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22 décembre 2014 1 22 /12 /décembre /2014 13:42

 

 

Kamel Daoud, vos papiers !

 

« Meursault, contre-enquête* » de Kamel Daoud,a été publié en Algérie avec un certain succès puis en France où des prix lui ont été attribués (Prix François Mauriac, Prix des cinq continents de la francophonie) avant d'échouer, de peu, au Goncourt. Cela a valu à son auteur d'être reçu par Jean-Pierre El Kabbach dans « Bibliothèque Médicis » (26/09/14), par Laurent Ruquier dans « On n'est pas couché » (13/12/14)... et aussi une fatwa** (16/12/14) demandant la peine de mort pour le mécréant qui " mène une guerre contre Allah, son prophète, le Coran et les valeurs sacrées de l'islam ".

 

On n'en est que plus peiné, pour Alain Finkielkraut et son comparse, Alain Vircondelet***, du piège inapproprié et mal intentionné qu'ils ont tendu à Kamel Daoud, en l'invitant à « Répliques » (29/11/14), dans l'émission « L’Étranger revisité ». Où ils n'ont eu de cesse, nostalgie ou revanche, de vouloir solidariser Kamel Daoud avec Haroun, le héros de son livre, coupable du meurtre d'un Français et par là avec ceux qui, à Oran, ont assassiné des milliers de pieds-noirs lors de l'été 62...

 

150207KamelDaoudMaghrebLivres4.jpgKamel Daoud, Maghreb des livres, 07/02/15

 

Alain Fienkielkraut n'a fait de Camus qu'une « découverte tardive » : « Je considérais lorsque j'étais en terminale qu'il était un philosophe pour classes terminales et par conséquent, je ne lisais pas, et ce mépris de petit maître [belle autocritique d'un lointain passé] m'a heureusement quitté... ' La Peste ', ' L'Homme révolté ' et surtout ' Le Premier homme '... mais je ne me suis jamais réconcilié avec 'L’Étranger'... »

Ne reconnaissant guère de qualités à « L’Étranger », il a invité un renfort. Alain Vircondelet, « un lecteur... qui a vécu en Algérie, néanmoins très ami des Algériens, et pas du tout colonialiste... » qui a lu « L’Étranger », « lecture obligée » au lycée, pour la première fois, « en exil, [en France] quand j'ai quitté le royaume [l'Algérie]... à 16 ans ». Et qui assure être toujours en exil, en France. Vircondelet n'aime pas non plus « L’Étranger » conçu par Camus quand il avait 25 ans et qu'il avait « besoin de se faire reconnaître ».

 

L'un et l'autre qui reconnaissent n'avoir jamais été intéressés par un livre dont ils ne comprennent ni la grandeur, ni le rayonnement, avaient cependant lu « Meursault, contre-enquête » mais avec de telles œillères et de telles certitudes que cela les a empêchés de se renseigner sur l'auteur, Kamel Daoud, préparation élémentaire pour une telle émission et tâche qui n'est pas insurmontable aujourd’hui pour un critique moyen.

S'ils avaient connu son activité éditoriale au « Quotidien d'Oran », s'ils avaient lu quelques uns de ses articles quotidiens, s'ils avaient consulté un ou deux de leurs amis algériens, cela leur aurait évité des amalgames douteux et des questions injurieuses. « On écrit si facilement dans le confort du bureau » plus à Paris qu'à Oran.

Les articles de Kamel Daoud peuvent être lus, tous les jours, sur le site du « Quotidien d'Oran », articles dans lesquels il prend courageusement parti contre les islamistes, le système et le gouvernement algériens. Mais nos « grands maîtres » n'avaient certainement pas le temps de lire un petit journaliste de province algérien.


Alger l'Amirauté 1967

AlgerAmiaute-0048.jpgOn peut très bien admettre qu'Alain Finkielkraut et Alain Vircondelet n'aiment pas « L’Étranger » de Camus. Mais considérer que son succès ne tient qu'à l'obligation qu'avaient les lycéens d'une certaine époque de l'étudier en classe... Encore un complot des enseignants et de l’Éducation nationale !

Au point que Kamel Daoud a dû rappeler à ces deux intellectuels français que « L’Étranger » était, de toute la littérature française, une des œuvres les plus lues dans le monde. Comment comprendre le succès, « la fascination qu'ont d'autres cultures pour ' L’Étranger '... s'il ne répond pas à un certain archétype de la condition humaine à un certain moment. » Il aurait pu leur rappeler que le prix Nobel de littérature a été attribué à Albert Camus en 1957, malgré (?) « L’Étranger » paru 15 ans plus tôt, et 37 ans avant la parution du « Premier homme », l’œuvre de tous les mérites !

 

Dans « Meursault : contre-enquête », un Français, avec un nom et un prénom, Larquais Joseph, est tué par le narrateur, comme un Arabe anonyme est tué dans « L’Étranger » d'Albert Camus. Mais tous les deux sont tués « hors des heures d'ouverture ». L'Arabe avant la lutte de Libération nationale et le Français après le cessez le feu. La mort de l'Arabe ne vaudra pas à sa mère une reconnaissance et une pension et le meurtre du Français ne permet pas au narrateur de prétendre au titre de « moudjahid » (combattant).

 

Nos deux critiques font un savant parallélisme divergent de ces deux meurtres. A leurs yeux, il est évident que le meurtre de l'Arabe ne peut témoigner d'un racisme même « inconscient » d'Albert Camus, vivant en pleine période coloniale, assumée par presque tout le monde dans ces années là, car il a « consciemment » écrit des articles sur la misère de la Kabylie. Mais, Kamel Daoud est soupçonné, avec insistance, de complicité morale, idéologique, avec les massacres d'Oran, alors qu'il est né 8 ans après. Parce que son héros pense comme l'air du temps de son époque. Kamel Daoud a dû rappeler qu'il avait écrit lui-même « des articles sur ces événements ». Parmi les papiers parus avant, pendant ou après l'écriture de son livre. L'un de ses articles disait : « Et si on avait eu Mandela en 62 et pas Ben Bella ? » Reconnaissant à la fois ce que l'Afrique du sud et Mandela doivent à l'Algérie et ce dont l'Algérie aurait bénéficié si elle avait eu Mandela au lieu de Ben Bella !

 

9AlgerCasbah Jean-Pierre El Kabbach dans « Bibliothèque Médicis » pose honnêtement la question : « L'Arabe, c'est étonnant... Meursault, il [Camus] ne dit pas, c'est le pied noir, c'est le blanc ». Et son « renfort », Agnès Spiquel, présidente de la Société des études camusiennes, d'expliquer : « les Arabes étaient là mais d'une certaine façon, invisibles. Camus dit quelque chose de cette situation coloniale. La situation coloniale est potentiellement meurtrière. On ne peut pas vivre au jour le jour parce qu'on est happé par une situation coloniale ».

Alain Vircondelet en convient presque, « nous avions la coutume d'appeler les Algériens, Arabes... Mais on ne peut pas parler de l'inconscient raciste de Camus qui dès les années trente a dénoncé... » Comme le dit Jean-Pierre El Kabbach : « Un Arabe, pas un Algérien, la dignité est venue plus tard ». Avec l'Indépendance.

 

Pour Kamel Daoud, la guerre est finie. « Meursault,contre-enquête » n'est pas un livre sur cetteguerre. Même s'il en porte les traces. Haroun, le narrateur n'est pas un historien même s'il est façonné par cette histoire. Il ne se situe pas dans le chant héroïque, officiel, de l'après Indépendance.
Il est un Algérien moyen qui vit dans l'Algérie de son temps. Ni traître, ni héros. A l'âge de se battre, il n'a pas rejoint le maquis, ce que ses congénères lui reprochent. Bien sûr, il ne parle pas des massacres d'Oran qui ont précipité le départ des pieds-noirs d'Algérie, suivant nos historiens qui oublient le rôle de l'OAS dans ce départ. Mais il ne parle pas non plus des multiples événements qui ont marqué cette lutte pour l’Indépendance.

Ce qui lui pose problème, ce n'est pas le colonialisme ou même les séquelles du colonialisme, ce n'est pas Camus dont il loue en permanence le génie littéraire qui fait oublier le meurtre, c'est la disparition de son frère que sa mère a recherché pendant des années. C'est le poids d'une mère blessée sur son enfance. S'il tue un Français, c'est surtout sous la pression de cette mère qui n'a pas fait le deuil de son aîné. Et cette mort va le légitimer aux yeux de sa mère. Le libérer.

 

Mais la trame de fond, essentielle, du roman, c'est la situation du narrateur qui se raconte à un inconnu, chaque soir, autour d'une bouteille de vin, dans un des derniers cafés d'Oran. C'est la situation de l'Algérie d'aujourd'hui sous le poids d'une religion qui étouffe toute vie, toute jeunesse, à laquelle le narrateur s'oppose dans le roman. Comme Kamel Daoud, dans Le Quotidien d'Oran. L'un et l'autre utilisant le français pour s'en distancier. A une question du Figaro « Pourquoi écrivez-vous en français et pas en arabe, votre langue maternelle?», Kamel Daoud répond : « La langue arabe est piégée par le sacré, par les idéologies dominantes. On a fétichisé, politisé, idéologisé cette langue. »

Kateb Yacine, lui aussi bilingue et même trilingue avec le berbère, considérait la langue française comme « un butin de guerre » dont il se servait contre le colonialisme français. Kamel Daoud qui n'a pas connu la période coloniale, qui est Algérien, qui dit parler algérien en français, considère que le colonialisme est un crime mais un crime du passé. Il se sert de la langue française pour, après la libération de l'Algérie, conquérir la liberté des Algériens. Cela méritait peut-être d'être mis en relief, d'être approfondi.

 

A l'heure où beaucoup demandent aux « Arabes », aux « musulmans » de se désolidariser des intégristes, quand un Algérien qui l'a déjà fait, avec force et en Algérie, est là, on refuse de l'entendre, on veut l'enfermer dans les « Arabes ». Et Kamel Daoud de répondre, les seuls Arabes que je rencontre, c'est ici, en France !

Au lieu d'essayer de compromettre Kamel Daoud avec les intégristes nationalistes ou religieux algériens, nos nostalgiques de la France colonisatrice auraient pu profiter de la présence d'un intellectuel algérien, arabisant et francisant, pour entreprendre un dialogue véritable sur la place, le rôle d'un intellectuel algérien dans la situation algérienne d'aujourd'hui.

Pour voir avec lui ce que « parler algérien en français » veut dire. Pourquoi il a appelé le Français assassiné Joseph, le héros Haroun (Aaron) et son aîné Moussa (Moïse) dont la tête « heurtait les nuages », qui « était capable d'ouvrir la mer en deux ». « Qui peut, aujourd'hui me donner le vrai nom de Moussa ? Qui sait quel fleuve l'a porté jusqu'à la mer qu'il devait traverser à pied, seul, sans peuple, sans bâton miraculeux ? ».

 

Les « amuseurs » font mieux que les « petits maîtres », ils posent les questions d'aujourd'hui à l'auteur d'aujourd'hui même si elles sont difficiles et non les questions d'hier : N'êtes-vous pas sévère avec les printemps arabes ? N'avez-vous pas peur d'être instrumentalisé ? Les aspects positifs de la colonisation ? La situation en Algérie et dans les pays « arabes » ?

