, la fille des domestiques de la maison.
Pour sauver la fille, réellement responsable,
tue-le, de ce malheur, la grand-mère, qui n’a pas probablement connu cette responsabilité, décide de la faire adopter par le couple de serviteurs. Mais cela ne la sauvera pas. On ne peut bâtir sur la mort d’un innocent (le christianisme).

Ce n’est pas l’adoption, semble-t-il fréquente au Japon, surtout l’adoption d’adultes, qui est condamnée. L’adoption cachée ? Les deux enquêteurs sont des enfants adoptés, ce qui peut expliquer les affinités d’adolescents qui se sentent différents. Mais le jeune homme sait, tandis que la jeune femme ignore. Et si le premier a mal supporté cette adoption, la seconde a réagi au drame, à l’adoption et au silence de ses parents adoptifs par l’amnésie.
Cette révélation ne l
a libère que partiellement. Ils restent tous deux dans cette maison de leur enfance qui les enferme dans la solitude. Ils ne bâtiront pas une maison commune.

1 - La maison où je suis mort autrefois de Keigo Higashimo. Traduit du japonais. Babel noir, Actes sud 2010

 

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5 novembre 2019 2 05 /11 /novembre /2019 22:30
Le Lagon noir Un roman insulaire

Le Lagon noir (1), deux énigmes policières à Reykjavík, capitale de l’Islande, et Keflavik, la base américaine voisine. Deux mondes reliés seulement par les travailleurs qui, chaque jour, vont de l’une à l’autre. L’isolement des lieux et des populations, la solitude des personnes dans un roman insulaire.

Les policiers de la Brigade criminelle, Marion et Erlendur enquêtent, ensemble, après la découverte du corps d’un homme, trentenaire, dans le lagon tandis que l'inspecteur Erlendur s’intéresse, pour des raisons personnelles, à la disparition inexpliquée en 1953 d’une jeune fille de 19 ans.

Vingt-cinq ans après cette disparition, la vie a bien changé même si les lieux sont les mêmes, si des Islandais vont toujours travailler à la base.
Tous les militaires américains logent désormais sur la base, une véritable ville avec boutiques, bars, bowling, cinéma…
Dans la capitale, les baraquements, immondes, occupés dans les années cinquante par les familles les plus pauvres, après le départ des militaires américains, ont été remplacés par des immeubles et une piscine. La pénurie de l’après guerre s’est atténuée.
Mais ramener de l’alcool, des cigarettes américaines ou de la marijuana de la base procure toujours quelques revenus supplémentaires au prix de risques mineurs.

Les enquêtes simultanées sur les deux affaires permettent d’entretenir l’attention du lecteur par leur progression. Par les hypothèses discutées par les policiers, leurs suppositions ou celles des témoins ou suspects interrogés Propres à égarer le lecteur.

Mais aussi par la description d’une personne, d’un lieu avant d’en connaître l’identité, par le changement d’enquête d’un chapitre à l’autre ou, de façon plus abrupte, d’un paragraphe à l’autre, d’une phrase à l’autre, à l’occasion d’échanges ou d’une pensée qui vient, tout à coup, à l’esprit d’un policier

Le Lagon noir Un roman insulaire

Tout d’abord, le roman présente ce qui sera le décor d’une partie de la première énigme.
Le hangar pour avions, aux murs gigantesques, à la hauteur de plafond vertigineuse, de la base militaire américaine, plantée sur la lande où ne survivent que les plantes les plus endurcies, tandis que le vent glacial heurte violemment cet obstacle. L’enveloppe de ses hurlements.

Tout à coup, la chute d’un tuyau puis un bruit sourd comme celui d’un corps tombé du plafond. Et le silence de la nuit.
 

Le Lagon noir Un roman insulaire

Non loin de là, une jeune femme soigne un psoriasis en allant prendre des bains solitaires et nocturnes dans un lagon dont elle apprécie la douceur apaisante de l’eau, la beauté du lieu, magnifique et inquiétant avec ses champs de lave, la vapeur d’eau qui s’élève et la vue d’une centrale d’énergie thermique.
Après une heure de baignade, elle distingue à peine ce qu’elle croit être une chaussure à la surface de l’eau… qui se révèle être le pied d’un cadavre. Point de départ de l’enquête sur la base, essentiellement.

 

Pour résoudre l’énigme du cadavre du lagon, trouver la cause de sa chute vertigineuse, suicide, accident ou crime dont les mobiles éventuels pourraient être trafic de drogue, espionnage, crime passionnel... la difficulté tient à l’espace : lextraterritorialité de la base sous souveraineté américaine, même si une collaboration s’établit entre les deux inspecteurs de la brigade criminelle islandaise et une policière militaire américaine.

Le Lagon noir Un roman insulaire

La difficulté de l’enquête sur la disparition de la jeune fille provient du temps qui ne joue pas en notre faveur comme dans bien des domaines. Conduite en ville, 25 ans après les faits, des témoins ont disparu, les souvenirs s’estompent. Cette recherche obsessionnelle (2) de l’inspecteur Erlendur est orientée par des considérations sociales ou psychologiques, quelquefois mêléepour expliquer la disparition d’une belle jeune fille de bonne famille sur le chemin de l’école qu’elle prenait tous les jours en longeant un quartier à mauvaise réputation…
 

Pour un lecteur qui ne connaît pas ou connaît peu l’Islande, ces deux enquêtes donnent à voir le pays, sa situation sociale en ville et même la cuisine islandaise par les rencontres de l’inspecteur Erlendur avec des témoins qui l’aident à progresser... La présence de Caroline, la policière américaine, ignorante de tout ce qui concerne l’Islande, est une autre façon de rappeler la dure histoire du pays, d’un peuple habitué à mourir de faim, de faits élémentaires, politiques ou culturels. Façon d’éclairer aussi le lecteur sur la situation politique des années 70 et les relations entre les tout-puissants États-Unis et la petite Islande. Et même sur certaines activités très discrètes de l’armée américaine...

 

Le tout sur fond d’un double isolement. Deux îlots sur une même île.

Une base militaire étrangère, à la vie artificielle, autonome, sous l’autorité de la première puissance mondiale totalement coupée de son environnement immédiat. Reliée aux États-Unis et au Groenland par voie aérienne. Où les inspecteurs ont l’impression d’être au Texas, à quelques kilomètres de chez eux.

La capitale d’un petit pays invivable, du bout du monde. Froidement balayé par le vent. Sans aucun lien réel avec le reste du monde

Ces deux îlots, isolés du reste du monde, se côtoient, s’ignorent ou se méprisent.

Les Islandais n’ont que des liens anciens avec l’extérieur : une mère d’origine danoise pour l’un, un séjour en sanatorium au Danemark dont il ne reste qu’une correspondance épistolaire pour l’autre, pour un troisième, des goûts vestimentaires et musicaux, nostalgie d’un séjour aux États-Unis…

Les militaires de la base sont des exilés, en pénitence, sans aucun contact avec le pays.

Isolement et solitude : tous les personnages vivent seuls, veuf et célibataire (sic), divorcés, séparés. Les témoins, amis ou membres des familles. L’inspecteur Erlendur, récemment divorcé regarde de loin sa fille dans la cour de l’école. Le commissaire Marion apprend en cours d’enquête la mort de sa seule amie. La policière américaine est là, à la suite d’une rupture.
Les moments heureux sont dans la passé.
Ou finissent là : la seule personne qui avait un lien affectif à la base et à la ville se retrouve dans le lagon

Dans ces deux mondes, la vérité, la légalité sont variables suivant les circonstances… Au bas de l’échelle, petit trafic avec l’excuse de la pénurie ou d’un besoin de cannabis pour calmer les douleurs d’une sœur atteinte de cancer. Pour le commandement de la base, préservation d’un secret d’État dans le contexte de la Guerre froide. Pour les trois policiers Marion, Erlendur et Caroline, progression dans les enquêtes vers la justice…

Les trois policiers sont, cependant, empreints d’un humanisme contemporain, assez formel, qui leur fait affirmer leur antiracisme, leur féminisme, leur compassion pour tous ceux qui souffrent même s’ils ne sont pas conformes : Caroline protège même la malheureuse qui l’a traitée haineusement pour la couleur de la peau…
Tout ceci cache une fêlure personnelle évoquée plus ou moins discrètement.

L’auteur lui-même est victime de cette insularité discrètement nationaliste : les victimes dans les deux histoires sont islandaises, les coupables sont un militaire américain et un malheureux psychopathe d’origine danoise... Bataille des polices, le Goliath américain est vaincu par le David islandais.
Il est certain qu’il faut que ce petit peuple soit solide pour survivre dans un environnement, proche ou lointain, aussi difficile.

Le Lagon noir Un roman insulaire

Un vrai roman noir et froid. Où les points positifs sont rares. Le respect professionnel et l’entente de la policière américaine avec les inspecteurs islandais pour faire avancer la justice envers et contre tout. Le renforcement discret des liens entre les deux inspecteurs….

Dommage que, dans ce roman bien mené, bien situé qui fait connaître l’Islande et son peuple, se trouvent quelques clichés, maladresses de vocabulaires, qui ne sont pas toujours le fait des personnages et qu’il faut bien attribuer au traducteur ou à l’auteur... la chute vertigineuse ou l’échafaudage d’une hauteur vertigineuse (vertigineuse, 15 fois dans le roman) n’étaient pas indispensables, pas plus que le hangar ou les murs gigantesques (9 fois).

 

Généralités

Ce livre a été lu et écouté dans le cadre des Chamailleurs : cette année, chacun présente un roman policier existant sous la forme de livre écrit et d’audiolivre, une participante ayant des problèmes de vue.


La technique de l’audiolivre est remarquable malgré la difficulté à comprendre les noms propres islandais. Et à les mémoriser même à la lecture. Parfois, dans un dialogue, il est difficile de savoir qui parle si ce n’est pas précisé au début ou à la fin de la phrase. Même si le récitant modifie sa voix d’un personnage à l’autre.

La lecture apparaît là comme du théâtre incomplet.

Personnellement, c’était la seconde expérience d’audiolivre. La première, L’Étranger, lu par Albert Camus lui-même, avait été une déception. Peut-être parce que L’Étranger, connu, avait déjà sa propre musique. Ce qui n’était pas le cas, pour Le Lagon noir qui est aussi captivant, lu ou écouté.

 

1 - Le lagon noir Une enquête de l’inspecteur Erlendur de Arnaldur Indridason, Editions Métailié 2016/audiolib (10h05) lu par Jean-Pierre Delhausse.

2 - A la suite d’une mésaventure personnelle, obsession de Erlendur pour ceux qui ont disparu ou ceux qui ont survécu. Lequel des deux je suis, celui qui vit ou celui celui qui meurt (Steinn Steinarr, 1908-1958, grand poète islandais)

 

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22 novembre 2018 4 22 /11 /novembre /2018 08:01
Petit pays (de Gaël Faye), Retour à l’impasse ?

Gabriel, maintenant trentenaire, au sentiment incertain quant à son identité, laborieusement intégré, vivant dans une banlieue parisienne sans passé, ne rêve que de revenir dans son petit pays, l'impasse, un quartier de Bujumbura, au Burundi, où il a passé son enfance. Et où tout a commencé.

Livre remarquable la vie du héros, l’histoire de sa famille mélange souvenirs vécus ou quelquefois imaginés, et celle du pays sont étroitement imbriquées. Moments d’innocence et de bonheur en dehors du temps. Moments d’affrontements et de ruptures rattrapés par le temps.