Les réponses sont claires. Face à l'islamisme, « il n'y a pas d'offre... l'islamisme vous prend en charge totalement. Un jeune de 17 ans.. qu'est-ce qui peut l'aider à affronter le monde ou à se l'expliquer ? » « Si on ne parle pas en citoyen mais en croyant, ça sert à quoi de faire tomber des dictateurs ? » « En quoi les musulmans sont-ils utiles à l'humanité. C'est une question que je me pose à moi-même. Qu'est-ce qu'on apporte. Qu'est-ce qu'on partage ». « On ne peut pas en vouloir au monde parce qu'il nous rejette et nous-même rejeter le monde. » « Les gens d'un seul livre deviennent fanatiques. » « Réformes plus profondes... l'école, le livre, les femmes... les dictatures tomberont toutes seules. » « La colonisation c'est important, c'est un crime qui a été commis. On est responsable de ce qu'on est devenu. »

 

Tous finissent par entendre le jugement sévère que Kamel Daoud porte sur son pays au risque d'une récupération mais la peur de la récupération conduit au silence. Kamel Daoud n'est pas indulgent avec l'Algérie mais ne veut pas revenir en arrière, ni rester silencieux ! « Le regard que j'ai sur l'Algérie actuellement ne doit pas me faire absoudre la colonisation. La colonisation fait partie de mon histoire, c'est une blessure qui fait partie de mon histoire. » A tous, il répète sans cesse : « Ce qui m'intéresse, c'est mon propre salut ! ». « Je suis Algérien, j'ai subi le poids d'une histoire que je peux nier mais qui est là. Ce qui m'intéresse [dans L’Étranger], c'est la confrontation avec le prêtre ». « J'essaye de défendre ma liberté ce qui m'importe dans Camus, c'est quand il affronte la croyance. A la fac, les étudiants de gauche reprochaient à Camus l'inconscient colonial, les islamistes non pas le meurtre de l'Arabe mais le meurtre de Dieu dans le mythe de Sisyphe et l'homme révolté. Ça m'avait frappé. » « C'est une question de vie ou de mort maintenant. » C'était avant la fatwa.


Alain Finkielkraut veut opposer le prêtre de « L’Étranger » qui veut réconforter le condamné à mort et les imams qui empêchent l'épanouissement de Haroun. Kamel Daoud a cette réponse terrible, insupportable pour beaucoup : « Ce sont tous deux des voleurs d’âmes... Les deux me dérangent... Mon héros défend sa liberté ».
Quand il parle de « son » salut, de « sa » liberté, c'est bien entendu du salut, de la liberté de l'Algérien qu'il parle, de tous les Algériens.

 

Au delà de la mauvaise bataille idéologique, quel jugement « littéraire » portent Alain Finkielkraut et Alain Vircondelet sur le livre. « Meursault, contre-enquête » est, pour son auteur, un roman. Ce que conteste Alain Vircondelet qui ne voit qu'un essai, un calque de l’œuvre de Camus. Il est logique qu'il n'apprécie pas le calque plus que le modèle. Sauf la mise en abyme des personnages.
Pour Alain Finkielkraut, c'est vraiment un roman avec un personnage, Haroun, « tiraillé, douloureux... une réflexion sur l'échec de la décolonisation ». « Ce n'est pas un roman à thèse ». Contrairement à la démonstration de Camus qui « est plus univoque et non convaincante » avec un « Meursault flasque... qui a quelque chose d'odieux. »

Donnons la conclusion à Jean-Pierre El Kabbach : « Un livre comme un acte de justice... donner un nom, une histoire, une famille... Un livre remarquable ».

 

***

 

* Meursault, contre-enquête, de Kamel Daoud, Barzakh ; 2013, Actes Sud 2014.

 

**Un imam salafiste, Abdelfattah Hamadache Zeraoui, a appelé sur Facebook à son "exécution", écrivant que « si la charia islamique était appliquée en Algérie, la sanction serait la mort pour apostasie et hérésie ». « Nous appelons le régime algérien à le condamner à mort publiquement, à cause de sa guerre contre Dieu, son Prophète, son Livre, les musulmans et leurs pays. » Le Point 20/12/14

 

*** Alain Vircondelet, né en 1947 à Alger, fils de fonctionnaires,universitaire, apublié, entre autres, « Alger, Alger » Elytis, 2008, « C'était notre Algérie », éd. L'Archipel, 2011, « La Traversée », éd. First, 2011. (départ des pieds-noirs pour la France)

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11 mai 2014 7 11 /05 /mai /2014 20:09

 

Albert Camus : De « L'Etranger » au « Choc des civilisations »



Les créations d'Albert Camus s'étalent sur trois décennies, on pourrait même dire, pour l'essentiel, sur une décennie. Camus a parlé, dans ses Carnets, de « trois cycles » : absurde, révolte, amour. Ces cycles coexistent, dans sa tête, même s'ils n'apparaissent pas avec la même intensité au même moment dans l’œuvre et la vie d'Albert Camus.

 


Tout d'abord, l'absurde, avec l'inégalable Étranger (1942). Dans ce livre, Camus porte à l'extrême l'opposition entre l'insignifiance de l'homme, son inéluctable destin, malgré sa volonté de vivre, et la toute puissance du monde qui l'ignore totalement. Rien n'a de sens, rien n’existe en dehors de ce qu'on peut voir, sentir toucher dans l'instant. Et rien n'est plus absurde que la condamnation à mort d'un homme déjà condamné par nature.


Cette platitude, cette banalité, cet insensé du monde humain, ouvre la porte à une humanité sans morale. Ce qui permet à Mersault, après Zagreus, dans La Mort heureuse (écrit en 1936-38), de tout s'autoriser y compris le meurtre pour s'assurer la possibilité d'un bonheur immédiat. Sans remords, sans regret.

Ce sont les mêmes sentiments qui animent Martha, formée par sa mère à la liberté de tout faire, dans Le Malentendu (1944). Toutes deux vont s'engager dans l'assassinat des (in)fortunés voyageurs esseulés pour réaliser leur rêve.


Déjà, dans ce cycle absurde, un grincement est perceptible. Dans La mort heureuse et L’Étranger, l'auteur exalte la puissance de la lumière et de la mer, les odeurs et les couleurs, la beauté du monde, présent, et des femmes...

Le héros de La Mort heureuse commet un meurtre volontaire, crapuleux pour pouvoir profiter pleinement, fortune obtenue, de la beauté du monde et du bonheur. Dans L’Étranger, le meurtrier n'est que l'instrument et la victime de la puissance solaire qui l’entraîne dans un assassinat sans raison, insensé, dont il ne tirera aucun avantage et qui le conduira à l'échafaud.


L'héroïne du Malentendu veut fuir le monde gris qu'elle connaît et déteste, fait de pluie et de tristesse, où sa jeunesse s'étiole. Pour cela, elle se lance, avec l'accord et l'aide de sa mère, dans une série d'assassinats qui vont leur donner les moyens financiers de découvrir un monde rêvé, nouveau, exotique, éclatant de soleil. Martha, contrairement aux héros précédents, a conscience du bien et du mal et l'assume. Elle excuse même la mort qu'elle donne, plus douce que d'autres.

 
Dans Le Malentendu, tous les personnages expriment une forme d'amour que Mersault et Meursault refusent absolument : amour réciproque et proclamé de Maria et de Jan, amour avoué de Martha pour sa mère. Mais la faille qui va entraîner la perte de LA MERE, sans nom,est la découverte tardive d'une certitude supérieure à toutes les autres : l'amour encore, amour inaltérable d'une mère pour son fils, encore plus que pour sa fille, qui va la conduire à rejoindre un fils, inconsciemment assassiné. Ce que Martha ne supportera pas.


La certitude du non-sens du monde percute une autre certitude : la certitude de l'amour, la nécessité, pour l'homme, de se révolter contre ce destin injuste qui lui est fait, de ne pas accepter ou ajouter l'injustice des hommes à celle du monde.

 


L'engagement de Camus dans le parti communiste en Algérie, aux cotés des Républicains espagnols, dans la Résistance, contre la misère, la dictature, l'occupation est en cohérence avec cette nécessaire révolte. Mais ces engagements ont lieu quand Camus est dans son cycle créateur de l'absurde, L'Homme révolté ne paraît qu'en 1949.


L'homme peut être amené à tuer. Mais les causes les plus nobles ne justifient pas de tuer n'importe où, n'importe qui, n'importe comment. C'est ce que montrent, notamment, Lettres à un ami allemand (1943-1945), Les justes (1949)...

 
Dans Lettres à un ami allemand, écrites pendant l'occupation et la Résistance, perce une autre forme d'amour, l'amour exalté de la France qui conduit Camus à construire une France mythique, abstraite, généreuse, immaculée. Une forme de nationalisme dont il s'est défendu dans la préface à l'édition italienne des Lettres.


Dans  Le premier homme , l’œuvre immense qu'il préparait au moment de sa mort, l'amour éclate. Dans les notes, il écrit « En somme, je vais parler de ceux que j'aimais ? Et de cela seulement. Joie profonde ».


Amour de sa mère, bien sûr, qui ne sait pas lire et à qui le livre est dédié : « A toi qui ne pourra jamais lire ce livre ».
 

 

Mais aussi dans cette œuvre, certes littéraire mais surtout autobiographique, il parle de « cette femme qu'il avait aimée, oh oui, il l'avait aimée d'un grand amour de tout le cœur et le corps aussi, oui, le désir était royal avec elle, et le monde, quand il se retirait d'elle avec un grand cri muet au moment de la jouissance, retrouvait son ordre brûlant, et il l'avait aimée à cause de sa beauté et de cette folie de vivre, généreuse et désespérée, qui était la sienne et qui lui faisait refuser, refuser que le temps puisse passer, bien qu'elle sût qu'il passât à ce moment même, ne voulant pas qu'on puisse dire d'elle un jour qu'elle était encore jeune, mais rester jeune au contraire, toujours jeune, éclatant en sanglots un jour où il lui avait dit en riant que la jeunesse passait et que les jours déclinaient.... et, intelligente et supérieure à tant d'égards, peut-être justement parce qu'elle était vraiment intelligente et supérieure, elle refusait le monde tel qu'il était.... et il l'aimait désespérément. »


Enfant d''un père qu'il n'a pas connu, mort des suites d'une blessure de guerre en 1914, et d'une mère illettrée, il se reconnaît dans le peuple pied-noir auquel il appartient charnellement. Au moment d'assumer cette solidarité, il affirme : « J'en ai assez de vivre, d'agir, de sentir pour donner tort à celui-ci et raison à celui-là. J'en ai assez de vivre selon l'image que d'autres me donnent de moi. Je décide l'autonomie, je réclame l'indépendance dans l’interdépendance. »


Evolution sensible par rapport à Lettres à un ami allemand. Dans celles-ci, il lui fallait un long discours pour mettre la justice et la France dans le même camp. Ici, pas de longue réflexion sur la justice et sa solidarité physique avec les Français d'Algérie.
En Algérie, il a bien perçu le danger, pour la France, à ne pas incarner la justice. Et si l'origine sociale, la pauvreté d'une famille de travailleurs lui a permis d'assumer ses prises de position en faveur des plus défavorisées, cette même origine, européenne, française, l'a empêché de comprendre la terrible injustice faite à des générations d'Algériens par des générations d'Européens, des étrangers. Qui ont imposé leur hégémonie militaire, économique, sociale et refusé tout partage.


Après avoir affirmé qu'il avait toujours voulu être du coté des victimes contre les bourreaux, après avoir voulu une Algérie juste pour tous dans le cadre français, que ne voulaient ni les Français d'Algérie, ni les Algériens. Il sera confronté au choix impossible entre la justice et la France.
« Jacques, qui s'était jusque là senti solidaire de toutes les victimes, reconnaît maintenant qu'il est aussi solidaire des bourreaux. Sa tristesse. » Tristesse de se sentir solidaire des Français d'Algérie ?


Mais ce qui peut apparaître comme un repliement sentimental de l'amour de la France et des Français (Lettres à un ami allemand) vers les seuls Français d'Algérie, va beaucoup plus loin. C'est la vision défaitiste d'un monde livré au choc des civilisations : « Demain, six cent millions de Jaunes, des milliards de Jaunes, de Noirs, de basanés, déferleraient sur le cap de l'Europe... et au mieux [la convertiraient]. Alors tout ce qu'on avait appris, à lui et à ceux qui lui ressemblaient, tout ce qu'il avait appris aussi, de ce jour les hommes de sa race, toutes les valeurs pour quoi il avait vécu, mourraient d'inutilité ».


On pourrait croire que c'est la guerre d'Algérie, la situation en Algérie, qui lui font percevoir l'Algérie française comme la pointe avancée face au monde arabe et musulman dans cette confrontation des civilisations.
Ou est-ce l'inverse ? Cette vision du monde qui renforce ses sentiments personnels sur les liens nécessaires entre l'Algérie et la France.


En effet, déjà en 1948, dans Ni victimes, ni bourreaux, il affirmait : « Nous centrons aujourd’hui nos réflexions autour du problème allemand, qui est un problème secondaire par rapport au choc d’empires qui nous menace. Mais si, demain, nous concevions des solutions internationales en fonction du problème russo-américain, nous risquerions de nous voir à nouveau dépassés. Le choc d’empires est déjà en passe de devenir secondaire, par rapport au choc des civilisations. De toutes parts, en effet, les civilisations colonisées font entendre leurs voix. Dans dix ans, dans cinquante ans, c’est la prééminence de la civilisation occidentale qui sera remise en question. Autant donc y penser tout de suite et ouvrir le Parlement mondial à ces civilisations, afin que sa loi devienne vraiment universelle, et universel l’ordre qu’elle consacre. »

La Conférence de Bandoeng aura lieu en 1955. En 1948, il y avait une cinquantaine d’États à l'ONU, il y en a aujourd'hui près de 200 !


Dans son dernier appel pour l'Algérie, comme en 1948, ce qu'il veut, c'est sauvegarder le monde auquel il appartient : l’Algérie française ou liée à la France face aux Arabes, aux musulmans ; dans le monde, la civilisation occidentale face aux civilisations colonisées et pour cela ouvrir un Parlement mondial, à ces civilisations afin que sa loi devienne universelle.

La loi de qui ? De la civilisation occidentale, comme en Algérie la loi de la France ? La loi d'une autre civilisation ? Un compromis entre ces civilisations ? Quel compromis ?

 


Peut-être l'homme cherche-t-il à donner un sens au monde. Mais tous les hommes ne veulent pas lui donner le même sens. Ici encore, la contradiction insurmontable entre l'individu, seul, devant une humanité, innombrable, diverse, foisonnante...

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11 mars 2014 2 11 /03 /mars /2014 17:55

 

LE MALENTENDU

note critique

 

 

Dans « Le Malentendu » (1), Jan revient incognito,après une longue absence, dans l'auberge que gèrent sa mère et sa sœur, pour partager avec elles la fortune et le bonheur qu'il est allé chercher à l'étranger. Mais celles-ci assassinent les clients fortunés et isolés avec l'espoir de partir un jour vers un pays de mer et de soleil. Il sera leur dernière victime.

Dans un huis clos (2) essentiellement à 3 personnages - la mère, la fille, le frère - le malentendu repose sur la situation : la mère et la sœur ne savent pas qu'elles vont tuer le malheureux enfant prodigue, à cause de sa richesse et de sa difficulté à dire simplement les choses.
Les dialogues illustrent le malentendu : Jan ne comprend pas le danger qui le menace dans certaines phrases de sa sœur, la mère ne perçoit pas les élans du fils qui veut être reconnu... Toutes choses qu'intègre le spectateur ou le lecteur, qui connaît le dénouement. Cette difficulté, à entendre l'autre ou à se faire comprendre de lui, conduit à la mort des trois protagonistes.

 

Cette histoire est inspirée d'un fait divers que Meursault raconte dans «  L'Etranger » (3) : « Entre ma paillasse et la planche du lit, j'avais trouvé, en effet, un vieux morceau de journal presque collé à l'étoffe, jauni et transparent. Il relatait un fait divers dont le début manquait, mais qui avait dû se passer en Tchécoslovaquie. Un homme était parti d'un village tchèque pour faire fortune. Au bout de vingt-cinq ans, riche, il était revenu avec une femme et un enfant. Sa mère tenait un hôtel avec sa sœur dans son village natal.
Pour les surprendre, il avait laissé sa femme et son enfant dans un autre établissement, était allé chez sa mère qui ne l'avait pas reconnu quand il était entré. Par plaisanterie, il avait eu l'idée de prendre une chambre. Il avait montré son argent. Dans la nuit, sa mère et sa
sœur l'avaient assassiné à coups de marteau pour le voler et avaient jeté son corps dans la rivière. Le matin, la femme était venue, avait révélé sans le savoir l'identité du voyageur. La mère s'était pendue. La sœurs'était jetée dans un puits. ». (4)

Contrairement à Meursault qui est condamné parce qu'il parle peu, s'attache à la sèche vérité factuelle, Jan n'est pas capable de dire les choses simplement. Cette incapacité à s'exprimer « comme tout le monde » les condamne.

 

Ici, le personnage central est, comme rarement chez Camus, une femme, Martha, la sœur de Jan, interprétée lors de la création par Maria Casarès. C'est sa volonté de se procurer l'argent nécessaire à un nouveau départ qui la pousse, avec l'aide de sa mère, à tuer les riches clients esseulés de l'auberge.

 

Pour Camus, l'homme« sent en lui son désir de bonheur et de raison. L'absurde naît de cette confrontation entre l'appel humain et le silence déraisonnable du monde » (5). Dans ce monde, rien n'a de sens si ce n'est cette pulsion de vie en l'homme, cette exigence du bonheur. Qui est la même pour Zagreus, pour Mersault, dans « La mort heureuse » (6), premier roman de Camus,pour Martha dans « Le malentendu ».
Leur motivation les conduit à tuer pour être riches, libres et connaître le bonheur. Dans « La mort heureuse », Zagreus dit  : « À vingt-cinq ans, Mersault, j'avais déjà compris que tout être ayant le sens, la volonté et l'exigence du bonheur avait le droit d'être riche. L'exigence du bonheur me paraissait ce qu'il y a de plus noble au cœur de l'homme. À mes yeux, tout se justifiait par elle. Un cœur pur y suffisait... À vingt-cinq ans, j'ai commencé ma fortune. Je n'ai pas reculé devant l'escroquerie. Je n'aurais reculé devant rien. »

Martha ne dit rien d'autre : « Ce que j'ai d'humain, c'est ce que je désire, et pour obtenir ce que je désire, je crois que j'écraserais tout sur mon passage ».
Mais elle le dit à celui qu'elle va tuer qui ne peut l'entendre. Elle ne le dit pas, « avec un cœur pur » mais avec le sentiment du bien et du mal qu'elle assume, avec force. Tout en disant à sa mère que la mort qu'elles donnent n'est certainement pas la pire :« Vous savez bien qu'il ne s'agit même pas de tuer. Il boira son thé, il dormira, et tout vivant encore, nous le porterons à la rivière. On le retrouvera dans longtemps, collé contre un barrage, avec d'autres qui n'auront pas eu sa chance et qui se seront jetés dans l'eau, les yeux ouverts. Le jour où nous avons assisté au nettoyage du barrage, vous me le disiez, mère, ce sont les nôtres qui souffrent le moins, la vie est plus cruelle que nous. ».

 

Ce noir désir du bonheur que Martha pense trouver sur des rives lointaines gorgées de soleil et qui la font rêver, la pousse aux crimes répétés. Ce rêve proclamé peut faire croire,un instant,à Jan qu'il va trouve run chemin vers le cœur de sa sœur. C'est, en réalité, sa condamnation à mort annoncée : «  Je vous remercie seulement de m'avoir parlé des pays que vous connaissez et je m'excuse de vous avoir peut-être fait perdre votre temps.

Je dois dire cependant que, pour ma part, ce temps n'a pas été tout à fait perdu. Il a réveillé en moi des désirs qui, peut-être, s'endormaient. S'il est vrai que vous teniez à rester ici, vous avez, sans le savoir, gagné votre cause. J'étais venue presque décidée à vous demander de partir, mais, vous le voyez, vous en avez appelé à ce que j'ai d'humain, et je souhaite maintenant que vous restiez. Mon goût pour la mer et les pays du soleil finira par y gagner ».

 

Dans « Lettres à un ami allemand » (7), 1943-45,Camus écrit : L'Europe, « C'est une terre magnifique faite de peine et d'histoire...les roses dans les cloîtres de Florence, les bulbes dorés de Cracovie, le Hradschin et ses palais morts, les statues contorsionnées du pont Charles sur l'Ultava, les jardins délicats de Salzbourg. Toutes ces fleurs et ces pierres, ces collines et ces paysages où le temps des hommes et le temps du monde ont mêlé les vieux arbres et les monuments ! »
Camus peut avoir une description moins poétique de l'Europe, notamment des pays non-méditerranéens, par exemple comme Saint-Brieuc (8) : « Il parcourait maintenant les rues étroites et tristes, bordées de maisons banales aux vilaines tuiles rouges. Parfois, de vieilles maisons à poutres apparentes montraient leurs ardoises de guingois.. De rares passants ne s'arrêtaient même pas devant les devantures qui offraient la marchandise de verre, les chefs-d’œuvre de plastique et de nylon, les céramiques calamiteuses qu'on trouve dans toutes les villes d'Occident moderne »

 

Pour Maria, l'épouse, ou pour Martha, la sœur, c'est cette Europe qu'elles sentent. Cette Europe, triste, où le bonheur est impossible. Maria :,« Je me méfie de tout depuis que je suis entrée dans ce pays où je cherche en vain un visage heureux. Cette Europe est si triste. Depuis que nous sommes arrivés, je ne t'ai plus entendu rire, et moi, je deviens soupçonneuse. Oh ! pourquoi m'avoir fait quitter mon pays ? Partons, Jan, nous ne trouverons pas le bonheur ici. »

Martha : « Je n'ai plus de patience en réserve pour cette Europe où l'automne a le visage de printemps et le printemps odeur de misère. Mais j'imagine avec délices cet autre pays où l'été écrase tout, où les pluies d'hiver noient les villes et où, enfin, les choses sont ce qu'elles sont. »

Pour Jan aussi, le pays de son bonheur et de son amour n'est pas en Europe. Et s'il a voulu revenir, ce n'est pas par nostalgie de la beauté de son pays d'enfance mais par sentiment de culpabilité, avoir abandonné, d'un cœur léger, sa mère pour la fortune et le bonheur personnels, teintée d'une conscience tardive de son amour filial.

 

Camus a, personnellement, fait le parcours dans l'autre sens. Il a quitté sa mère, les siens et aussi son pays de lumière pour connaître la promotion sociale, la fortune et la gloire et il en conçoit peut-être quelques remords : 

- « Non, je ne suis pas un bon fils : un bon fils est celui qui reste. Moi j'ai couru le monde, je l'ai trompée avec les vanités, la gloire, cent femmes.

- Mais tu n'aimais qu'elle ?

- Ah ! Je n'ai aimé qu'elle ! » (7).