Dans la bande des cinq, Armand, enfant d’un couple tutsi, est le seul noir. Les quatre autres sont métis, mais tous sont de milieux privilégiés, fréquentent l’école française. Ils vivent dans le même quartier où ils ont une antre-refuge dans un vieux combi abandonné et font les mêmes bêtises que les enfants de leur âge, onze-douze ans. Peu conscients des drames qui bouleversent le Rwanda voisin, le Burundi et, bientôt, l’impasse et la bande des cinq, eux-mêmes entraînés dans ce conflit ethnique.

A travers l’histoire de Ga(bri)el, partiellement autobiographique, Gaël Faye montre comment les événements politiques, auxquels il n’est pas possible d’échapper, vont d’abord faire éclater sa famille, puis la détruire physiquement. Il ne doit probablement sa survie qu’à un exil de précaution, organisé par son père. Il garde, malgré tous les malheurs de cette vie détruite, la nostalgie de son enfance, des sons, des couleurs, des images, des parfums de l’impasse. Et des livres qu'une vieille voisine lui a fait découvrir et qui l'ont ouvert au monde.

Petit pays (de Gaël Faye), Retour à l’impasse ?

Dés le prologue, il propose pour le lecteur, avec un certain humour, la découverte de l'absurdité de ce qui va être à la base d'un drame qui va tout emporter.
Dans le récit, par des écarts, quelquefois en marge du déroulement de la trame principale du roman, il décrit, comme de passage dans son milieu, des scènes qui constituent le cadre de la situation et des événements. Et les fait découvrir au lecteur : le milieu encore colonial mais vivant du Zaïre, un village de pygmées au Burundi, le mariage au Rwanda d’un oncle en pleine guerre civile, les conditions de vie dans le village des grands-parents vues par les jumeaux de la bande, la découverte de la circoncision à laquelle ils ont dû se soumettre, l’accueil chaleureux de villageois inconnus, les aventures de la bicyclette volée qui va passer de mains en mains à la suite de ventes et reventes successives.
Et le monde absurde de la violence à laquelle il est difficile d'échapper.

Ces mondes inconnus, divers, inconciliables, il va aussi les découvrir, au fur et à mesure des événements, dans les familles des copains et même dans son foyer apparemment paisible : d’abord les intonations, les mots puis, peu à peu, les affrontements entre employés de la maison et, aussi, la séparation des parents au passé bien différent… Et finalement, les massacres de membres de la famille, d'abord dans le Rwanda voisin...

Petit pays (de Gaël Faye), Retour à l’impasse ?

Lui même devra prendre sa place, s’impliquer, de force plus que de gré, d’abord pour défendre ses privilèges, récupérer sa bicyclette, puis défendre, à quel prix, sa vie et celle de siens dans un conflit qui, croyait-il, ne le concernait pas.

Si la violence du génocide des Tutsis est omniprésent, le récit n'est pas unilatéral car Gabriel, Tutsi, est entraîné lui même dans des contre-violences aux quelles ils est contraint de participer. A côté de cette violence, les quatre-cents coups de la bande ou les échanges de lettres avec une jeune correspondante d'Orléans, à travers les émotions et l’écriture d’un jeune enfant de douze ou treize ans, témoignent de l'image de leur innocence, de toutes les innocences de ce monde qui se débattaient à marcher au bord des gouffres..

Au delà de la violence subie, la force des souvenirs amène Gabriel à choisir l’identité de son enfance, à revenir à l’impasse, retrouver son ami Armand, le seul du groupe qui est toujours là, dans le petit pays, pour reprendre l'histoire, la dépasser et essayer de guérir sa mère et le passé ?

Petit pays (de Gaël Faye), Retour à l’impasse ?

PS : On peut trouver une trame œdipienne à ce récit. Gabriel décrit, à plusieurs occasions, la beauté de sa mère et les regards des hommes, y compris le jour du mariage avec son père auquel il n’a pas assisté, ou le jour de son anniversaire. Gaël Faye fait mourir le père de Gabriel dans une embuscade. Et revenir Gabriel dans ce pays qui est celui de son enfance mais qui n’est pas vraiment le sien comme il n’était pas celui de son père français. Le père est venu pour assouvir ses rêves d’adolescent comme le lui reproche la mère de Gabriel, un jour de colère.
Gabriel, que sa mère, le même jour, qualifie de petit français revient dans ce pays qui n'est pas complètement le sien, et marche sur les pas de son père, retrouve sa mère qui ne le reconnaît pas et va rester pour s’occuper d’elle et du pays.

Petit pays de Gaël Faye, 2016, Grasset, a obtenu de multiples récompenses dont le Prix Goncourt des lycéens 2016...

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12 octobre 2018 5 12 /10 /octobre /2018 16:33
A propos de Tierno Bokar, le sage de Bandiagara*

English

 

C’est le livre d’un disciple qui parle de son maître. Il faut donc le lire avec un esprit particulièrement attentif. Notamment en ce qui concerne les conflits de Tierno Bokar avec l’Administration ou avec les partisans des 12 grains.
Appliquant un des conseils du maître, il n’est pas possible d’avoir un jugement serein à partir de la seule version des faits d'Amadou Hampâté Bâ.

Tierno Bokar est un homme parfait qui, dans son enseignement, nie même sa perfection (1). Qui ne condamne personne ou presque (2). Qui reste à l’écart de tous les conflits, même quand ils le concernent (3).

Cette sagesse est-elle le fruit de la tolérance africaine célébrée dans le livre ?
La tolérance africaine connaît cependant des limites comme le montrent les querelles entre les 11 et les 12 grains et la fin de vie de Tierno Bokar, abandonné de tous.

Ou bien est-elle le fruit du soufisme musulman, ici tidjani ? Malgré cette tolérance des soufis et des tidjanis, le grand-père de Tierno Bokar, soufi et tidjani lui-même, a accompagné El Hadj Omar dans ses guerres de conquête qui n’étaient pas non-violentes (4).

Le livre demeure très intéressant si on oublie le côté manuel pratique du soufisme.

Il nous montre, grâce à Amadou Hampâté Bâ, francophone par la fréquentation obligée de l’école des otages :

- un aspect de l’islam, différent de celui omniprésent dans l’actualité,

- une certaine autonomie de l’histoire interne de cette partie de l’Afrique, malgré la situation coloniale,

- l’existence d’une tradition intellectuelle et de fortes personnalités en dehors de l’influence française : Tierno Bokar, illettré en français, connaît les grands penseurs de l’islam, les traditions des principales ethnies de cette région et parle, en plus de l’arabe, 4 langues africaines (comme bien d’immigrés aujourd’hui).

 

Contexte

Tierno Bokar a bénéficié d’une double éducation, celle d’une famille noble, pieuse et celle de maîtres du soufisme.

Cette éducation, dans un milieu protégé, lui a permis d’échapper aux troubles de son époque et de connaître, de commenter les textes fondamentaux du soufisme et notamment ceux de Si Ahmed Tidjani. Et finalement d’ouvrir lui même une zaouia.

Amadou Hampâté Bâ décrit la vie quotidienne, bien réglée de Tierno Bokar et de sa zaouia dont la fréquentation est gratuite et ne vit que de dons et du travail des talibé (élèves) aux champs ou de l’artisanat vendu au marché.

Le maître partage sa vie entre la zaouia et la mosquée, entre l’enseignement et la méditation. Pendant l’hivernage, il participe aux travaux des champs avec les talibé.

La mère de Tierno Bokar (5), cheville ouvrière de la maison, participe à la vie de la zaouia, à la préparation de la nourriture, médite seule ou en compagnie de Tierno Bokar. Au repas, elle est toujours servie par son fils qui, deux fois par mois, lave son linge.

 

Querelles et administration

Tierno Bokar est entraîné dans la querelle interne aux tidjanis, entre les pratiquants des onze grains et ceux des douze grains : faut-il réciter l'oraison, Perle de la perfection, onze fois comme prescrit par le Prophète à Si Ahmed Tidjani, lors d'une vision, ou douze fois comme la majorité des tidjanis, suite à une circonstance particulière ?

Dans cette querelle, l'administration est manipulée par les douze grains contre les onze grains auxquels s'est rallié Tierno Bokar trahissant la majorité des siens, restés fidèles aux douze grains. Ce qui entraîne sa chute. Il finit sa vie, à Bandiagara, soutenu par les seuls Dogons, abandonné de tous, y compris des toucouleurs, son ethnie, menés par les grands marabouts.

Soufisme

Tierno Bokar est un adepte du soufisme, tendance ésotérique et mystique de l'islam. Il s'agit d'une voie d'élévation spirituelle par le biais d'une initiation, tassawuf ou tariqa (chemin, voie) qui désigne aussi les confréries. Le soufisme est présent, depuis les origines de l'islam, dans le chiisme et le sunnisme.

Le mot soufi viendrait de suf, laine ou de safa, pureté cristalline, ou de Ahl al-soufa, les gens du banc, ou ahl aṣ-ṣaff, les gens du rang, du premier rang.
Aux
et 3° siècles de l’hégire, de grands soufis ont développé un enseignement ésotérique et initiatique transmis jusqu’à nos jours. Les soufis se sont organisés aux 11°-13° siècles en confréries, tariqa (pluriel turuq) fondées par des maîtres spirituels (cheikh).

Pour les soufis, le Coran, comme toute réalité, comporte deux aspects : l’un, externe, apparent, et l’autre, interne, caché. Ils recherchent un état spirituel pour accéder à cette connaissance cachée, essentiellement l'amour de Dieu. Le Prophète aurait reçu en même temps que le Coran des révélations ésotériques qu'il n'aurait partagées qu'avec Ali ou quelques-uns de ses compagnons. Auxquels, Ali surtout, les différentes confréries se rattachent par une généalogie spirituelle.

Le soufisme s’oppose aux courants attachés à la lettre du Coran et de la sunna. Que condamne Tierno Bokar (2,6).

L’amour tient une place importante dans le soufisme : l’amour de Dieu, bien sûr, (7) mais aussi l’amour tout court. Les grands mystiques ont consacré des traités à l’amour. Sans oublier la poésie.

L’enseignement de Tierno Bokar, tel que rapporté par Amadou Hampâté Bâ, est fortement imprégné de cet amour de Dieu et de l’amour des hommes, de tous les hommes. Mais on ne voit aucune trace de l’amour tout court, ni de poésie amoureuse. Il est question de la sagesse et de la fidélité de la mère de Tierno Bokar. Lui-même prend une épouse mais il n’est pas question d’amour. Ni d’enfants d’ailleurs.

A propos de Tierno Bokar, le sage de Bandiagara*

Le mode de vie de Tierno Bokar est simple plutôt qu’ascétique. Hampâté Bâ fait référence à la culture africaine (8) comme opposition au moralisme wahhabite qui, déjà, persécutait les soufis (9).

Le soufisme est critiqué, notamment de la part des salafistes plus littéralistes.
Au-delà, les soufis eux-mêmes considèrent que certaines pratiques inspirées du soufisme sont inacceptables comme le maraboutisme qui pratique le culte des saints, assimilé à un polythéisme, passible de la peine de mort selon la charia. Ce courant est rejeté par tous les sunnites.
Les marabouts tidjanis ont causé la perte de Tierno Bokar.

 

Enseignement de Tierno Bokar

La partie la plus importante du livre est la morale qu'enseigne Tierno Bokar, à travers des exemples concrets ou des paraboles, que rapporte Amadou Hampâté Bâ .