 

La plate banalité de tout dans la vie imprègne Meursault dans « L’Étranger », l'indifférence aux sentiments, le non-sens des sentiments :

« Un moment après, elle m'a demandé si je l'aimais. Je lui ai répondu que cela ne voulait rien dire, mais qu'il me semblait que non ».

Et aussi, dans « La mort heureuse » où s'exprime plutôt la volonté de nier l'amour :

« Tu m'aimes », dit Marthe sans transition.
Mersault soudain s'anima et rit très fort.
« Voilà une question bien grave.
- Réponds
.
- Mais à notre âge, on n'aime pas, voyons. On se
plaît, c'est tout. C'est plus tard, quand on est vieux et impuissant qu'on peut aimer. À notre âge, on croit qu'on aime. C'est tout, quoi. »

 

Dans « Le malentendu »,il ne s'agit pas d'indifférence, d'incapacité à sentir mais d'incapacité à faire sentir. Y compris entre la mère et la fille, enfermées dans des années de vie commune, de crimes communs, d'un projet commun. Que le temps érode peu à peu. Le temps et la vieillesseet la fatigue de vivre. Tous aiment, à leur façon ; l'amour est au cœur de tous les personnages, même s'ils sont incapables ou refusent de l'exprimer.

 

Jan est probablement parti de la maison familiale le cœur suffisamment léger pour passer de longues années sans donner de ses nouvelles malgré sa réussite. Avec le temps, il a éprouvé le besoin de ce retour auprès des siens. Besoin qu'il ne sait exprimer. Mais qui le fait sursauter, d'espoir, quand sa mère parle de fils.

 

Martha est très dure. Se défend de tous lessentiments, les nie, dessèche toutes ses relations y compris professionnelles : « Le cœur n'a rien à faire ici ».

Prête à tout. Laissant à peine apparaître un certain amour pour sa mère qu'elle bouscule un peu quand elle sent trop affleurersa faiblesse dans la poursuite de leur entreprise et son amour altéré mais persistant pour un fils qui est parti, n'a jamais donné de nouvelles, les a abandonnées....

 

« La mère : '' Les femmes désapprennent même d'aimer leur fils. Le cœur s'use, Monsieur.''
Jan. ''Il est vrai. Mais je sais qu'il n'oublie jamais.''
M
artha, se plaçant entre eux et avec décision : '' Un fils qui entrerait ici trouverait ce que n'importe quel client est assuré d'y trouver : une indifférence bienveillante. Tous les hommes que nous avons reçus s'en sont accommodés. Ils ont pavé leur chambre et reçu une clé. Ils n'ont pas parlé de leur cœur''.(Un temps.) ''Cela simplifiait notre travail''. »

 

La mère qui a appris à sa fille à ne rien respecter, bute sur une découverte simple mais tardive ; « Oui, mais, moi, je viens d'apprendre que j'avais tort et que sur cette terre où rien n'est assuré, nous avons nos certitudes...L'amour d'une mère pour son fils est aujourd'hui ma certitude. » Un fils qu'elle vient de tuer.
Illustration de ce que dit Camus dans « Lettres à un ami allemand » (7) : « Je continue à croire que ce monde n'a pas de sens supérieur. Mais je sais que quelque chose en lui a du sens et c'est l'homme, parce qu'il est le seul être à exiger d'en avoir. »



Pour ce frère qu'elle vient de tuer, ce qu'elle ne regrette pas, Martha a surtout de la haine. Parce que sa mère préfère sonfils qui les a abandonnées pendant des années à sa fille qui a partagé sa vie et ses peines. Amour jaloux, désespéré, quand elle se voit abandonnée, doublement, dans son projet et dans le choix de sa mère de rejoindre son fils dans la rivière. « Que ferais-je sans vous à mes côtés, que deviendrais-je loin de vous ? Moi, du moins, je ne saurais pas vous oublier... »

 

Seule Maria, l'épouse de Jan qui craignait ce voyage, qui regrette le pays d'où ils viennent, n'hésite pas à parler à Jan d'amour, du bonheur vécu, pour le pousser à parler clairement. Elle laisse éclater son énorme désespoir quand elle apprend sa disparition et se tourne alors vers Dieu : !
« 
''Oh ! mon Dieu ! je ne puis vivre dans ce désert ! C'est à vous que je parlerai et je saurai trouver mes mots''. (Elle tombe à genoux.) ''Oui, c'est à vous que je m'en remets. Ayez pitié de moi, tournez-vous vers moi ! Entendez-moi, donnez-moi votre main ! Ayez pitié, Seigneur, de ceux qui s'aiment et qui sont séparés !'' »
Celui-ci, par la voix d'un serviteur, toujours présent, toujours à l'écoute et toujours muet tout au long des événements, a une réponse brève, nette, définitive : « Non  » 

 

 

 

1 - Pièce en 3 actes, d'Albert Camus, créée en juin 1944, « Le Malentendu » fait partie du « cycle de l'absurde » avec le « Mythe de Sisyphe » (1942), « L’Étranger » (1942) et « Caligula » (1944).

2 - La pièce « Huis clos » de Sartre a été créée en mai 1944

3 - « L’Étranger » 1942

4 - Ce thème rappelle, « L'Auberge rouge », un film d'Autant Lara de 1951, à partir d'une histoire criminelle : en 1833, trois aubergistes ont été exécutés après procès, à Peyrebeille, accusés d'avoir assassiné, en 23 ans plus de 50 voyageurs, pour les voler.

5 – « Le Mythe de Sisyphe » 1942
6 - « 
La mort heureuse », 1971.
7- « Lettres à un ami allemand »1943-44
8 - « Le Premier homme »1994

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27 février 2014 4 27 /02 /février /2014 15:36

 

La pierre qui pousse d'Albert Camus : note critique

 

« La pierre qui pousse »est la dernière nouvelle du recueil « L'exil et le royaume » (1), elle s'accorde bien avec le titre du recueil.

« La pierre qui pousse » est une pierre dont les fidèles de la ville vont détacher, à coups de marteau, quelques menus fragments qui vont leur servir de talisman. Mais cette pierre n'est pas endommagée pour autant, elle est vivante et se reconstitue.

Il est une autre pierre dans la nouvelle, celle de cinquante kilos que « le coq » a promis de porter sur la tête lors de la prochaine procession comme remerciement pour un miraculeux sauvetage. Cette lourde pierre va permettre l'intégration du héros de la nouvelle à la population pauvre de la ville.

 

 Une fois de plus, l'écriture d'Albert Camus est remarquable mais sa prose poétique n'est plus celle solaire et désespérée de «  La mort heureuse » ou de certains passages de « L'Étranger  » ; c'est une prose fluide, obscure, sombre, de nuit, de pluie et de bruit « dont on ne pouvait dire s'il était fait du froissement des eaux ou des arbres ».

  • Les phares éteints, le fleuve était presque visible ou, du moins, quelques-uns de ses longs muscles liquides qui brillaient par intervalles. De chaque côté de la route, les masses sombres de la forêt se dessinaient sur le ciel et semblaient toutes proches. La petite pluie qui avait détrempé la piste, une heure auparavant, flottait encore dans l'air tiède, alourdissait le silence et l'immobilité de cette grande clairière au milieu de la forêt vierge. Dans le ciel noir tremblaient des étoiles embuées ».

  • « Un sourire épanoui sur son visage tout plissé malgré sa jeunesse, il regardait sans les voir les étoiles exténuées qui nageaient encore dans le ciel humide ».

 

Alors que Camus est « allé au peuple » en Kabyle pour décrire et dénoncer son extrême misère sans avoir jamais pu s'intégrer aux « Arabes » d'Algérie. Alors qu'il s'est exilé de son pays natal, de mer et de lumière, pour aller à la conquête du monde dans une France, froide et sale, sans avoir pu, malgré son succès mondial, se sentir totalement accepté. D'Arrast, le héros de « La Pierre qui pousse » va réaliser ce rêve dans un pays auquel il est totalement étranger.

 

Le « colosse » qui se découpe en haut d'un monticule dans les phares d'une voiture, au bord du fleuve, va plonger dans l'obscurité de la nuit, de la forêt et du fleuve pour rejoindre la ville où il doit faire construire une digue protectrice. Dans ce monde très hiérarchisé en fonction de la couleur – sur le bac, les métis sont à la manoeuvre et les Noirs à la peine, en ville la couleur des notables, le juge, le maire, n'est pas signalée, ils sont donc blancs, sauf le commandant du port, « un gros noir rieur vêtu d'un uniforme blanc », mais les plus pauvres sont tous noirs – et D'Arrast est l'ingénieur, le capitaine, le seigneur, – comme son nom l'indique. Il se défend d'être seigneur, il vient d'un pays où ils ont disparu au profit des marchands et des policiers et reconnaît cependant que son grand-père l'était, et le père du grand-père et encore avant. D'Arrast n'en est pas moins un seigneur, un puissant, un compétent qui vient de loin, de France, immédiatement reconnu comme tel par les notables avec déférence et par les Noirs avec méfiance. Camus, le premier homme, donne à son héros les ancêtres qu'il n'a pas eus.

 

D'Arrast, reçu avec respect par les notables, demande rapidement à descendre dans les bas quartiers, souvent inondés, les plus pauvres, pour voir la vie des gens les plus défavorisés. Grâce à son chauffeur, Socrate, il fait connaissance du coq « à la peau plutôt jaune que noire », un cuisinier sauvé miraculeusement lors du naufrage du bateau sur lequel il travaillait et qui a fait la promesse, « au bon Jésus », de transporter une pierre de cinquante kilos sur la tête lors la procession.

 

Pendant la procession, le coq qui a participé toute la nuit aux danses rituelles, est épuisé et s'effondre à mi-parcours, désespéré de ne pouvoir honorer sa promesse. D'Arrast se précipite, en bon samaritain, pour l'encourager, l'aider et finalement, allant plus loin, le remplacer, porter la pierre pour que la promesse soit tenue. Ainsi chargé, il rejoint le cortège et, sur la place, au lieu d'obéir à la foule des fidèles et à Socrate, au lieu de porter la pierre dans l'église, il se dirige vers la maison du coq et jette la pierre sur le foyer. De la maison de Dieu auquel il ne croit pas à la maison du peuple auquel il veut s'intégrer.

 

Hier, ce peuple ne lui ouvrait la case familiale que par soumission à l'autorité, ne le tolérait dans « la grande case où on danse et on prie » que pour le début de la fête de Saint Georges et lui demandait ensuite de sortir alors que les danses continuaient toute la nuit et que la musique agitait, involontairement, ses jambes. En même temps, l'odeur, la chaleur lui donnaient la nausée.

 

Maintenant, seul dans la case, il attendait, debout, sans savoir quoi.« Quand les habitants de la case arrivèrent », le coq et son frère qui le soutenait, la vieille femme et la jeune fille entrevue la nuit précédente, tous s'assirent. Et le frère dit, désignant la place vide dans le cercle:
« Assieds-toi avec nous. »

D'Arrast avait trouvé, dans l'exil, le royaume qu'il cherchait.

 

1 - L'EXIL ET LE ROYAUME, nrf, 1957

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16 février 2014 7 16 /02 /février /2014 09:17

 

MEURSAULT : CONTRE ENQUÊTE*

 

150207KamelDaoudMaghrebLivres2.jpgKamel Daoud, Maghreb des livres, 07/02/15

 

 

Du nouveau sur un crime commis en 1942 sur une plage algéroise où un « Arabe » avait été tué de plusieurs balles de revolver. Par le frère du jeune assassiné.

 

A l'époque, nul n'avait connu le nom de la victime et son cadavre avait disparu. Tandis que l'auteur, un certain Meursault, condamné à mort mais jamais exécuté, avait relaté son crime dans un livre qui lui a valu, quelques années plus tard, un prestigieux prix littéraire mondial.

 

La mère et le frère de la victime sont partis, pendant des années, à la recherche du corps de leur fils et frère. Celui-ci retrace cette longue quête peu fructueuse mais qui leur a permis, sans être reconnus officiellement, de témoigner de leur situation à l'époque et de leur situation actuelle en Algérie.

 

Cela permet, aujourd'hui, de donner un nom à la victime : Moussa Ouled el Assasse, Moussa, « le fils du gardien. Du veilleur pour être plus précis », parce que le père « travaillait dans une usine de je ne sais quoi ». Père qui, lui aussi a disparu, on ne sait ni pour où, ni pourquoi.

 

La victime n'a pas eu droit à une reconnaissance comme chahid (martyr) et la famille n'a eu aucune indemnisation de la part du Gouvernement algérien : le crime avait eu lieu bien avant le déclenchement de la lutte de libération nationale. Et le frère qui a tué un Français n'a pas reçu le titre d'ancien moudjahid (combattant) : le meurtre a eu lieu quelques jours après la proclamation de l'Indépendance.

 

Le frère de Moussa qui en a été l'ombre, la doublure auprès de sa mère, pendant des années, n'en a tiré qu'un seul bénéfice personnel : la rencontre éphémère d'une jeune étudiante libérée de l'Algérie nouvelle, Mériem (Marie), qui faisait un travail universitaire sur cet événement.

 

Bien sûr, l'Algérie nouvelle lui a permis aussi d'aller à l'école, d'obtenir un emploi de petit fonctionnaire tandis qu'avec sa mère ils pouvaient bénéficier de l'occupation d'un bien vacant, une maison abandonnée par une famille française chez laquelle la mère travaillait.

 

Dans les faits, Meursault ne risquait pas grand chose en tuant, sous l'effet brutal du soleil, un « Arabe » sur une plage. C'est surtout son comportement lors de l'enterrement de sa mère et dans les jours qui ont suivi sa mort qui lui ont valu une condamnation à mort, jamais exécutée d'ailleurs. Le jeune algérien ne risquait guère plus pour le meurtre d'un Français.

 

Mais si l'écriture du livre a valu un prix fabuleux, au premier, il risque de faire du second, pour sa description du monde dans lequel il vit, l'objet, un jour ou l'autre, une condamnation qui a beaucoup plus de chances d'être suivie d'effet.

 

* « Meursault, contre-enquête » de Kamel Daoud, [barzakh], Alger 2013

 

NB : Le livre publié en français et édité en Algérie a été traduit en plusieurs langues. Pour le moment, il n'est, malheureusement, pas encore diffusé en France.

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23 janvier 2014 4 23 /01 /janvier /2014 17:24

 

Une révision déchirante

A propos du « Premier homme » d'Albert Camus .

 

 

« Le premier homme » est une autobiographie romancée écrite par Albert Camus. Le lecteur peut apprécier les qualités d'écriture de ce roman, ébauche probable d'une grande fresque sur l'Algérie depuis 1830. Dernier texte de Camus, il n'a été publié qu'en 1994 bien après sa mort en 1960. Comme «  La mort heureuse », son premier roman, commencé en 1936 et publié en 1971.
« 
La mort heureuse » peut être considéré comme un livre pratiquement terminé même si l'auteur ne l'a pas estimé satisfaisant pour publication. « Le premier homme » est une œuvre en cours d'écriture. Il est impossible de savoir quelle aurait été la place de ce qui a été publié dans l’œuvre telle que l'auteur l'imaginait ou l'aurait réalisée.

 

Pour Camus, « Le livre doit être inachevé », par une phrase en suspens, comme : « Et sur le bateau qui le ramenait en France...». Par évidence, toute autobiographie est inachevée. Mais du fait de la mort accidentelle de l'auteur, celle-ci l'est, malheureusement, plus qu'il n'était prévu. Elle n'a été que partiellement rédigée et porte essentiellement sur l'histoire familiale et l'enfance d'Albert Camus. Elle n'a pas été relue, ponctuée par l'auteur.
Dans la dernière partie du livre, des notes sont publiées qui devaient servir à l'auteur dans son travail et qui peuvent éclairer le lecteur.

 

Toute autobiographie pose les mêmes questions : quelle est la part réalité ? quelle est la part reconstruction, volontaire ou non, de la réalité ? Accentuées, ici, par le caractère romancé.La réponse peut paraître évidente pour les événements auxquels Camus n'a pu assister, beaucoup moins dans la présentation de souvenirs de son enfance ou de faits anciens ou récents comme son séjour à Alger dans le cadre de la préparation du livre.

 

Avec « Le premier homme », Camus livre au lecteur le terreau reconstitué, au moins partiellement, d'où il a tiré ses œuvres. Ce livre peut être lu pour ses qualités intrinsèques littéraires, historiques, personnelles... Mais pas seulement. Bien qu'il n'ait pas été écrit pour cela, il donne aussi à voir les alluvions d'où l'orpailleur a su tirer les pépites, la gangue dont le mineur a extrait le diamant... La vie d'où est né « L’Étranger  ».

 

Dans le « Premier homme », le lecteur retrouve des situations, des faits, des anecdotes, des détails, des scènes déjà présents dans des œuvres antérieures, notamment dans « L'envers et l'endroit ». Dans la préface à la réédition de ce dernier, en 1958, Camus écrit  : « Pour moi, je sais que ma source est dans ''L’Envers et l’Endroit'', dans ce monde de pauvreté et de lumière où j’ai longtemps vécu ». Au point qu'il est permis de penser que « Le premier homme », en cours de rédaction lorsqu'il publie cette préface, est la réécriture annoncée : « Si, malgré tant d’efforts pour édifier un langage et faire vivre des mythes, je ne parviens pas un jour à récrire ''L’Envers et l’Endroit'', je ne serai jamais parvenu à rien, voilà ma conviction obscure. » C'est dire l'importance aux yeux de Camus de l’œuvre à laquelle il travaillait alors.

 

Pourquoi l'auteur, encore jeune – quarante-six ans au moment de son accident mortel - a-t-il éprouvé le besoin d'écrire ce livre – de récrire « L'envers et l'endroit » - dans lequel il va retracer l'histoire d'une famille dont il a dit, à plusieurs reprises, qu’elle n'a pas d'histoire, par comparaison aux familles de certains de ses condisciples. Et qui fait de lui le premier homme et non le fils de...

 

Auteur d'une œuvre universellement connue et reconnue, il a reçu le prix Nobel de littérature en 1957, qu'est-ce qui peut pousser Camus à entreprendre cet important travail ?

Considérait-t-il son œuvre de fiction comme terminée ? Après avoir arraché à sa jeunesse et craché à la face du monde sa soif « avide de vivre, révolté contre l'ordre mortel du monde ». Après « tant d’efforts pour édifier un langage et faire vivre des mythes ». Après les combats politiques et éthiques de l'homme mûr qui devait « essayer d'être juste » au moment de la guerre et de l'immédiate après-guerre.

Camus, devenu silencieux en pleine guerre d'Algérie, a-t-il pensé le moment venu de faire le point sur le sens de sa vie, de revenir aux sources quand son rêve pour l'Algérie semble définitivement hors champ politique, inaudible par tous ? Après s'être « jusque là senti solidaire de toutes les victimes », il admet être devenu « aussi solidaire des bourreaux ».
Il doit abandonner le personnage qu'il est, aux yeux de beaucoup, pour aller chercher sa profonde vérité, quoi qu'il en coûte. C'est ce qu'il semble dire quand il écrit :
« On vit. Et les autres rêvent votre vie » ou « J'en ai assez de vivre, d'agir, de sentir pour donner tort à celui-ci et raison à celui-là. J'en ai assez de vivre selon l'image que d'autres me donnent de moi. Je décide l'autonomie, je réclame l'indépendance dans l'interdépendance. » Clin d’œil à la formule employée par Edgar Faure, en 1955, à propos de l'indépendance du Maroc... Mais surtout volonté de dire sa vérité.

 

Le jeune qui se croyait sans passé, serait-il devenu, tout à coup et paradoxalement, sans avenir ? Il découvre qu'il avait été heureux sur la terre algérienne dans la misère et le soleil dont il ne partagerait pas le destin, comment pourrait-il l'être loin d'elle, dans la richesse et les villes sales et tristes. Dans sa soif de tout vivre pleinement, il avait tout quitté, sa mère, sa terre, avec le sentiment d'avoir tout abandonné - « un bon fils est celui qui reste. Moi, j’ai couru le monde, je l’ai trompée avec les vanités, la gloire, cent femmes » - mais rien oublié. D'où cette volonté de revenir vers la mère et le père, vers son peuple, vers sa terre...

Là où la jeunesse lui avait permis de se créer un présent exaltant, exalté, face au soleil, à la mer, face au monde, se sentait-il obligé de se rattacher à une histoire dont il pressentait la fin ? Après « l'amour de vivre... le désespoir de vivre »...

 

L'identité est un projet politique. A défaut de pouvoir se projeter dans un avenir, de plus en plus improbable, une Algérie française ou, au moins, liée étroitement à la France, Camus va rechercher cette identité dans le passé. Dans ses souvenirs, dans le passé qu'il a vécu, d'où les pages sur son enfance, sa jeunesse, sa famille, son quartier, ses années lycéennes. Pages admirables qui montrent la précarité matérielle dans laquelle il a vécu et ses attaches familiales non seulement à sa mère, souvent rappelée, mais aussi à son oncle et à travers lui au milieu ouvrier. Dans un quartier populaire où une certaine mixité ne voulait pas dire mélange. Et finalement, dans une communauté, celle des Français d'Algérie :«  il n'était pas sûr que ces souvenirs si riches, si jaillissants en lui, fussent vraiment fidèles à l'enfant qu'il avait été. Bien plus sûr au contraire qu'il devait en rester à deux ou trois images privilégiées qui le réunissaient à eux, qui le fondaient à eux, qui supprimaient ce qu'il avait essayé d'être pendant tant d'années et le réduisaient enfin à l'être anonyme et aveugle qui s'était survécu pendant tant d'années à travers sa famille et qui faisaient sa vraie noblesse. » Révision déchirante, pour laquelle, il ne pouvait se contenter de ses seuls souvenirs. Mais devait aller vers un passé plus ancien.

« Le premier homme » est une essai romanesque pour clarifier l'algérianitéde Camus.
Dans
son œuvre littéraire, les Arabes, comme il les appelle, sont absents comme dans « La Peste », ou appartiennent au paysage dans « La mort heureuse » ou « L’Étranger ». Mais, dans « La mort heureuse », Mersault tue un Français pour accomplir son projet, dans « L’Étranger », Meursault tue un Arabe pour un coin de plage à l'ombre. Cette vie, en terre algérienne et à coté des Arabes-Algériens, est confirmée par « Le premier homme ».

 

Dans « Le premier homme »,l'Algérien, c'est Camus : « Ce qu’ils n’aimaient pas en lui, c’était l’Algérien ». Les Algériens, ce sont essentiellement les Européens d'Algérie, les Français d'Algérie. Et c'est des Français d'Algérie, de sa famille bien sûr, mais aussi de tous les autres qu'il parle : « En somme je vais parler de ceux que j’aimais. Et de cela seulement. Joie profonde ». « Tous tonneliers ou ouvriers du port ou des chemins de fer... entre hommes... »

Même s'il est possible de trouver « des vagues d'Algériens arabes et français ». Des « Arabes », il ne parle guère. Ils ne sont pas, en tout cas, l'objet du livre. Comme dans cette dernière phrase, ce qui ne fait aucun doute, c'est que les Arabes ne sont pas français ! Non dans la bouche d'un Français d'Algérie, anonyme, dans le cadre d'une histoire rapportée, mais dans les mots de Jacques Cormery (alias Albert Camus) : « des centaines d'orphelins naissaient dans tous les coins d’Algérie, arabes et français », « les spectateurs arabes et français », « chargement d'ouvriers arabes et français », « équipes de gosses arabes et français », «  une bagarre éclatait entre un Français et un Arabe,de la même manière qu'elle aurait écarté entre deux Français et deux Arabes ».