Cet enseignement est imprégné de la connaissance des grands soufis et de l'expérience des diverses cultures que connaît Tierno Bokar, successivement Haoussa, Peul, Bambara, Marka, Dogon d’adoption.

Plongé à la fois dans une méditation quotidienne des textes fondamentaux et dans la vie au jour le jour de sa zaouia qu’il a appelée cellule d’amour et de charité, il prêche un amour absolu pour Dieu et pour toutes les créatures.

Tierno Bokar donnait son enseignement généralement en peul, suivant la parole du Prophète Parlez aux gens dans la mesure de leur entendement.

 

Diversité et luttes religieuses

Pour Tierno Bokar, il n’y a qu’un Dieu, il ne peut y avoir qu’une religion qui peut prendre des formes diverses suivant le moment ou le lieu de la Révélation. Les citations sur ce thème sont nombreuses dans le livre.

Il n’existe qu’une seule religion, dans ses principes fondamentaux, le tronc commun, dont les branches peuvent varier en fonction du temps, du lieu de la révélation...

On peut adorer Dieu… Jusque dans la carie de la dent d’un cochon...

La religion, que veut Jésus et qu’aime Mahomet est celle qui est en contact permanent avec le soleil de Vérité et de Justice, dans l’Amour du Bien et de la Charité pour tous...
 

Tierno Bokar en tire des conclusions empreintes d’une grande tolérance. Mais malheureusement, les hommes se sont attachés aux formes extérieures des religions pour s’opposer les uns aux autres. Pour se faire la guerre les uns aux autres au lieu de mener le seul vrai combat, la lutte contre soi-même, contre ses propres défauts, pour arriver à la seule chose qui compte l’amour de Dieu.

Croire que sa race ou sa religion est la seule détentrice de la vérité est une erreur...

Je ne m’enthousiasme que pour la lutte pour vaincre en nous nos propres défauts [ijtihad]. Qui n’a rien à voir avec la guerre au nom d’un Dieu [djihad] qu’ils déclarent aimer mais qu’ils aiment mal puisqu’ils détruisent une partie de son œuvre...

Je souhaite la venue de la réconciliation de toutes les confessions pour former une voûte morale et spirituelle où elles se rapprocheront en Dieu par trois points d’appui : Amour, Charité, Fraternité.

 

Amour et charité

Quand un élève demande Tierno Bokar si Dieu aime les infidèles, la réponse est claire.

Les enfants d’un même père, pour être différents, en sont-ils moins frères et fils légitimes de leur géniteur ?
Chaque descendant d’Adam est dépositaire d’une parcelle de l’Esprit de Dieu... Comment oserions-nous mépriser un réceptacle qui contient une parcelle de l’Esprit de Dieu ?
N’aimer que ce qui nous ressemble, c’est s’aimer soi-même,ce n’est pas aimer. L’infidèle ne peut être exclu de l’amour divin. Pourquoi le serait-il du nôtre 
?

La question n’intéresse pas seulement Dieu et les infidèles.
Nous ne devons pas nous croire supérieurs aux autres êtres de l’univers quels q
u’ils soient...

Les meilleures des créatures parmi nous seront celles qui vivront dans l’Amour et la Charité et dans le respect de leur prochain...

De plus : La bonne action la plus souhaitable est celle de prier pour ses ennemis… Les hommes peuvent maudire leurs ennemis, ils se font plus de tort qu’en les bénissant. Du point de vue occulte, c’est bénir qui est plus profitable même si on passe pour un imbécile.

Pour Tierno Bokar, la tolérance est un principe fondamental aussi bien de l’islam (10) que de la Tidjaniyya (11). Il va plus loin et condamne la violence, au nom de l’amour, de la tolérance mais aussi de l’efficacité.

Les armes ne peuvent détruire que l’homme matériel, jamais le principe même du mal qui l’habite. Quand c’est l’Amour qui détruit le mal, ce mal est tué pour toujours.
Quand on tue un homme animé par le mal, le principe du mal pénètre dans le meurtrier. Il prend en lui une racine nouvelle. Le mal doit être combattu par les armes du Bien et de l’Amour.

 

Quelques pratiques

Dans son enseignement, Tierno Bokar privilégie la réflexion par rapport à l’imitation (taqlid), non l’imitation du prophète mais le paraître des marabouts, imitation bornée, qui condamne facilement : critiquer est plus facile que se faire humble soi-même à l’égard des moins favorisés.

Sans entrer dans la complexité des multiples pratiques religieuses décrites, il apparaît qu’il y a des niveaux qualitatifs dans la foi :

La foi sulbu, solide, celle du commun, du marabout attaché à la lettre. Celle des prescriptions judaïques, chrétiennes ou musulmanes. La foi subu intransigeante, dure, immuable, peut prescrire la guerre pour assurer sa place et se faire respecter.
La foi sa’ilu, liquide, accepte toutes les vérités d’où qu’elles viennent. Elle s’attaque aux défauts, à l’intolérance. Elle est le propre de l’homme de Dieu capable d’entendre tous ceux qui parlent du Créateur. Elle s’élève contre la guerre.
La foi ghaziyu, gazeuse
, de l’élite. Qui adore Dieu en vérité et dans la lumière. Dans l’Amour et la Charité.

A propos de Tierno Bokar, le sage de Bandiagara*

Quelques remarques

Dans l’Afrique telle que la décrit Amadou Hampâté Bâ, la naissance compte plus que la couleur : Si quelqu’un est reconnu comme Chérif, c’est à dire descendant du prophète, fut-il sombre comme l’ébène, on dira de lui qu’il est d’ascendance arabe et non noir.

La supériorité spirituelle plus que l’âge. C’est ainsi qu’on peut dire :ce jeune homme est plus âgé que son père... je suis né avant toi mais tu es plus âgé que moi.

L'histoire d'El Hadj Omar et celle Tierno Bokar montrent l'importance des castes (le mot n'est pas employé). Tous deux sont nobles et Amadou Hampâté Bâ montre un discret mépris de caste : receveur des postes devenu chef de canton ou, lors d’une réunion des Toucouleurs à Bamako, tous illettrés en arabe et en français, boys ou cuisiniers au service des Français, sauf 2... le père adoptif d’Hampâté Bâ et un fidèle ami de Tierno Bokar.

A plusieurs occasions, il est question de l’importance de la raison : la Raison différencie l’homme de la bête, le croyant de l’incrédule, l’érudit de l’ignorant, le juste du méchant… Ce don que Dieu nous a fait : l’Intelligence et la Raison...

Or le soufisme est une tendance ésotérique de l'islam : Si Ahmed Tidjani a une vision du Prophète, d’un point de vue ésotérique, le nombre 11 égale le nombre 12, le cycle numérologique symbolique des planètes annonce plus de déboires que de jours paisibles pour Chérif Hamâllah...

La raison est seconde, après la révélation… Dans ce cadre, s’informer avant de prendre position, ce que fait Tierno Bokar avant de se rallier aux 11 grains, ne pas s’arrêter à la surface des choses, faire appel à ce don que Dieu nous a fait : l’Intelligence et la Raison.
C’est par la Raison qu’on entretient la Religion, que l’on gouverne le monde... La Raison te permet de dire, je ne m’intéresserai désormais qu’à mon salut…

Amadou Hampâté Bâ parle de certaines discussions à propos du soufisme. Car le soufisme décrit rappelle certains aspects du christianisme et d’aucuns ont voulu y voir son influence. Hampâté Bâ le conteste.

Tierno Bokar ne peut ignorer cependant ce qui est cité dans le Coran et qu’il a dû méditer, commenter peut-être. Nous lui avons donné l'Évangile. Nous avons établi dans les cœurs de ceux qui l'ont suivi la mansuétude, la compassion et la vie monastique qu'ils ont instaurée - Nous ne leur avions pas prescrite - uniquement poussés par le désir de plaire à Dieu. Mais ils ne l'ont pas observée comme ils auraient dû le faire.

Le soufisme est une façon de vivre l’islam. Mais on ne peut réduire l’islam au seul soufisme. L’islam est aussi divers que le christianisme, que les autres religions.

Qu’il y ait emprunt d’une religion à l’autre ou simple rencontre, entre certaines formes du christianisme et de l’islam peut être sujet de discussion infinies.

Peut-être, faut-il dire avec Pierre Teilhard de Chardin, que tout ce qui monte converge ?

***

1 – A quelqu'un qui lui dit : Tierno, j’ai entendu parler de toi et de ton enseignement. On n’en dit que du bien…
Il répond : l’homme ne correspond jamais à sa réputation

2 - Il méprise les attachés à la lettre. Il désapprouve l’individu affublé d’un turban, ostensiblement au cou un chapelet à gros grains.

3 - Dénoncé comme un pratiquant des 11 grains, à la prière du vendredi, à la mosquée, Tierno sort, sans rien dire, suivi de ses élèves.

4 - Amadou Hampâté Bâ : L’apparition de la marée omarienne faisait entrer le Soudan dans une nouvelle période de convulsion, l’une des plus violentes peut-être de son histoire.

5 - Elle m’a nourri de son lait puis de sa sueur.

6 - N’en déplaise aux attachés à la lettre, une seule chose compte : confesser l’existence de Dieu et son Unité. Frère en Dieu, au seuil de notre zaouia, cellule d’amour et de charité, ne bouscule pas l’adepte de Moïse… Ni l’adepte de Jésus.

7 - Aimer Dieu est l’ultime but des stations spirituelles et le plus haut sommet des rangs de noblesse (Al-Ghazâlî).

8 - L’ascétisme est étranger à la pensée profonde de l’Afrique : Être social, l’Africain, l’ascétisme ne constitue pas une ligne de conduite à suivre aux yeux de gens bouillants de vie, riches de leur perpétuelle jeunesse et de leurs vieux pensers

9 - Lettre d’Alpha Hassi Tal, retiré au Hejaz, sur les persécutions du jeune régime wahhabite. Ces puritains de l’islam s’attaquaient violemment à toutes les manifestations ou survivances du soufisme en Arabie.

10 - Point de contrainte en religion (Le Coran)

11 - Si vous êtes calomnié, ne calomniez pas. Si vous recevez des coups, ne les rendez pas. Si quelqu’un vous refuse une faveur, accordez-lui en (Cheikh Ahmed Tidjani).

* Vie et enseignement de Tierno Bokar Le sage de Bandiagara par Amadou Hampâté Bâ (Mali), 1980, 254 p, Sagesse Points Seuil

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8 février 2018 4 08 /02 /février /2018 22:03
Les croix de bois

English

 

Le livre, Les croix de bois, paraît en 1919, tout de suite après la guerre, écrit par Roland Dorgelès, engagé volontaire, bien que réformé deux fois pour raison de santé. Le film, adapté du livre, sort en1932 : tourné sur les champs de bataille de Champagne avec l’appui de l’Armée française et avec des acteurs - Pierre Blanchar (Gilbert Demachy), Charles Vanel (caporal Breval), Aimos (Fouillard), Jean Galland (capitaine Cruchet) - et des figurants ayant participé à la guerre.

 

Dans le livre, Roland Dorgelès retrace la vie au front d’un groupe de soldats que vient de rejoindre un jeune engagé, étudiant en droit qui s’intègre malgré les différences d’éducation, de classe, de fortune…
L’expérience de ces hommes qui subissent une guerre implacable, sur laquelle ils ne peuvent rien, à laquelle ils doivent s’adapter, en fait un livre contre la guerre, non pour des raisons philosophiques, politiques ou autres mais par la seule description de la vie des soldats.