 

Si Camus décrit longuement la pauvreté de sa famille, il n'oublie pas la pauvreté – séparée – des Arabes : « l’immense troupe des misérables, la plupart arabes, et quelques uns français ». Rares à l'école communale, quasi absents au lycée : « Du reste, alors qu'ils avaient des camarades arabes à l'école communale, les lycéens arabes étaient l'exception et ils étaient toujours des fils de notables fortunés. »

Mais l'égale ou l'inégale pauvreté ne suffit pas a créer des liens de solidarité : « dans ce pays d'immigration... les frontières entre les classes étaient moins marquées qu'entre les races » d'où le fait que « ces ouvriers... qui toujours dans la vie quotidienne étaient les plus tolérants des hommes, fussent toujours xénophobes dans les questions de travail, accusant successivement les Italiens, les Espagnols, les Juifs et les Arabes et finalement la terre entière de leur voler leur travail... attitude déconcertante certainement pour les intellectuels qui font la théorie du prolétariat, et pourtant fort humaine et bien excusable » et qui conduit « ces nationalistes inattendus »à disputer « aux autres nationalités » (sic) «  le privilège de la servitude ».

 

Les Arabes, présents dans la vie quotidienne, vivent dans un monde séparé : « se retiraient pourtant dans leurs maisons inconnues, où l'on ne pénétrait jamais, barricadés aussi avec leurs femmes qu'on ne voyait jamais ou, si.on les voyait dans la rue, on ne savait pas qui elles étaient, avec leur voile à mi-visage et leurs beaux yeux sensuels et doux au dessus du linge blanc, et ils étaient si nombreux dans les quartiers où ils étaient concentrés, que par leur seul nombre, bien que résignés et fatigués, ils faisaient planer une menace invisible qu'on reniflait dans l'air des rues certains soirs... »

La vision n'est pas loin de l'orientalisme, la beauté sensuelle, mystérieuse de la femme et la menace invisible, diffuse. Deux communautés se côtoient sans se mêler vraiment et, lors d'un des rares dialogues avec un Arabe, c'est le repli identitaire qui est mis en relief. Saddok se marie suivant la tradition : « Parce que mon peuple est identifié à cette tradition, qu’il n’a rien d’autre, qu’il s’y est figé, et que se séparer de cette tradition c’est se séparer de lui. C’est pourquoi j ‘entrerai demain dans cette chambre et je dénuderai une inconnue, et je la violerai au milieu du fracas des fusils… ». Comme Camus choisit de revenir à la communauté des Français d'Algérieen entreprenant de raconter, avec tout son talent, l'arrivée des colons parisiens et alsaciens, exilés et révolutionnaires, dans un pays qui n'a ni les senteurs, ni les miroitements de Tipaza. Mais « la pluie algérienne », la chaleur, le paludisme, le choléra et l'hostilité silencieuse, pas toujours résignée, d'un peuple à qui on n'a rien demandé.

 

Car Camus affirme : « J'ai besoin que quelqu'un me montre la voie et me donne blâme et louange... J'ai besoin d'un père ». Ce besoin d'un père qui lui a manqué, qui montre le chemin, Camus va le rechercher dans la mémoire défaillante des siens et encore plus défaillante de sa mère. En vain. La visite, rendue à la tombe de son père, à la demande de sa mère, à Saint-Brieuc, ville sans attrait, aux « rues étroites et tristes » ne saurait répondre à ce besoin. Là, il prend, subitement, conscience que « l'homme enterré sous cette dalle, et qui avait été son père, était plus jeune que lui ». Devant cette tombe sans voix, au milieu de toutes les autres, celles d’hommes qui n'avaient pas eu le temps de vivre, « révolté contre l'ordre mortel du monde »comme dans sa jeunesse, il comprend que pour connaître son père, pour comprendre les siens, il lui faut aller ailleurs, plus loin. Et d'abord, dans ce coin d'Algérie où son père a vécu et où lui-même est né.

 

Parti à la recherche des traces éventuelles laissées par son père, dans une saga décomplexée, Camus remonte très loin pour faire le récit du long voyage depuis Paris, de l'arrivée à Bône, de l'installation difficile en Algérie, de ces colons qui, poussés par des promesses gouvernementales, débarquent dans un pays inconnu : « à chacun, on promettait une habitation et 2 à 10 hectares... Ils sont partis en 49 et la première maison, construite en 54 ».

C'est dans la migration anonyme de ces pauvres envoyés par le gouvernement de Paris où le lecteur peut retrouver les dures conditions de vie de tous ceux qui ont émigré ou émigrent vers un monde inconnu, tout simplement pour vivre. C'est dans ces colons pauvres, engagés dans une aventure involontaire qui les dépasse, qu'il trouvera les siens, ceux de sa classe et de sa race. Parmi tous ces Parisiens, ces quarante-huitards, embarqués en fanfare sur « six péniches traînées par des chevaux de halage avec Marseillaise et Chant du départ... bénédictions du clergé sur les rives de la Seine... pendant un mois sur les rivières et le fleuves couverts des dernières feuilles mortes … les conquérants au fond de ses cales, malades à crever, vomissant les uns sur les autres et désirant mourir jusqu'à l'entrée du port de Bône, avec toute la population sur les quais pour accueillir en musique les aventuriers verdâtres, venus de si loin... les hommes à pied, coupant à vue de nez à travers la plaine marécageuse ou le maquis épineux, sous le regard hostile des Arabes groupés de loin en loin et se tenant à distance... pendant qu'aux quatre coins du campement, la garde veillait pour défendre les assiégés contre les lions à crinière noire, les voleurs de bétail, les bandes arabes et parfois aussi les razzias d'autres colonies françaises qui avaient besoin de distractions ou de provisions... Les deux tiers des émigrants étaient morts, là comme dans toute l'Algérie, sans avoir touché la pioche et la charrue... Oui, comme ils étaient morts ! Comme ils mourraient encore ! Silencieux et détournés de tout, comme était mort son père dans une incompréhensible tragédie loin de sa patrie de chair, après une vie tout entière involontaire, depuis l'orphelinat jusqu'à hôpital en passant par le mariage inévitable ».

 

Colonisation organisée par le gouvernement français, à l'abri des militaires français, c'est de ces hommes et ces femmes « réfractaires prenant la place chaude des rebelles... persécutés-persécuteurs d'où était né son père... Et ainsi de leurs fils. Et les fils et les petits fils de ceux-ci... sans passé, sans morale, sans leçon, sans religion mais heureux de l'être et de l'être dans la lumière... d'une vie commencée sans racine... qui bâtissaient de fugitives cités pour mourir ensuite à jamais en eux mêmes et dans les autres... la vie en laissant si peu de traces ». « Sur 600 colonnes envoyées en 1831, 150 meurent sous les tentes ».

 

En toile de fond de cette vie, « il avait senti la pesée avec l'immense mer devant lui, et derrière lui cet espace interminable de montagnes, de plateaux et de déserts qu'on appelait l'intérieur, et entre les deux le danger permanent dont personne ne parlait parce qu'il paraissait naturel », ce danger avait accompagné l'installation des colons et persistait depuis des dizaines d'années, qui naissait de la simple présence d'une population qui était exclue, qui se sentait exclue, tantôt passive, tantôt rebelle « ce peuple attirant et inquiétant, proche et séparé », toujours autre. Mais qui ne saurait rester éternellement l'autre, l'Arabe.

 

Par ce récit, loin des discours hagiographiques ou anticolonialistes, Camus semble vouloir réhabiliter la colonisation par les pauvres et affirmer sa solidarité avec un monde qu'il sait désormais condamné, désespérément, à ces yeux. Mais ce n'est là qu'une toute petite partie de son désespoir. Dans ses notes, il prévoyait, rêve ou plutôt cauchemar lors d'une sieste de son héros : « Demain, six cent millions de Jaunes, des milliards de Jaunes, de Noirs, de basanés, déferleraient sur le cap de l’Europe… et au mieux la convertiraient. Alors tout ce qu’on avait appris, à lui et à ceux qui lui ressemblaient, tout ce qu’il avait appris aussi, de ce jour les hommes de sa race, toutes les valeurs pour quoi il avait vécu, mourraient d’inutilité. »


La fin de sonAlgérie n'est, pour Camus, que le commencement d'un bouleversement beaucoup plus important. On n'est pas loin du choc des civilisations et même de la mort de la civilisation occidentale telle que Camus l'a vécue.

 

 

« Le premier homme » Albert Camus, Gallimard, 1994, 336 pages

 

Les citations sont extraites du « Premier homme ».

 

Un ami me signale un lien interessant, sur  L'Afrique du nord illustrée 1907-1937  Si ce lien ne fonctionne pas tapez sur votre fureteur : "L'Afrique du nord Illustrée" Gallica.

Il s'agit d'une revue de l'Afrique du nord pendant la période "Camus".

 

Sur les oeuvres de Camus, voir :

- Lettres à un ami allemand

- La mort heureuse

- L'Etranger

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Published by Paul ORIOL - dans Note de lecture
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2 décembre 2013 1 02 /12 /décembre /2013 21:41

  à Jean B.

 

Quand j'ai découvert L’Étranger , l'émerveillement. Pour la première fois, j'ai senti à quel point l’écriture était en accord avec le récit pour exprimer, avec la même force, l'extranéité, « l'étrangeté » au monde du héros. Impression retrouvée à chaque nouvelle lecture.
A propos de La Chute, Albert Camus a dit « J'ai adapté la forme au sujet ». Cela paraît encore plus vrai pour L’Étranger. Nombreux sont ceux qui ne peuvent en oublier les premières phrases.

 

 

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Certains ont voulu faire de La mort heureuse, le brouillon de L’Étranger. Mais La mort heureuse est seulement un premier essai de roman, abandonné par Camus et non publié de

son vivant. A la lecture de ces deux livres, on ne peut qu'être frappé par la différence des styles. Prose poétique, lyrique, de La mort heureuse, sécheresse de L’Étranger, dés les premières lignes. Mais l'écriture de L’Étranger ne se limite pas à cette sécheresse.

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Il suffit pour le vérifier de comparer les premières : « Aujourd'hui, maman est morte. Ou peut-être hier, je ne sais pas. J'ai reçu un télégramme de l'asile: «Mère décédée. Enterrement demain. Sentiments distingués.» Cela ne veut rien dire. C'était peut-être hier. 
L'asile de vieillards est à Marengo, à quatre-vingts kilomètres d'Alger. Je prendrai l'autobus à deux heures et j'arriverai dans l'après-midi. Ainsi, je pourrai veiller et je rentrerai demain soir. J'ai demandé deux jours de congé à mon patron

et il ne pouvait pas me les refuser avec une excuse pareille.

Mais il n'avait pas l'air content. »


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Et les dernières lignes du livre : « Et moi aussi, je me suis senti prêt à tout revivre. Comme si cette grande colère m'avait purgé du mal, vidé d'espoir, devant cette nuit chargée de signes et d'étoiles, je m'ouvrais pour la première fois à la tendre indifférence du monde. De l'éprouver si pareil à moi, si fraternel enfin, j'ai senti que j'avais été heureux, et que je l'étais encore. Pour que tout soit consommé, pour que je me sente moins seul, il me restait à souhaiter qu'il y ait beaucoup de spectateurs le jour de mon exécution et qu'ils m'accueillent avec des cris de haine. »

 

Camus ne se contente pas seulement de la relation factuelle, aux phrases courtes, sèches. Il entretient le sentiment d'étrangeté, il maintient le lecteur à distance en utilisant aussi le style indirect.

« Il [le juge d'instruction] a voulu savoir si j'avais choisi un avocat. J'ai reconnu que non et je l'ai questionné pour savoir s'il était absolument nécessaire d'en avoir un. « Pourquoi ? » a-t-il dit. J'ai répondu que je trouvais mon affaire très simple. Il a souri en disant « C'est un avis. Pourtant, la loi est là.Si vous ne choisissez pas d'avocat, nous en désignerons un d'office. » J'ai trouvé qu'il était très commode que la justice se chargeât de ces détails. Je le lui ai dit. Il m'a approuvé et a conclu que la loi était bien faite. »...

« Les gendarmes m'ont dit qu'il fallait attendre la cour et l'un d'eux m'a offert une cigarette que j'ai refusée. Il m'a demandé peu après « si j'avais le trac ». J'ai répondu que non. Et même, dans un sens, cela m'intéressait de voir un procès. Je n'en avais jamais eu l'occasion dans ma vie ».

Les paroles sont rapportées et en plus, Meursault commente « objectivement » , par petites phrases, la situation ou les échanges avec des réflexions logiques, de « bons sens ». Il s’efforce, à chaque fois, y compris dans des situations de tension, de rester au plus près de la vérité, sans ajouter de considérations sentimentales. Comme s'il n'était pas question de lui-même. Ici de son procès.
On peut retrouver une forme proche de celle de L’Étranger dans la façon dont le « narrateur », derrière lequel se cache le Docteur Rieux, écrit la chronique de  La Peste.


A cause du style et du personnage de Meursault dans L’Étranger, on a voulu faire de Camus, le précurseur du nouveau roman. Mais pour Alain Robbe-Grillet, « Seuls les objets déjà chargés d'un contenu humain flagrant sont neutralisés avec soin... » mais, « la campagne est 'gorgée' de soleil, le soir est 'comme une trêve mélancolique', la route défoncée laisse voir la 'chair brillante' du goudron, la terre est 'couleur de sang', le soleil est une 'pluie aveuglante'... «  le principal rôle est occupé par la Nature »... et« Le monde est accusé de complicité d'assassinat. » Les petites choses sont neutralisées, la nature éclate, surhumaine.

Comprendre, le mot revient plus de 60 fois. Comprendre les choses, les faits de la vie quotidienne, mais que peut la faible raison humaine face à la toute puissance du monde, de la nature, le soleil pousse-au-crime : le soleil cité plus de 40 fois, surtout dans la première partie du livre.TipasaPaysage1.jpg


Pour Camus, le sentiment d'étrangeté, l'absurde naît d'une « confrontation de l'homme et du monde, entre l'appel humain et le silence déraisonnable du monde  », du « divorce entre l'homme et sa vie, l'acteur et son décor », du «désir éperdu de clarté » devant un monde incompréhensible. L'homme muni de sa seule raison, « Cette raison si dérisoire, c'est elle qui m'oppose à toute la création. »

Dans sa cellule de condamné à mort, Meursault décrit les affres de tous les condamnés à mort. Il sent, à la fois, l'intensité de la vie, par bouffées, dans tout son corps et la force implacable de la ridicule justice des hommes qui l'a condamné à mort. Ridicule car tous les hommes sont condamnés à mort. L'échafaud n’est qu'un des instruments pour accomplir l'inévitable destin de l'homme.

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Meursault, après avoir rejeté avec colère l’aumônier qui voulait le ramener à Dieu, vidé de toutes les illusions humaines, passé de l'autre coté, peut s'ouvrir «  pour la première fois à la tendre indifférence du monde ». Pour que sa mort soit réussie, il faut que la machine des hommes continue à jouer son rôle de rejet, d'exclusion, « avec des cris de haine ».

 

Au delà de raisons philosophiques, peut-on trouver dans la vie de Camus des événements, des circonstances qui pourraient expliquer la force de ce sentiment d'étrangeté ?

Une première source, dés son tout jeune âge, dans sa vie familiale. Né en novembre 1913, dans une famille très pauvre, Camus n'a pas connu son père, mort en octobre 1914 des suites d'une blessure de guerre. Il sera élevé.par une mère à moitié sourde, analphabète, femme de ménage et surtout par une grand-mère autoritaire autant avec lui qu'avec sa mère.
De multiples citations peuvent étayer cette première proposition. Dans un brouillon de L'Envers et l'endroit, Camus écrit : « Il y avait une fois une femme que la mort de son mari avait rendue pauvre avec deux enfants. Elle avait vécu chez sa mère, également pauvre, avec un frère infirme qui était ouvrier. Elle avait travaillé pour vivre, fait des ménages, et avait remis l'éducation de ses enfants dans les mains de sa mère. Rude, orgueilleuse, dominatrice, celle-ci les éleva à la dure. » (Album Camus, Roger Grenier, cité par Wikipedia).
Et aussi :« Il commence à sentir beaucoup de choses. À peine s’est-il aperçu de sa propre existence. Mais il a mal à pleurer devant ce silence animal. Il a pitié de sa mère, est-ce l’aimer ? Elle ne l’a jamais caressé puisqu’elle ne saurait pas. Il reste alors de longues minutes à la regarder. À se sentir étranger, il prend conscience de sa peine. Elle ne l’entend pas, car elle est sourde. Tout à l’heure, la vieille rentrera, la vie renaîtra... Mais maintenant, ce silence marque un temps d’arrêt, un instant démesuré. Pour sentir cela confusément, l’enfant croit sentir dans l’élan qui l’habite, de l’amour pour sa mère. Et il le faut bien parce qu’après tout c’est sa mère. » (L'envers et l'endroit, 1937).

Dés son enfance, dans son milieu familial, il se sent « étranger » et la dernière phrase ci-dessus annonce déjà le style de « L’Étranger » : il « croit sentir de l'amour pour sa mère. Et il le faut bien parce qu'après tout c'est sa mère. »


Distingué et poussé par son instituteur, auquel il rendra hommage, quand il recevra le Prix Nobel de Littérature en 1957, il sera reçu au concours des bourses ce qui lui permettra de continuer les études malgré l'opposition de sa grand-mère. Au lycée Bugeaudd'Alger, Albert Camus, demi-pensionnaire, échappe à son milieu « naturel », se retrouve avec des enfants plus favorisés : « J'avais honte de ma pauvreté et de ma famille… Auparavant, tout le monde était comme moi et la pauvreté me paraissait l'air même de ce monde. Au lycée, je connus la comparaison », (Notes pour un roman, citées par Roger Grenier, 1982,: cité par Olivier Todd, 1996, Wikipedia).


Étranger dans le milieu familial, honteux dans le milieu lycéen, la nature, la maladie, va contribuer encore à son isolement. En 1930, à l'âge de 17 ans, à l'adolescence, au moment où tout est indécis, la tuberculose le sépare, une nouvelle fois, des siens, de ses copains, de l'équipe de football où il avait trouvé sa place. Elle l'empêche de vivre et de suivre ses études comme les autres. Encore « isolé », au propre comme au figuré, il est confronté à la mort, la sienne et celle des autres malades - la tuberculose, maladie surtout des pauvres, pouvait être mortelle à l'époque.
Plus tard, une rechute l'empêchera aussi de présenter l'agrégation et, nouvelle exclusion, il sera rejeté par l'armée qui refuse son engagement en 1939.

Fidèle à son origine sociale et à ses convictions, Albert Camus militera pendant deux ans au Parti communiste, bref passage, et il s'en écarte ou en est exclu. Une fois de plus, la greffe n'a pas pris.


Comment ne pas éprouver un sentiment de forte solitude après ces ruptures répétées, cette proximité avec la misère et la mort, pendant toute sa formation, en contradiction avec la belle indifférence de la terre algérienne, gorgée de soleil, de couleurs et d'odeurs ?


Certains ont voulu trouver une origine politique à ce sentiment d'étrangeté. Par sa situation d'étranger dans son propre pays, l'Algérie, étranger à la majorité de la population colonisée, en « porte-à faux », mal à l'aise, par son origine sociale, dans le milieu européen. Finalement, doublement minoritaire.


Partant de l'absence ou de la rareté de personnages algériens, arabes, musulmans, dans son œuvre littéraire, le sentiment d'étrangeté de Camus a été mis en relation avec sa situation de pied-noir, d'étranger en Algérie. Ainsi Ahmed Taleb Ibrahimi :« Je n’irai pas jusqu’à dire, avec certains, qu’en tuant l’Arabe, Meursault, et partant Camus, se défoule d’un complexe de petit blanc contracté depuis que sa mère fut brutalisée par un Algérien dans leur maison de Belcourt. Mais je pense qu’en tuant l’Arabe, Camus réalise de manière subconsciente le rêve du pied-noir qui aime l’Algérie mais ne peut concevoir cette Algérie que débarrassée des Algériens ».(http://guy.perville.free.fr/spip/article.php3?id_article=33


Dans l’œuvre littéraire de Camus, si l'Algérie est omniprésente par ses villes, Alger, Oran, ses sites, particulièrement Tipaza, sa nature, le soleil, la mer, et décrite de façon lyrique, le peuple algérien en est presque absent. Et quand des Algériens apparaissent, c'est de façon impersonnelle, anonyme, sans nom patronymique et même sans prénom : « l'arabe » ou la « mauresque ». De façon paradoxale, Camus qui se proclame algérien, ne parle des Algériens que sous le terme d'arabe alors qu'il connaît la diversité ethnique de l'Algérie.

Dans La Peste,son roman le plus célèbre, avec L’Étranger, Camus décrit une épidémie à Oran. Contacté par un journaliste « envoyé d'un grand journal de Paris », Raymond Rambert, qui veut faire un reportage sur l'état sanitaire du peuple algérien, le Docteur Rieux, narrateur et principal personnage du roman, refuse de témoigner. Parce que le journaliste ne veut pas s’engager à dire toute la vérité sur la désastreuse situation sanitaire de cette population. Parce qu'il refuse de porter une « condamnation totale » dont il pense qu'elle serait sans doute « sans fondement ». Ensuite, tout le roman tournera autour de la population européenne, aux noms français ou espagnols. Certes, La Peste est une allégorie mais située à Oran et dont le peuple algérien est absent. Qui meurt pendant La Peste ? Peut-être des « Arabes » mais ce n'est dit nulle part !

Dans L’Étranger, apparaissent des images bien différentes des Algériens, plus positives dans la seconde partie que dans la première.

A la maison de retraite de la mère de Meursault, apparaît « une infirmière arabe ».« A la hauteur du nez, le bandeau était plat. On ne voyait que la blancheur du bandeau dans son visage. »... « A ce moment, le concierge m'a dit : 'C'est un chancre qu'elle a'

Après l'enterrement de la mère de Meursault, l'auteur décrit son milieu, ses relations de travail, son quartier, ses fréquentations, sa rencontre avec Marie... Dans son petit monde, toutes ses relations sont européennes, avec des noms, ici aussi, d'origine française ou espagnole. Parmi elles, Raymond Sintès, nom d'un « ami », aux fréquentations douteuses, habitant le même immeuble que Meursault, qui va le conduire au meurtre. (Sintès est aussi le nom de jeune fille de la mère de Camus). Unmeurtre commis, presque par hasard, sans haine, sans motif réel, pour un coin d'ombre sur la plage - une portion du territoire algérien ? .