 

 

 

 

Les croix de bois

La force des Croix, c’est le récit de la vie quotidienne au front. Un monde clos, auquel nul ne peut échapper, sans lien avec l’extérieur, en dehors de la nourriture et des babilles (les lettres), bonnes ou mauvaises, irrégulières, en dehors des décisions incompréhensibles des stratèges, allemands ou français, qui ne sont connues que par leurs conséquences : une patrouille à faire, une attaque pour reprendre un village en ruines, dans une course folle face à des tirs de mitrailleuse, l’attente de la relève ou de la mort, sur le mont Calvaire, cette terre morte où (les torpilles) ne pouvaient plus rien arracher que des lambeaux d’hommes et des cailloux, et pour lequel tant de copains avaient déjà perdu la vie. Tandis que les coups de pioches des Allemands annoncent qu’ils sont en train de mettre en place une mine qui va tout faire sauter.
 

Roland Dorgelès passe d’une journée à l’autre, d’une situation à l’autre, d’un événement à l’autre, sans transition : de la tranchée, dans la boue, au repos dans le gourbi où s’échafaudent des rêves impossibles ou, à l’arrière, dans le village animé avec ses commerces, ses bistrots. D’une attente à l’autre : de la soupe, des lettres, de la relève, de l’attaque, sous la pluie ou les bombes. De la mort.
Il décrit des lieux sinistres :
tout le long de la berge, des croix de bois, grêles et nues, faites de planches ou de branches croisées regardaient l’eau couler… Avec les crues, les croix devaient s’en aller, au fil de l’eau grise… Mais aussi la ferme, la grande salle, tout embaumée de soupe… où il retrouve sa chaise, son bol, ses sabots, son petit flacon d’encre… retrouver ces choses à soi, ces riens amis qu’on aurait pu ne jamais revoir.
Il devine les pensées de chacun, de Gilbert Demachy, probablement très proches des siennes, notamment à propos de ces
pauvres hommes que, vivants, il n’avait pas toujours aimés, parce qu’ils étaient parfois grossiers, le geste et l’esprit lourds. Et leurs rêves, leur espoir malgré une résignation obligée. Cet espoir qui est entretenu par les moments de bonheur. Il a fallu la guerre pour nous apprendre que nous étions heureux… Le bonheur est partout. C’est le gourbi où il ne pleut pas… la litière sale où l’on se couche… Un pavé, rien qu’un pavé, où se poser dans un ruisseau de boue, c’est encore du bonheur. Mais il faut avoir traversé la boue pour le savoir. Quand la guerre est finie, pour cinq jours..., loin de la tranchée, loin de la ligne de front quand, au repos, on se retrouve avec les copains survivants. A délirer sur ce qu’on donnerait pour revenir au pays : un œil, une jambe…

De situations insupportables aussi : Tous dans le boyau… Sans regarder, on y sauta. En touchant du pied ce fond mou... C’était un entassement infâme, une exhumation monstrueuse de Bavarois cireux sur d’autres déjà noirs, dont les bouches tordues exhalaient une haleine pourrie ; tout un amas de chairs déchiquetées, avec des cadavres qu’on eut dit dévissés, les pieds et les genoux complètement retournés… on éprouvait comme une crainte religieuse à marcher sur ces cadavres, à écraser du pied ces figures d’hommes...

Le tout dans une langue belle et riche que, quelquefois, on n’ose qualifier de poétique. Malgré tout, ce livre est une œuvre d’espérance, de volonté de vivre, de petits bonheurs dont on n’a conscience que quand on a vécu le pire.


 

Les croix de bois

A ce récit subjectif, intimiste, le film de Raymond Bernard apporte une représentation de la guerre, plus extérieure, plus désespérée, par l’apparente objectivité des images dominées par la mort. Dès la première image, pendant le générique, la flamme du soldat inconnu : ce sera aussi la dernière image. Puis vient un bataillon présentant les armes, chaque soldat recouvert, dans un fondu enchaîné, par une croix blanche puis un double champ de croix blanches sur un musique cérémonielle, champ de croix noires (soldats allemands), croix blanches et noires et une importante croix blanche – in memoriam. Au milieu des images qui rappellent l’enthousiasme des débuts de guerre, engagement des volontaires, départs en train, fleuris et chantants, une affiche de mobilisation sur fond de son de cloches avec apparition d’un portrait de mère.

La guerre : des champs dévastés, peuplés de cadavres, de squelettes d’arbres, de trous de bombes où se terrent les soldats, les attaques allemandes ou françaises de biffins qui ne sont que de la chair à mitrailleuses ; long plan sur de visage de mourant, le caporal Bréval, désespéré, torturé jusqu’au dernier souffle par les infidélités de sa femme ; l’agonie de Damarchy, dernière séquence du film, qui n’a jamais rien demandé d’autre que de garder l‘espoir jusqu’à la fin… et qui bouge, et qui refuse de mourir, qui chantonne pour survivre, v'là le beau temps…

La force principale, spécifique, du film est probablement l’utilisation du son : le bruit de cette guerre, de ce canon qui tonne en permanence, lointain ou tout proche, seulement inquiétant ou meurtrier. Qui s’arrête un instant. Un instant de bonheur. Qui reprend aussitôt. Qui se rapproche. Qui enlève des vies. Au hasard. Sans autre moyen de défense que la tranchée, le gourbi ou le trou de bombe dans lequel on s’enfonce quand c’est possible. Attente. Hasard.
Raymond Bernard a utilisé la technique nouvelle du film sonore pour submerger le spectateur de la force meurtrière de la technique guerrière : crépitement des mitrailleuses, françaises ou allemandes qui déciment des hommes qui courent dans un assaut impossible ; tonnerre de l’artillerie lourde qui détruit tout, explose la terre de mille trous, pétrifie les arbres et tue les hommes.
Une affrontement d’artillerie, infernal, qui va durer
dix jours, quinze minutes de cinéma, entrecoupées de cartons - dix jours – cartons qui, dans les films muets, encore majoritaires à l’époque, donnaient la parole aux hommes, pleinement vivants désormais et, ici, enfoncent dans la tête du spectateur la durée de l’enfer de la menace mortelle..

Raymond Bernard emprisonne le film dans les images de surimpressions des croix au début du film, croix sur le bataillon de jeunes destinés au massacre, mais aussi à la fin du film, cohortes de soldats portant des croix blanches, françaises, ou noires allemandes. Montant au sacrifice. Seule la mort est victorieuse. Surimpression aussi du son, quand Demachy prie la Vierge de lui permettre de survivre ou, au moins, de conserver l’espoir de vivre, toujours, maintenant, à l’heure de la mort. Et on entend les fidèles dans l’église, terminer, à sa place : ainsi soit-il.
 

Les Croix de bois, ni le film, ni le livre, ne sont spécialement contre les militaires – il y a de bons et de mauvais officiers ou sous officiers, de bons ou mauvais soldats. Le plus dur, pour ceux qui meurent – Demachy, Bréval, c’est la pensée de la femme insouciante, infidèle... Pour celui qui en revient, vivant - Sulphart – la femme envolée avec les meubles, sans un mot, sans une lettre. Quant aux civils, il en est peu question, les villageois qui profitent, les autres, à l’arrière, sont dans un autre monde, même les parents de Demachy à qui Sulphart en permission, a essayé de parler du front, ne comprennent pas...

Mais les soldats, dans leurs petits moments de bonheur au cœur de la tuerie, sont aussi froids devant la mort de l’autre – le corps de copains utilisés pour faire un parapet, les morts pas plus tragiques que les caillouxComme l’homme est dur, malgré ses cris de pitié, comme la douleur des autres lui semble légère, quand la sienne n’y est pas mêlée !


 

Les croix de bois

Le livre et le film finissent différemment. Dans le film, Demachy, murmure en mourant, v'là le beau temps, cruel et dérisoire… Dans le livre, Sulphart, avec deux doigts et deux cotes en moins, abandonné par sa femme, est vivant, survivant peut-être mais vivant, avec des souvenirs. De tous les autres dont on voit les croix.

 

Dans A l’Ouest, rien de nouveau, livre et film, pendant germanique des Croix de bois, on peut retrouver des différences comparables : les livres sont plus centrés sur les conditions des soldats. Tous sont contre la guerre, mais A l’Ouest, livre et film, sont plus politiques que les Croix, à la fois contre ceux qui déclenchent les guerres et ceux qui en profitent, contre les militaires et leurs complices, instituteurs et stratèges en bistrot.

Roland Dorgelès ne dit rien de la cause de la guerre qui, engagé volontaire, a dû lui paraître plus ou moins légitime. A laquelle il adhère, malgré tout, à plusieurs reprises : le volontariat répété de Gilbert Demachy, pour aller à la guerre et pour les missions au front, en quelque sorte son double, j’ai senti qu’il serait mon ami ; quand, à l’église, on chante Sauvez, sauvez la France... combien sommes nous, les yeux fermés, le front dans les mains, que ce cantique émeut à nous serrer la gorge ! Au moment de l’attaque, toutes les sapes, toutes les tranchées étaient pleines, et de se sentir ainsi pressés, reins à reins, par centaines, par milliers, on éprouvait une confiance brutale. Hardi ou résigné, on n’était plus qu’un grain dans cette masse humaine. L’armée, ce matin là, avait une âme de victoire ; au moment du défilé de la victoire, conquête d’un village en ruines, musique en tête, le général s’était levé sur ses étriers et, d’un grand geste de théâtre, d’un beau geste de son épée nue, il salua notre drapeau, il Nous salua… Le régiment, soudain, ne fut plus qu’un être unique. Une seule fierté : être ceux qu’on salue ! Fiers de notre boue, fiers de notre peine, fiers de nos morts !… notre orgueil de mâles vainqueurs. Qui l’amène cependant à conclure qu’il y aura toujours des guerres.

Sur cet aspect, le film s’écarte un peu du livre : le cantique Sauvez la France ! Lors de la messe dans un village, est remplacé par l’Ave Maria ; lors de la revue victorieuse, même si la musique du régiment redonne de la prestance aux hommes qui se redressent, l’image du général sur son cheval, un tantinet bedonnant, montré en contre-plongée, n’est pas celle d’un guerrier triomphant à la tête de ses troupes...

 

Les Croix de bois, livre et film, sont plus centrés sur la vie des soldats au front que A l’Ouest rien de nouveau : pas de classes militaires à la caserne, pas de permission, pas de camp de prisonnier, pas d’aventures féminines, pas de parents… Les Croix a été écrit à chaud. Dans l’euphorie trompeuse d’une hécatombe victorieuse, même si livre et film s’achèvent avant l’armistice. Le film a été réalisé treize ans plus tard. L’euphorie de la victoire s’est estompée. Reste la blessure, la saignée.
 

 

 

Les croix de bois

1 - Les Croix de bois de Roland Dorgelès (1919), film réalisé par Raymond Bernard (1932).

En 1932, le cinéma sonore ou parlant n’existe que depuis quelques années, Le chanteur de jazz de Alan Crosland est sorti en 1927, 20 salles sont sonorisées en 1929 et moins de 50 % des salles (un millier) en France sont équipées pour la projection de ces nouveaux films en 1932.

 

2 - Im Westen nichts Neues (À l'Ouest, rien de nouveau ) roman de Erich Maria Remarque (1929), film All Quiet on the Western Front réalisé par Lewis Milestone, (1930)

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22 décembre 2014 1 22 /12 /décembre /2014 13:42

 

 

Kamel Daoud, vos papiers !

 

« Meursault, contre-enquête* » de Kamel Daoud,a été publié en Algérie avec un certain succès puis en France où des prix lui ont été attribués (Prix François Mauriac, Prix des cinq continents de la francophonie) avant d'échouer, de peu, au Goncourt. Cela a valu à son auteur d'être reçu par Jean-Pierre El Kabbach dans « Bibliothèque Médicis » (26/09/14), par Laurent Ruquier dans « On n'est pas couché » (13/12/14)... et aussi une fatwa** (16/12/14) demandant la peine de mort pour le mécréant qui " mène une guerre contre Allah, son prophète, le Coran et les valeurs sacrées de l'islam ".

 

On n'en est que plus peiné, pour Alain Finkielkraut et son comparse, Alain Vircondelet***, du piège inapproprié et mal intentionné qu'ils ont tendu à Kamel Daoud, en l'invitant à « Répliques » (29/11/14), dans l'émission « L’Étranger revisité ». Où ils n'ont eu de cesse, nostalgie ou revanche, de vouloir solidariser Kamel Daoud avec Haroun, le héros de son livre, coupable du meurtre d'un Français et par là avec ceux qui, à Oran, ont assassiné des milliers de pieds-noirs lors de l'été 62...

 

150207KamelDaoudMaghrebLivres4.jpgKamel Daoud, Maghreb des livres, 07/02/15

 

Alain Fienkielkraut n'a fait de Camus qu'une « découverte tardive » : « Je considérais lorsque j'étais en terminale qu'il était un philosophe pour classes terminales et par conséquent, je ne lisais pas, et ce mépris de petit maître [belle autocritique d'un lointain passé] m'a heureusement quitté... ' La Peste ', ' L'Homme révolté ' et surtout ' Le Premier homme '... mais je ne me suis jamais réconcilié avec 'L’Étranger'... »

Ne reconnaissant guère de qualités à « L’Étranger », il a invité un renfort. Alain Vircondelet, « un lecteur... qui a vécu en Algérie, néanmoins très ami des Algériens, et pas du tout colonialiste... » qui a lu « L’Étranger », « lecture obligée » au lycée, pour la première fois, « en exil, [en France] quand j'ai quitté le royaume [l'Algérie]... à 16 ans ». Et qui assure être toujours en exil, en France. Vircondelet n'aime pas non plus « L’Étranger » conçu par Camus quand il avait 25 ans et qu'il avait « besoin de se faire reconnaître ».

 

L'un et l'autre qui reconnaissent n'avoir jamais été intéressés par un livre dont ils ne comprennent ni la grandeur, ni le rayonnement, avaient cependant lu « Meursault, contre-enquête » mais avec de telles œillères et de telles certitudes que cela les a empêchés de se renseigner sur l'auteur, Kamel Daoud, préparation élémentaire pour une telle émission et tâche qui n'est pas insurmontable aujourd’hui pour un critique moyen.

S'ils avaient connu son activité éditoriale au « Quotidien d'Oran », s'ils avaient lu quelques uns de ses articles quotidiens, s'ils avaient consulté un ou deux de leurs amis algériens, cela leur aurait évité des amalgames douteux et des questions injurieuses. « On écrit si facilement dans le confort du bureau » plus à Paris qu'à Oran.

Les articles de Kamel Daoud peuvent être lus, tous les jours, sur le site du « Quotidien d'Oran », articles dans lesquels il prend courageusement parti contre les islamistes, le système et le gouvernement algériens. Mais nos « grands maîtres » n'avaient certainement pas le temps de lire un petit journaliste de province algérien.


Alger l'Amirauté 1967

AlgerAmiaute-0048.jpgOn peut très bien admettre qu'Alain Finkielkraut et Alain Vircondelet n'aiment pas « L’Étranger » de Camus. Mais considérer que son succès ne tient qu'à l'obligation qu'avaient les lycéens d'une certaine époque de l'étudier en classe... Encore un complot des enseignants et de l’Éducation nationale !

Au point que Kamel Daoud a dû rappeler à ces deux intellectuels français que « L’Étranger » était, de toute la littérature française, une des œuvres les plus lues dans le monde. Comment comprendre le succès, « la fascination qu'ont d'autres cultures pour ' L’Étranger '... s'il ne répond pas à un certain archétype de la condition humaine à un certain moment. » Il aurait pu leur rappeler que le prix Nobel de littérature a été attribué à Albert Camus en 1957, malgré (?) « L’Étranger » paru 15 ans plus tôt, et 37 ans avant la parution du « Premier homme », l’œuvre de tous les mérites !

 

Dans « Meursault : contre-enquête », un Français, avec un nom et un prénom, Larquais Joseph, est tué par le narrateur, comme un Arabe anonyme est tué dans « L’Étranger » d'Albert Camus. Mais tous les deux sont tués « hors des heures d'ouverture ». L'Arabe avant la lutte de Libération nationale et le Français après le cessez le feu. La mort de l'Arabe ne vaudra pas à sa mère une reconnaissance et une pension et le meurtre du Français ne permet pas au narrateur de prétendre au titre de « moudjahid » (combattant).

 

Nos deux critiques font un savant parallélisme divergent de ces deux meurtres. A leurs yeux, il est évident que le meurtre de l'Arabe ne peut témoigner d'un racisme même « inconscient » d'Albert Camus, vivant en pleine période coloniale, assumée par presque tout le monde dans ces années là, car il a « consciemment » écrit des articles sur la misère de la Kabylie. Mais, Kamel Daoud est soupçonné, avec insistance, de complicité morale, idéologique, avec les massacres d'Oran, alors qu'il est né 8 ans après. Parce que son héros pense comme l'air du temps de son époque. Kamel Daoud a dû rappeler qu'il avait écrit lui-même « des articles sur ces événements ». Parmi les papiers parus avant, pendant ou après l'écriture de son livre. L'un de ses articles disait : « Et si on avait eu Mandela en 62 et pas Ben Bella ? » Reconnaissant à la fois ce que l'Afrique du sud et Mandela doivent à l'Algérie et ce dont l'Algérie aurait bénéficié si elle avait eu Mandela au lieu de Ben Bella !

 

9AlgerCasbah Jean-Pierre El Kabbach dans « Bibliothèque Médicis » pose honnêtement la question : « L'Arabe, c'est étonnant... Meursault, il [Camus] ne dit pas, c'est le pied noir, c'est le blanc ». Et son « renfort », Agnès Spiquel, présidente de la Société des études camusiennes, d'expliquer : « les Arabes étaient là mais d'une certaine façon, invisibles. Camus dit quelque chose de cette situation coloniale. La situation coloniale est potentiellement meurtrière. On ne peut pas vivre au jour le jour parce qu'on est happé par une situation coloniale ».

Alain Vircondelet en convient presque, « nous avions la coutume d'appeler les Algériens, Arabes... Mais on ne peut pas parler de l'inconscient raciste de Camus qui dès les années trente a dénoncé... » Comme le dit Jean-Pierre El Kabbach : « Un Arabe, pas un Algérien, la dignité est venue plus tard ». Avec l'Indépendance.

 

Pour Kamel Daoud, la guerre est finie. « Meursault,contre-enquête » n'est pas un livre sur cetteguerre. Même s'il en porte les traces. Haroun, le narrateur n'est pas un historien même s'il est façonné par cette histoire. Il ne se situe pas dans le chant héroïque, officiel, de l'après Indépendance.
Il est un Algérien moyen qui vit dans l'Algérie de son temps. Ni traître, ni héros. A l'âge de se battre, il n'a pas rejoint le maquis, ce que ses congénères lui reprochent. Bien sûr, il ne parle pas des massacres d'Oran qui ont précipité le départ des pieds-noirs d'Algérie, suivant nos historiens qui oublient le rôle de l'OAS dans ce départ. Mais il ne parle pas non plus des multiples événements qui ont marqué cette lutte pour l’Indépendance.

Ce qui lui pose problème, ce n'est pas le colonialisme ou même les séquelles du colonialisme, ce n'est pas Camus dont il loue en permanence le génie littéraire qui fait oublier le meurtre, c'est la disparition de son frère que sa mère a recherché pendant des années. C'est le poids d'une mère blessée sur son enfance. S'il tue un Français, c'est surtout sous la pression de cette mère qui n'a pas fait le deuil de son aîné. Et cette mort va le légitimer aux yeux de sa mère. Le libérer.

 

Mais la trame de fond, essentielle, du roman, c'est la situation du narrateur qui se raconte à un inconnu, chaque soir, autour d'une bouteille de vin, dans un des derniers cafés d'Oran. C'est la situation de l'Algérie d'aujourd'hui sous le poids d'une religion qui étouffe toute vie, toute jeunesse, à laquelle le narrateur s'oppose dans le roman. Comme Kamel Daoud, dans Le Quotidien d'Oran. L'un et l'autre utilisant le français pour s'en distancier. A une question du Figaro « Pourquoi écrivez-vous en français et pas en arabe, votre langue maternelle?», Kamel Daoud répond : « La langue arabe est piégée par le sacré, par les idéologies dominantes. On a fétichisé, politisé, idéologisé cette langue. »

Kateb Yacine, lui aussi bilingue et même trilingue avec le berbère, considérait la langue française comme « un butin de guerre » dont il se servait contre le colonialisme français. Kamel Daoud qui n'a pas connu la période coloniale, qui est Algérien, qui dit parler algérien en français, considère que le colonialisme est un crime mais un crime du passé. Il se sert de la langue française pour, après la libération de l'Algérie, conquérir la liberté des Algériens. Cela méritait peut-être d'être mis en relief, d'être approfondi.

 

A l'heure où beaucoup demandent aux « Arabes », aux « musulmans » de se désolidariser des intégristes, quand un Algérien qui l'a déjà fait, avec force et en Algérie, est là, on refuse de l'entendre, on veut l'enfermer dans les « Arabes ». Et Kamel Daoud de répondre, les seuls Arabes que je rencontre, c'est ici, en France !

Au lieu d'essayer de compromettre Kamel Daoud avec les intégristes nationalistes ou religieux algériens, nos nostalgiques de la France colonisatrice auraient pu profiter de la présence d'un intellectuel algérien, arabisant et francisant, pour entreprendre un dialogue véritable sur la place, le rôle d'un intellectuel algérien dans la situation algérienne d'aujourd'hui.

Pour voir avec lui ce que « parler algérien en français » veut dire. Pourquoi il a appelé le Français assassiné Joseph, le héros Haroun (Aaron) et son aîné Moussa (Moïse) dont la tête « heurtait les nuages », qui « était capable d'ouvrir la mer en deux ». « Qui peut, aujourd'hui me donner le vrai nom de Moussa ? Qui sait quel fleuve l'a porté jusqu'à la mer qu'il devait traverser à pied, seul, sans peuple, sans bâton miraculeux ? ».

 

Les « amuseurs » font mieux que les « petits maîtres », ils posent les questions d'aujourd'hui à l'auteur d'aujourd'hui même si elles sont difficiles et non les questions d'hier : N'êtes-vous pas sévère avec les printemps arabes ? N'avez-vous pas peur d'être instrumentalisé ? Les aspects positifs de la colonisation ? La situation en Algérie et dans les pays « arabes » ?

Les réponses sont claires. Face à l'islamisme, « il n'y a pas d'offre... l'islamisme vous prend en charge totalement. Un jeune de 17 ans.. qu'est-ce qui peut l'aider à affronter le monde ou à se l'expliquer ? » « Si on ne parle pas en citoyen mais en croyant, ça sert à quoi de faire tomber des dictateurs ? » « En quoi les musulmans sont-ils utiles à l'humanité. C'est une question que je me pose à moi-même. Qu'est-ce qu'on apporte. Qu'est-ce qu'on partage ». « On ne peut pas en vouloir au monde parce qu'il nous rejette et nous-même rejeter le monde. » « Les gens d'un seul livre deviennent fanatiques. » « Réformes plus profondes... l'école, le livre, les femmes... les dictatures tomberont toutes seules. » « La colonisation c'est important, c'est un crime qui a été commis. On est responsable de ce qu'on est devenu. »

 

Tous finissent par entendre le jugement sévère que Kamel Daoud porte sur son pays au risque d'une récupération mais la peur de la récupération conduit au silence. Kamel Daoud n'est pas indulgent avec l'Algérie mais ne veut pas revenir en arrière, ni rester silencieux ! « Le regard que j'ai sur l'Algérie actuellement ne doit pas me faire absoudre la colonisation. La colonisation fait partie de mon histoire, c'est une blessure qui fait partie de mon histoire. » A tous, il répète sans cesse : « Ce qui m'intéresse, c'est mon propre salut ! ». « Je suis Algérien, j'ai subi le poids d'une histoire que je peux nier mais qui est là. Ce qui m'intéresse [dans L’Étranger], c'est la confrontation avec le prêtre ». « J'essaye de défendre ma liberté ce qui m'importe dans Camus, c'est quand il affronte la croyance. A la fac, les étudiants de gauche reprochaient à Camus l'inconscient colonial, les islamistes non pas le meurtre de l'Arabe mais le meurtre de Dieu dans le mythe de Sisyphe et l'homme révolté. Ça m'avait frappé. » « C'est une question de vie ou de mort maintenant. » C'était avant la fatwa.


Alain Finkielkraut veut opposer le prêtre de « L’Étranger » qui veut réconforter le condamné à mort et les imams qui empêchent l'épanouissement de Haroun. Kamel Daoud a cette réponse terrible, insupportable pour beaucoup : « Ce sont tous deux des voleurs d’âmes... Les deux me dérangent... Mon héros défend sa liberté ».
Quand il parle de « son » salut, de « sa » liberté, c'est bien entendu du salut, de la liberté de l'Algérien qu'il parle, de tous les Algériens.

 

Au delà de la mauvaise bataille idéologique, quel jugement « littéraire » portent Alain Finkielkraut et Alain Vircondelet sur le livre. « Meursault, contre-enquête » est, pour son auteur, un roman. Ce que conteste Alain Vircondelet qui ne voit qu'un essai, un calque de l’œuvre de Camus. Il est logique qu'il n'apprécie pas le calque plus que le modèle. Sauf la mise en abyme des personnages.
Pour Alain Finkielkraut, c'est vraiment un roman avec un personnage, Haroun, « tiraillé, douloureux... une réflexion sur l'échec de la décolonisation ». « Ce n'est pas un roman à thèse ». Contrairement à la démonstration de Camus qui « est plus univoque et non convaincante » avec un « Meursault flasque... qui a quelque chose d'odieux. »

Donnons la conclusion à Jean-Pierre El Kabbach : « Un livre comme un acte de justice... donner un nom, une histoire, une famille... Un livre remarquable ».

 

***

 

* Meursault, contre-enquête, de Kamel Daoud, Barzakh ; 2013, Actes Sud 2014.

 

**Un imam salafiste, Abdelfattah Hamadache Zeraoui, a appelé sur Facebook à son "exécution", écrivant que « si la charia islamique était appliquée en Algérie, la sanction serait la mort pour apostasie et hérésie ». « Nous appelons le régime algérien à le condamner à mort publiquement, à cause de sa guerre contre Dieu, son Prophète, son Livre, les musulmans et leurs pays. » Le Point 20/12/14

 

*** Alain Vircondelet, né en 1947 à Alger, fils de fonctionnaires,universitaire, apublié, entre autres, « Alger, Alger » Elytis, 2008, « C'était notre Algérie », éd. L'Archipel, 2011, « La Traversée », éd. First, 2011. (départ des pieds-noirs pour la France)

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11 mai 2014 7 11 /05 /mai /2014 20:09

 

Albert Camus : De « L’Étranger » au « Choc des civilisations »


 

Les créations d'Albert Camus s'étalent sur trois décennies, on pourrait même dire, pour l'essentiel, sur une décennie. Camus a parlé, dans ses Carnets, de « trois cycles » : absurde, révolte, amour. Ces cycles coexistent, dans sa tête, même s'ils n'apparaissent pas avec la même intensité au même moment dans l’œuvre et la vie d'Albert Camus.

 

 

Tout d'abord, l'absurde, avec l'inégalable Étranger (1942). Dans ce livre, Camus porte à l'extrême l'opposition entre l'insignifiance de l'homme, son inéluctable destin, malgré sa volonté de vivre, et la toute puissance du monde qui l'ignore totalement. Rien n'a de sens, rien n’existe en dehors de ce qu'on peut voir, sentir toucher dans l'instant. Et rien n'est plus absurde que la condamnation à mort d'un homme déjà condamné par nature.

 

Cette platitude, cette banalité, cet insensé du monde humain, ouvre la porte à une humanité sans morale. Ce qui permet à Mersault, après Zagreus, dans La Mort heureuse (écrit en 1936-38), de tout s'autoriser y compris le meurtre pour s'assurer la possibilité d'un bonheur immédiat. Sans remords, sans regret.

Ce sont les mêmes sentiments qui animent Martha, formée par sa mère à la liberté de tout faire, dans Le Malentendu (1944). Toutes deux vont s'engager dans l'assassinat des (in)fortunés voyageurs esseulés pour réaliser leur rêve.

 

Déjà, dans ce cycle absurde, un grincement est perceptible. Dans La mort heureuse et L’Étranger, l'auteur exalte la puissance de la lumière et de la mer, les odeurs et les couleurs, la beauté du monde, présent, et des femmes...

Le héros de La Mort heureuse commet un meurtre volontaire, crapuleux pour pouvoir profiter pleinement, fortune obtenue, de la beauté du monde et du bonheur. Dans L’Étranger, le meurtrier n'est que l'instrument et la victime de la puissance solaire qui l’entraîne dans un assassinat sans raison, insensé, dont il ne tirera aucun avantage et qui le conduira à l'échafaud.


L'héroïne du Malentendu veut fuir le monde gris qu'elle connaît et déteste, fait de pluie et de tristesse, où sa jeunesse s'étiole. Pour cela, elle se lance, avec l'accord et l'aide de sa mère, dans une série d'assassinats qui vont leur donner les moyens financiers de découvrir un monde rêvé, nouveau, exotique, éclatant de soleil. Martha, contrairement aux héros précédents, a conscience du bien et du mal et l'assume. Elle excuse même la mort qu'elle donne, plus douce que d'autres.

 
Dans Le Malentendu, tous les personnages expriment une forme d'amour que Mersault et Meursault refusent absolument : amour réciproque et proclamé de Maria et de Jan, amour avoué de Martha pour sa mère. Mais la faille qui va entraîner la perte de LA MERE, sans nom,est la découverte tardive d'une certitude supérieure à toutes les autres : l'amour encore, amour inaltérable d'une mère pour son fils, encore plus que pour sa fille, qui va la conduire à rejoindre un fils, inconsciemment assassiné. Ce que Martha ne supportera pas.

 

La certitude du non-sens du monde percute une autre certitude : la certitude de l'amour, la nécessité, pour l'homme, de se révolter contre ce destin injuste qui lui est fait, de ne pas accepter ou ajouter l'injustice des hommes à celle du monde.

 

 

L'engagement de Camus dans le parti communiste en Algérie, aux cotés des Républicains espagnols, dans la Résistance, contre la misère, la dictature, l'occupation est en cohérence avec cette nécessaire révolte. Mais ces engagements ont lieu quand Camus est dans son cycle créateur de l'absurde, L'Homme révolté ne paraît qu'en 1949.

 

L'homme peut être amené à tuer. Mais les causes les plus nobles ne justifient pas de tuer n'importe où, n'importe qui, n'importe comment. C'est ce que montrent, notamment, Lettres à un ami allemand (1943-1945), Les justes (1949)...

 
Dans Lettres à un ami allemand, écrites pendant l'occupation et la Résistance, perce une autre forme d'amour, l'amour exalté de la France qui conduit Camus à construire une France mythique, abstraite, généreuse, immaculée. Une forme de nationalisme dont il s'est défendu dans la préface à l'édition italienne des Lettres.

 

Dans  Le premier homme , l’œuvre immense qu'il préparait au moment de sa mort, l'amour éclate. Dans les notes, il écrit « En somme, je vais parler de ceux que j'aimais ? Et de cela seulement. Joie profonde ».

 

Amour de sa mère, bien sûr, qui ne sait pas lire et à qui le livre est dédié : « A toi qui ne pourra jamais lire ce livre ».
 

 

Mais aussi dans cette œuvre, certes littéraire mais surtout autobiographique, il parle de « cette femme qu'il avait aimée, oh oui, il l'avait aimée d'un grand amour de tout le cœur et le corps aussi, oui, le désir était royal avec elle, et le monde, quand il se retirait d'elle avec un grand cri muet au moment de la jouissance, retrouvait son ordre brûlant, et il l'avait aimée à cause de sa beauté et de cette folie de vivre, généreuse et désespérée, qui était la sienne et qui lui faisait refuser, refuser que le temps puisse passer, bien qu'elle sût qu'il passât à ce moment même, ne voulant pas qu'on puisse dire d'elle un jour qu'elle était encore jeune, mais rester jeune au contraire, toujours jeune, éclatant en sanglots un jour où il lui avait dit en riant que la jeunesse passait et que les jours déclinaient.... et, intelligente et supérieure à tant d'égards, peut-être justement parce qu'elle était vraiment intelligente et supérieure, elle refusait le monde tel qu'il était.... et il l'aimait désespérément. »

 

Enfant d''un père qu'il n'a pas connu, mort des suites d'une blessure de guerre en 1914, et d'une mère illettrée, il se reconnaît dans le peuple pied-noir auquel il appartient charnellement. Au moment d'assumer cette solidarité, il affirme : « J'en ai assez de vivre, d'agir, de sentir pour donner tort à celui-ci et raison à celui-là. J'en ai assez de vivre selon l'image que d'autres me donnent de moi. Je décide l'autonomie, je réclame l'indépendance dans l’interdépendance. »

 

Évolution sensible par rapport à Lettres à un ami allemand. Dans celles-ci, il lui fallait un long discours pour mettre la justice et la France dans le même camp. Ici, pas de longue réflexion sur la justice et sa solidarité physique avec les Français d'Algérie.
En Algérie, il a bien perçu le danger, pour la France, à ne pas incarner la justice. Et si l'origine sociale, la pauvreté d'une famille de travailleurs lui a permis d'assumer ses prises de position en faveur des plus défavorisées, cette même origine, européenne, française, l'a empêché de comprendre la terrible injustice faite à des générations d'Algériens par des générations d'Européens, des étrangers. Qui ont imposé leur hégémonie militaire, économique, sociale et refusé tout partage.

 

Après avoir affirmé qu'il avait toujours voulu être du coté des victimes contre les bourreaux, après avoir voulu une Algérie juste pour tous dans le cadre français, que ne voulaient ni les Français d'Algérie, ni les Algériens. Il sera confronté au choix impossible entre la justice et la France.
« Jacques, qui s'était jusque là senti solidaire de toutes les victimes, reconnaît maintenant qu'il est aussi solidaire des bourreaux. Sa tristesse. » Tristesse de se sentir solidaire des Français d'Algérie ?

 

Mais ce qui peut apparaître comme un repliement sentimental de l'amour de la France et des Français (Lettres à un ami allemand) vers les seuls Français d'Algérie, va beaucoup plus loin. C'est la vision défaitiste d'un monde livré au choc des civilisations : « Demain, six cent millions de Jaunes, des milliards de Jaunes, de Noirs, de basanés, déferleraient sur le cap de l'Europe... et au mieux [la convertiraient]. Alors tout ce qu'on avait appris, à lui et à ceux qui lui ressemblaient, tout ce qu'il avait appris aussi, de ce jour les hommes de sa race, toutes les valeurs pour quoi il avait vécu, mourraient d'inutilité ».

 

On pourrait croire que c'est la guerre d'Algérie, la situation en Algérie, qui lui font percevoir l'Algérie française comme la pointe avancée face au monde arabe et musulman dans cette confrontation des civilisations.
Ou est-ce l'inverse ? Cette vision du monde qui renforce ses sentiments personnels sur les liens nécessaires entre l'Algérie et la France.


En effet, déjà en 1948, dans Ni victimes, ni bourreaux, il affirmait : « Nous centrons aujourd’hui nos réflexions autour du problème allemand, qui est un problème secondaire par rapport au choc d’empires qui nous menace. Mais si, demain, nous concevions des solutions internationales en fonction du problème russo-américain, nous risquerions de nous voir à nouveau dépassés. Le choc d’empires est déjà en passe de devenir secondaire, par rapport au choc des civilisations. De toutes parts, en effet, les civilisations colonisées font entendre leurs voix. Dans dix ans, dans cinquante ans, c’est la prééminence de la civilisation occidentale qui sera remise en question. Autant donc y penser tout de suite et ouvrir le Parlement mondial à ces civilisations, afin que sa loi devienne vraiment universelle, et universel l’ordre qu’elle consacre. »

La Conférence de Bandoeng aura lieu en 1955. En 1948, il y avait une cinquantaine d’États à l'ONU, il y en a aujourd'hui près de 200 !

 

Dans son dernier appel pour l'Algérie, comme en 1948, ce qu'il veut, c'est sauvegarder le monde auquel il appartient : l’Algérie française ou liée à la France face aux Arabes, aux musulmans ; dans le monde, la civilisation occidentale face aux civilisations colonisées et pour cela ouvrir un Parlement mondial, à ces civilisations afin que sa loi devienne universelle.

La loi de qui ? De la civilisation occidentale, comme en Algérie la loi de la France ? La loi d'une autre civilisation ? Un compromis entre ces civilisations ? Quel compromis ?

 

 

Peut-être l'homme cherche-t-il à donner un sens au monde. Mais tous les hommes ne veulent pas lui donner le même sens. Ici encore, la contradiction insurmontable entre l'individu, seul, devant une humanité, innombrable, diverse, foisonnante...

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11 mars 2014 2 11 /03 /mars /2014 17:55

 

LE MALENTENDU

note critique

 

 

Dans « Le Malentendu » (1), Jan revient incognito,après une longue absence, dans l'auberge que gèrent sa mère et sa sœur, pour partager avec elles la fortune et le bonheur qu'il est allé chercher à l'étranger. Mais celles-ci assassinent les clients fortunés et isolés avec l'espoir de partir un jour vers un pays de mer et de soleil. Il sera leur dernière victime.

Dans un huis clos (2) essentiellement à 3 personnages - la mère, la fille, le frère - le malentendu repose sur la situation : la mère et la sœur ne savent pas qu'elles vont tuer le malheureux enfant prodigue, à cause de sa richesse et de sa difficulté à dire simplement les choses.
Les dialogues illustrent le malentendu : Jan ne comprend pas le danger qui le menace dans certaines phrases de sa sœur, la mère ne perçoit pas les élans du fils qui veut être reconnu... Toutes choses qu'intègre le spectateur ou le lecteur, qui connaît le dénouement. Cette difficulté, à entendre l'autre ou à se faire comprendre de lui, conduit à la mort des trois protagonistes.

 

Cette histoire est inspirée d'un fait divers que Meursault raconte dans «  L'Etranger » (3) : « Entre ma paillasse et la planche du lit, j'avais trouvé, en effet, un vieux morceau de journal presque collé à l'étoffe, jauni et transparent. Il relatait un fait divers dont le début manquait, mais qui avait dû se passer en Tchécoslovaquie. Un homme était parti d'un village tchèque pour faire fortune. Au bout de vingt-cinq ans, riche, il était revenu avec une femme et un enfant. Sa mère tenait un hôtel avec sa sœur dans son village natal.
Pour les surprendre, il avait laissé sa femme et son enfant dans un autre établissement, était allé chez sa mère qui ne l'avait pas reconnu quand il était entré. Par plaisanterie, il avait eu l'idée de prendre une chambre. Il avait montré son argent. Dans la nuit, sa mère et sa
sœur l'avaient assassiné à coups de marteau pour le voler et avaient jeté son corps dans la rivière. Le matin, la femme était venue, avait révélé sans le savoir l'identité du voyageur. La mère s'était pendue. La sœurs'était jetée dans un puits. ». (4)

Contrairement à Meursault qui est condamné parce qu'il parle peu, s'attache à la sèche vérité factuelle, Jan n'est pas capable de dire les choses simplement. Cette incapacité à s'exprimer « comme tout le monde » les condamne.

 

Ici, le personnage central est, comme rarement chez Camus, une femme, Martha, la sœur de Jan, interprétée lors de la création par Maria Casarès. C'est sa volonté de se procurer l'argent nécessaire à un nouveau départ qui la pousse, avec l'aide de sa mère, à tuer les riches clients esseulés de l'auberge.

 

Pour Camus, l'homme« sent en lui son désir de bonheur et de raison. L'absurde naît de cette confrontation entre l'appel humain et le silence déraisonnable du monde » (5). Dans ce monde, rien n'a de sens si ce n'est cette pulsion de vie en l'homme, cette exigence du bonheur. Qui est la même pour Zagreus, pour Mersault, dans « La mort heureuse » (6), premier roman de Camus,pour Martha dans « Le malentendu ».
Leur motivation les conduit à tuer pour être riches, libres et connaître le bonheur. Dans « La mort heureuse », Zagreus dit  : « À vingt-cinq ans, Mersault, j'avais déjà compris que tout être ayant le sens, la volonté et l'exigence du bonheur avait le droit d'être riche. L'exigence du bonheur me paraissait ce qu'il y a de plus noble au cœur de l'homme. À mes yeux, tout se justifiait par elle. Un cœur pur y suffisait... À vingt-cinq ans, j'ai commencé ma fortune. Je n'ai pas reculé devant l'escroquerie. Je n'aurais reculé devant rien. »

Martha ne dit rien d'autre : « Ce que j'ai d'humain, c'est ce que je désire, et pour obtenir ce que je désire, je crois que j'écraserais tout sur mon passage ».
Mais elle le dit à celui qu'elle va tuer qui ne peut l'entendre. Elle ne le dit pas, « avec un cœur pur » mais avec le sentiment du bien et du mal qu'elle assume, avec force. Tout en disant à sa mère que la mort qu'elles donnent n'est certainement pas la pire :« Vous savez bien qu'il ne s'agit même pas de tuer. Il boira son thé, il dormira, et tout vivant encore, nous le porterons à la rivière. On le retrouvera dans longtemps, collé contre un barrage, avec d'autres qui n'auront pas eu sa chance et qui se seront jetés dans l'eau, les yeux ouverts. Le jour où nous avons assisté au nettoyage du barrage, vous me le disiez, mère, ce sont les nôtres qui souffrent le moins, la vie est plus cruelle que nous. ».

 

Ce noir désir du bonheur que Martha pense trouver sur des rives lointaines gorgées de soleil et qui la font rêver, la pousse aux crimes répétés. Ce rêve proclamé peut faire croire,un instant,à Jan qu'il va trouve run chemin vers le cœur de sa sœur. C'est, en réalité, sa condamnation à mort annoncée : «  Je vous remercie seulement de m'avoir parlé des pays que vous connaissez et je m'excuse de vous avoir peut-être fait perdre votre temps.

Je dois dire cependant que, pour ma part, ce temps n'a pas été tout à fait perdu. Il a réveillé en moi des désirs qui, peut-être, s'endormaient. S'il est vrai que vous teniez à rester ici, vous avez, sans le savoir, gagné votre cause. J'étais venue presque décidée à vous demander de partir, mais, vous le voyez, vous en avez appelé à ce que j'ai d'humain, et je souhaite maintenant que vous restiez. Mon goût pour la mer et les pays du soleil finira par y gagner ».

 

Dans « Lettres à un ami allemand » (7), 1943-45,Camus écrit : L'Europe, « C'est une terre magnifique faite de peine et d'histoire...les roses dans les cloîtres de Florence, les bulbes dorés de Cracovie, le Hradschin et ses palais morts, les statues contorsionnées du pont Charles sur l'Ultava, les jardins délicats de Salzbourg. Toutes ces fleurs et ces pierres, ces collines et ces paysages où le temps des hommes et le temps du monde ont mêlé les vieux arbres et les monuments ! »
Camus peut avoir une description moins poétique de l'Europe, notamment des pays non-méditerranéens, par exemple comme Saint-Brieuc (8) : « Il parcourait maintenant les rues étroites et tristes, bordées de maisons banales aux vilaines tuiles rouges. Parfois, de vieilles maisons à poutres apparentes montraient leurs ardoises de guingois.. De rares passants ne s'arrêtaient même pas devant les devantures qui offraient la marchandise de verre, les chefs-d’œuvre de plastique et de nylon, les céramiques calamiteuses qu'on trouve dans toutes les villes d'Occident moderne »

 

Pour Maria, l'épouse, ou pour Martha, la sœur, c'est cette Europe qu'elles sentent. Cette Europe, triste, où le bonheur est impossible. Maria :,« Je me méfie de tout depuis que je suis entrée dans ce pays où je cherche en vain un visage heureux. Cette Europe est si triste. Depuis que nous sommes arrivés, je ne t'ai plus entendu rire, et moi, je deviens soupçonneuse. Oh ! pourquoi m'avoir fait quitter mon pays ? Partons, Jan, nous ne trouverons pas le bonheur ici. »

Martha : « Je n'ai plus de patience en réserve pour cette Europe où l'automne a le visage de printemps et le printemps odeur de misère. Mais j'imagine avec délices cet autre pays où l'été écrase tout, où les pluies d'hiver noient les villes et où, enfin, les choses sont ce qu'elles sont. »

Pour Jan aussi, le pays de son bonheur et de son amour n'est pas en Europe. Et s'il a voulu revenir, ce n'est pas par nostalgie de la beauté de son pays d'enfance mais par sentiment de culpabilité, avoir abandonné, d'un cœur léger, sa mère pour la fortune et le bonheur personnels, teintée d'une conscience tardive de son amour filial.

 

Camus a, personnellement, fait le parcours dans l'autre sens. Il a quitté sa mère, les siens et aussi son pays de lumière pour connaître la promotion sociale, la fortune et la gloire et il en conçoit peut-être quelques remords : 

- « Non, je ne suis pas un bon fils : un bon fils est celui qui reste. Moi j'ai couru le monde, je l'ai trompée avec les vanités, la gloire, cent femmes.

- Mais tu n'aimais qu'elle ?

- Ah ! Je n'ai aimé qu'elle ! » (7).

 

La plate banalité de tout dans la vie imprègne Meursault dans « L’Étranger », l'indifférence aux sentiments, le non-sens des sentiments :

« Un moment après, elle m'a demandé si je l'aimais. Je lui ai répondu que cela ne voulait rien dire, mais qu'il me semblait que non ».

Et aussi, dans « La mort heureuse » où s'exprime plutôt la volonté de nier l'amour :

« Tu m'aimes », dit Marthe sans transition.
Mersault soudain s'anima et rit très fort.
« Voilà une question bien grave.
- Réponds
.
- Mais à notre âge, on n'aime pas, voyons. On se
plaît, c'est tout. C'est plus tard, quand on est vieux et impuissant qu'on peut aimer. À notre âge, on croit qu'on aime. C'est tout, quoi. »

 

Dans « Le malentendu »,il ne s'agit pas d'indifférence, d'incapacité à sentir mais d'incapacité à faire sentir. Y compris entre la mère et la fille, enfermées dans des années de vie commune, de crimes communs, d'un projet commun. Que le temps érode peu à peu. Le temps et la vieillesseet la fatigue de vivre. Tous aiment, à leur façon ; l'amour est au cœur de tous les personnages, même s'ils sont incapables ou refusent de l'exprimer.

 

Jan est probablement parti de la maison familiale le cœur suffisamment léger pour passer de longues années sans donner de ses nouvelles malgré sa réussite. Avec le temps, il a éprouvé le besoin de ce retour auprès des siens. Besoin qu'il ne sait exprimer. Mais qui le fait sursauter, d'espoir, quand sa mère parle de fils.

 

Martha est très dure. Se défend de tous lessentiments, les nie, dessèche toutes ses relations y compris professionnelles : « Le cœur n'a rien à faire ici ».

Prête à tout. Laissant à peine apparaître un certain amour pour sa mère qu'elle bouscule un peu quand elle sent trop affleurersa faiblesse dans la poursuite de leur entreprise et son amour altéré mais persistant pour un fils qui est parti, n'a jamais donné de nouvelles, les a abandonnées....

 

« La mère : '' Les femmes désapprennent même d'aimer leur fils. Le cœur s'use, Monsieur.''
Jan. ''Il est vrai. Mais je sais qu'il n'oublie jamais.''
M
artha, se plaçant entre eux et avec décision : '' Un fils qui entrerait ici trouverait ce que n'importe quel client est assuré d'y trouver : une indifférence bienveillante. Tous les hommes que nous avons reçus s'en sont accommodés. Ils ont pavé leur chambre et reçu une clé. Ils n'ont pas parlé de leur cœur''.(Un temps.) ''Cela simplifiait notre travail''. »

 

La mère qui a appris à sa fille à ne rien respecter, bute sur une découverte simple mais tardive ; « Oui, mais, moi, je viens d'apprendre que j'avais tort et que sur cette terre où rien n'est assuré, nous avons nos certitudes...L'amour d'une mère pour son fils est aujourd'hui ma certitude. » Un fils qu'elle vient de tuer.
Illustration de ce que dit Camus dans « Lettres à un ami allemand » (7) : « Je continue à croire que ce monde n'a pas de sens supérieur. Mais je sais que quelque chose en lui a du sens et c'est l'homme, parce qu'il est le seul être à exiger d'en avoir. »



Pour ce frère qu'elle vient de tuer, ce qu'elle ne regrette pas, Martha a surtout de la haine. Parce que sa mère préfère sonfils qui les a abandonnées pendant des années à sa fille qui a partagé sa vie et ses peines. Amour jaloux, désespéré, quand elle se voit abandonnée, doublement, dans son projet et dans le choix de sa mère de rejoindre son fils dans la rivière. « Que ferais-je sans vous à mes côtés, que deviendrais-je loin de vous ? Moi, du moins, je ne saurais pas vous oublier... »

 

Seule Maria, l'épouse de Jan qui craignait ce voyage, qui regrette le pays d'où ils viennent, n'hésite pas à parler à Jan d'amour, du bonheur vécu, pour le pousser à parler clairement. Elle laisse éclater son énorme désespoir quand elle apprend sa disparition et se tourne alors vers Dieu : !
« 
''Oh ! mon Dieu ! je ne puis vivre dans ce désert ! C'est à vous que je parlerai et je saurai trouver mes mots''. (Elle tombe à genoux.) ''Oui, c'est à vous que je m'en remets. Ayez pitié de moi, tournez-vous vers moi ! Entendez-moi, donnez-moi votre main ! Ayez pitié, Seigneur, de ceux qui s'aiment et qui sont séparés !'' »
Celui-ci, par la voix d'un serviteur, toujours présent, toujours à l'écoute et toujours muet tout au long des événements, a une réponse brève, nette, définitive : « Non  » 

 

 

 

1 - Pièce en 3 actes, d'Albert Camus, créée en juin 1944, « Le Malentendu » fait partie du « cycle de l'absurde » avec le « Mythe de Sisyphe » (1942), « L’Étranger » (1942) et « Caligula » (1944).

2 - La pièce « Huis clos » de Sartre a été créée en mai 1944

3 - « L’Étranger » 1942

4 - Ce thème rappelle, « L'Auberge rouge », un film d'Autant Lara de 1951, à partir d'une histoire criminelle : en 1833, trois aubergistes ont été exécutés après procès, à Peyrebeille, accusés d'avoir assassiné, en 23 ans plus de 50 voyageurs, pour les voler.

5 – « Le Mythe de Sisyphe » 1942
6 - « 
La mort heureuse », 1971.
7- « Lettres à un ami allemand »1943-44
8 - « Le Premier homme »1994

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27 février 2014 4 27 /02 /février /2014 15:36

 

La pierre qui pousse d'Albert Camus : note critique

 

« La pierre qui pousse »est la dernière nouvelle du recueil « L'exil et le royaume » (1), elle s'accorde bien avec le titre du recueil.

« La pierre qui pousse » est une pierre dont les fidèles de la ville vont détacher, à coups de marteau, quelques menus fragments qui vont leur servir de talisman. Mais cette pierre n'est pas endommagée pour autant, elle est vivante et se reconstitue.

Il est une autre pierre dans la nouvelle, celle de cinquante kilos que « le coq » a promis de porter sur la tête lors de la prochaine procession comme remerciement pour un miraculeux sauvetage. Cette lourde pierre va permettre l'intégration du héros de la nouvelle à la population pauvre de la ville.

 

 Une fois de plus, l'écriture d'Albert Camus est remarquable mais sa prose poétique n'est plus celle solaire et désespérée de «  La mort heureuse » ou de certains passages de « L'Étranger  » ; c'est une prose fluide, obscure, sombre, de nuit, de pluie et de bruit « dont on ne pouvait dire s'il était fait du froissement des eaux ou des arbres ».

  • Les phares éteints, le fleuve était presque visible ou, du moins, quelques-uns de ses longs muscles liquides qui brillaient par intervalles. De chaque côté de la route, les masses sombres de la forêt se dessinaient sur le ciel et semblaient toutes proches. La petite pluie qui avait détrempé la piste, une heure auparavant, flottait encore dans l'air tiède, alourdissait le silence et l'immobilité de cette grande clairière au milieu de la forêt vierge. Dans le ciel noir tremblaient des étoiles embuées ».

  • « Un sourire épanoui sur son visage tout plissé malgré sa jeunesse, il regardait sans les voir les étoiles exténuées qui nageaient encore dans le ciel humide ».

 

Alors que Camus est « allé au peuple » en Kabyle pour décrire et dénoncer son extrême misère sans avoir jamais pu s'intégrer aux « Arabes » d'Algérie. Alors qu'il s'est exilé de son pays natal, de mer et de lumière, pour aller à la conquête du monde dans une France, froide et sale, sans avoir pu, malgré son succès mondial, se sentir totalement accepté. D'Arrast, le héros de « La Pierre qui pousse » va réaliser ce rêve dans un pays auquel il est totalement étranger.

 

Le « colosse » qui se découpe en haut d'un monticule dans les phares d'une voiture, au bord du fleuve, va plonger dans l'obscurité de la nuit, de la forêt et du fleuve pour rejoindre la ville où il doit faire construire une digue protectrice. Dans ce monde très hiérarchisé en fonction de la couleur – sur le bac, les métis sont à la manoeuvre et les Noirs à la peine, en ville la couleur des notables, le juge, le maire, n'est pas signalée, ils sont donc blancs, sauf le commandant du port, « un gros noir rieur vêtu d'un uniforme blanc », mais les plus pauvres sont tous noirs – et D'Arrast est l'ingénieur, le capitaine, le seigneur, – comme son nom l'indique. Il se défend d'être seigneur, il vient d'un pays où ils ont disparu au profit des marchands et des policiers et reconnaît cependant que son grand-père l'était, et le père du grand-père et encore avant. D'Arrast n'en est pas moins un seigneur, un puissant, un compétent qui vient de loin, de France, immédiatement reconnu comme tel par les notables avec déférence et par les Noirs avec méfiance. Camus, le premier homme, donne à son héros les ancêtres qu'il n'a pas eus.

 

D'Arrast, reçu avec respect par les notables, demande rapidement à descendre dans les bas quartiers, souvent inondés, les plus pauvres, pour voir la vie des gens les plus défavorisés. Grâce à son chauffeur, Socrate, il fait connaissance du coq « à la peau plutôt jaune que noire », un cuisinier sauvé miraculeusement lors du naufrage du bateau sur lequel il travaillait et qui a fait la promesse, « au bon Jésus », de transporter une pierre de cinquante kilos sur la tête lors la procession.

 

Pendant la procession, le coq qui a participé toute la nuit aux danses rituelles, est épuisé et s'effondre à mi-parcours, désespéré de ne pouvoir honorer sa promesse. D'Arrast se précipite, en bon samaritain, pour l'encourager, l'aider et finalement, allant plus loin, le remplacer, porter la pierre pour que la promesse soit tenue. Ainsi chargé, il rejoint le cortège et, sur la place, au lieu d'obéir à la foule des fidèles et à Socrate, au lieu de porter la pierre dans l'église, il se dirige vers la maison du coq et jette la pierre sur le foyer. De la maison de Dieu auquel il ne croit pas à la maison du peuple auquel il veut s'intégrer.

 

Hier, ce peuple ne lui ouvrait la case familiale que par soumission à l'autorité, ne le tolérait dans « la grande case où on danse et on prie » que pour le début de la fête de Saint Georges et lui demandait ensuite de sortir alors que les danses continuaient toute la nuit et que la musique agitait, involontairement, ses jambes. En même temps, l'odeur, la chaleur lui donnaient la nausée.

 

Maintenant, seul dans la case, il attendait, debout, sans savoir quoi.« Quand les habitants de la case arrivèrent », le coq et son frère qui le soutenait, la vieille femme et la jeune fille entrevue la nuit précédente, tous s'assirent. Et le frère dit, désignant la place vide dans le cercle:
« Assieds-toi avec nous. »

D'Arrast avait trouvé, dans l'exil, le royaume qu'il cherchait.

 

1 - L'EXIL ET LE ROYAUME, nrf, 1957

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