Raymond Sintès, le voisin, a une maîtresse : « Quand il m'a dit le nom [que le lecteur ne connaîtra pas]de la femme, j'ai vu que c'était une Mauresque. ». C'est à cause des relations avec cette Mauresque qu'il frappe, que son « ami » a des problèmes avec les Arabes. Qui le suivent. Qui les regardent « en silence, mais à leur manière, ni plus ni moins que si nous étions des pierres ou des arbres morts ». Qui se retrouveront à la plage où aura lieu le drame lors d'une altercation qui aurait dû rester banale, sans la pression du soleil.

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Dans la seconde partie, Meursault retrouve des Arabes lors de son emprisonnement : « Le jour de mon arrestation, on m'a d'abord enfermé dans une chambre où il y avait déjà plusieurs détenus, la plupart des Arabes. Ils ont ri en me voyant. Puis ils m'ont demandé ce que j'avais fait. J'ai dit que j'avais tué un Arabe et ils sont restés silencieux. Mais un moment après, le soir est tombé. Ils m'ont expliqué comment il fallait arranger la natte où je devais coucher. En roulant une des extrémités, on pouvait en faire un traversin. »
Isolé ensuite, il ne reverra des Arabes qu'au parloir où des « Mauresques » viennent les voir. Il observe les comportements. Dans le brouhaha du parloir, certains parlent fort, les Européens, « à cause de la distance entre les grilles » qui les séparent. Tandis que « la plupart des prisonniers arabes ainsi que leurs familles s'étaient accroupis en vis-à-vis. Ceux-là ne criaient pas. Malgré le tumulte, ilsparvenaient à s'entendre en parlant très bas. Leur murmure sourd, parti de plus bas, formait comme une basse continue aux conversations qui s'entrecroisaient au-dessus de leurs têtes ».

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Meursault ne parlera plus des Arabes. Et lors du procès, si tous ses amis apparaissent à la barre en témoins, aucun témoignage des amis de l'Arabe assassiné n'est rapporté.

Comment expliquer cette quasi absence des Algériens, Arabes ou juifs d'ailleurs, ou cette séparation des populations ? Simple constat de la situation réelle en Algérie ? De Camus en Algérie? Pourquoi aucune œuvre de Camus ne se déroule jamais en milieu algérien ? Avec des personnages algériens ? Ce n'est pas que Camus ignore le peuple algérien et sa pauvreté. Son engagement au Parti communiste témoigne de son intérêt pour lui, de même que les onze articles «  Misère en Kabylie » que, journaliste à Alger républicain, « le journal des travailleurs », il a écrits en1939.

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Comment expliquer une telle séparation de Camus, le militant, et de Camus, l'homme de lettres.
La lettre qu'il a envoyé à son instituteur lors de l'attribution du prix Nobel en témoigne. Il est le fruit, social et politique, de l'école publique dans un département français d'Algérie. Cette école de la liberté, de l'égalité, de la fraternité, de l'universalisme... français. Dans ses Carnets , il note à l’automne de 1950 : « Oui, j’ai une patrie : la langue française.» Pas seulement. Et cettelangue française est minoritaire, peu partagée, à l'époque, par les Algériens. Camus n'apprend pas l'arabe. Cette école de la méritocratie républicaine ne l'empêchera pas, bien au contraire, de prendre conscience de la misère des Algériens qui ne pourra être combattue, efficacement selon lui, que par l'intégration dans la République. Elle lui permettra de prendre conscience de l'injustice faite à la population algérienne mais lui rendra très difficile la prise en considération du peuple algérien, de la nécessaire séparation, la solution ne pouvant être que dans la justice français : « Mon préjugé est que la France ne saurait être mieux représentée et défendue que par des actes de justice » (Préface d'Actuelles III). Par son engagement, il peut aller au peuple « arabe » mais par son origine, il appartient à la partie européenne, française du peuple algérien.


Ce n'est pas du nationalisme, du moins du nationalisme étroit. Plutôt de l'universalisme abstrait, françaisde 1789 enseigné par l'école et qui a quelques difficultés à s'appliquer à l'Algérie. D'où sa grande difficulté à reconnaître l’existence d'un peuple algérien : « Il n’y a jamais eu encore de nation algérienne. Les Juifs, les Turcs, les Grecs, les Italiens, les Berbères, auraient autant de droit à réclamer la direction de cette nation virtuelle »  Comme Ferhat Abbas, une autre réussite de l'école du mérite, qui a pu dire « J’ai beau scruter, interroger les cimetières algériens, nulle part je ne trouve trace de la nation algérienne ». Découverte tardive du fait de leur éducation, pour l'un et pour l'autre. Par leur situation, ils n'auront pas la même trajectoire.

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Quand Camus se rapproche des nationalistes, c'est, normalement, comme la majorité de la gauche française à une certaine époque, de Messali Hadj, le père du nationalisme algérien et des messalistes avec lesquels il aura des relations suivies.
S'il a bien compris depuis longtemps, que le danger de l'immobilisme de la politique française pouvait mener à la violence en Algérie, il ne reconnaîtra l'existence d'un peuple algérien, paradoxalement et, comme beaucoup, qu'à la suite des actions du FLN dont il ne pourra accepter la radicalité ni de la position, ni des méthodes même.33TikdjaNapalm2.jpg

Lors d’une rencontre avec des étudiants suédois, un jeune algérien lui reproche son silence sur ce qui se passe en Algérien. En réalité, de ne pas prendre position en faveur de la lutte du peuple algérien pour son indépendance au nom de la justice. Sa réponse a été diversement rapportée et commentée. «En ce moment, on lance des bombes dans les tramways d’Alger. Ma mère peut se trouver dans un de ces tramways. Si c’est cela la justice, je préfère ma mère.»Dans le compte rendu du Monde,cette phrase devient : «Je crois à la Justice, mais je défendrai ma mère avant la Justice.»Et habituellement, encore plus simplifié : «Entre la justice et ma mère, je choisis ma mère.» Au delà du glissement des mots, il y a un important changement de sens.

 

Du fait de sa formation, de ses origines, de son attachement à une solution française, il ne pourra jamais faire le saut et condamner la France coloniale. Il ne pourra envisager pour l'Algérie qu'un avenir dans un cadre français amélioré. Ce qui permettra à tous ceux qui ont empêché toute amélioration de ce cadre, qui se réclament encore aujourd'hui de l'Algérie française, y compris de l'OAS, de vouloir l'annexer cinquante ans après l'indépendance.

 

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Le livre est paru en 1942. Il fait partie selon Camus de sa tétralogie de l'absurde* avec l'essai Le Mythe de Sisypheet les pièces de théâtre Caligula et Le Malentendu.
Luchino Visconti a fait une adaptation cinématographique de L’Étranger en 1957, Jacques Ferrandez une bande dessinée (Gallimard) en 2013 et une adaptation théâtrale, mise scène de Sissia Buggy, est actuellement à l'affiche à Paris.
En 1978, L’Étranger a inspiré au groupe The Cure une chanson dont le titre, malheureux, Killing an Arab, a fait problème (Ce titre a été plusieurs fois modifié par la suite en Kissing an Arabou Killing anotherou Killing an Englishman). Voici le texte de la chanson.


 

Killing An Arab  Tuer Un Arabe

 

Standing on the beach
With a gun in my hand
Staring at the sea
Staring at the sand
Staring down the barrel
At the arab on the ground
I can see his open mouth
But I hear no sound


[Chorus]
I'm alive
I'm dead
I'm the stranger
Killing an arab

I can turn
And walk away
Or I can fire the gun
Staring at the sky
Staring at the sun
Whichever I chose
It amounts to the same
Absolutely nothing


[Chorus]

I feel the steel butt jump
Smooth in my hand
Staring at the sea
Staring at the sand
Staring at myself
Reflected in the eyes
Of the dead man on the beach
The dead man on the beach

[Chorus]

 


Debout sur la plage
Un pistolet à la main
Je fixe la mer
Je fixe le sable
Je fixe le canon
Sur l'arabe à terre
Je vois sa bouche ouverte
Mais je n'entends aucun son

[
Refrain]

Je suis en vie
Je suis mort
Je suis l'étranger
Qui tue un arabe

Je peux me retourner
Et m'en aller
Ou je peux tirer avec le pistolet
Je fixe le ciel
Je fixe le soleil
Quoi que je choisisse
Cela revient au même
Absolument rien

 

 

[Refrain]

Je sens le sursaut de la crosse d'acier
Lisse dans ma main
Je fixe la mer
Je fixe le sable
Je me regarde fixement
Dans le reflet des yeux
De l'homme mort sur la plage

L'homme mort sur la plage

[Refrain]

Cette chanson n'est en aucun cas raciste. Paroles et traduction de «Killing An Arab» (Wikipedia)

 

Sur les oeuvres de Camus, voir :

- Lettres à un ami allemand

- La mort heureuse

- Le premier homme


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11 novembre 2013 1 11 /11 /novembre /2013 22:14

 

Albert Camus écrit son premier roman, La mort heureuse, entre 1936 et 1938 mais ne le termine pas. Le livre en l'état n'était donc pas destiné à être publié car Camus n'en était pas satisfait. A la lecture, on comprend pourquoi : le lecteur pourra trouver ce livre non abouti avec des maladresses, des répétitions et même des incorrections qui auraient pu être corrigées à la relecture avant publication. Cependant, nombreux seront ceux qui seront enchantés de voir un auteur qui se cherche et qui cherche son langage poétique - une poésie «fauve ? ».

 

Camus a abandonné ce livre pour se mettre au travail sur L’Étranger. Ceux qui lisent La mort heureuse après L’Étranger, retrouvent le nom de quelques personnages (Meursault, dans L’Étranger, s'appelle ici Mersault, Céleste le restaurateur) ou la description de certaines situations : l'observation de la rue depuis le balcon, la course pour monter sur un camion qui passe...

Des passages rappellent la vie de l'auteur : la pauvreté, la tuberculose, la cigarette, le voyage en Europe centrale, la place de la mère... Le lecteur ne s'étonnera pas de l'absence, comme dans d'autres livres de Camus, des Algériens qui n'apparaissent que dans le décor sous forme « d'acrobates arabes », « d'arabes montés sur des ânes » ou de « Mina la Mauresque (qui) n'est pas venue ce matin ayant perdu son père pour la troisième fois dans l'année ». Le petit peuple des livres « littéraires » de Camus est d'origine européenne, française ou espagnole.

 

Le roman commence par le meurtre de Zagreus. On peut penser à un crime crapuleux puisque Mersault y gagne une forte somme d'argent qui lui assure un avenir sans problèmes financiers. Mais il s'agit surtout d'une mort « consentie » par Zagreus - deux fois né - symbole de la mort de la végétation en hiver et de sa renaissance au printemps qui met à la disposition de Mersault le revolver, l'argent, l'alibi et même, à travers des confidences sur son passé, quelques bonnes raisons et incitations.

« À vingt-cinq ans, j'ai commencé ma fortune. Je n'ai pas reculé devant l'escroquerie. Je n'aurais reculé devant rien. En quelques années, j'avais réalisé toute ma fortune liquide... Le monde s'ouvrait à moi... La vie que je rêvais dans la solitude et l'ardeur... La vie que j'aurais eue, Mersault, sans l'accident. » Car un accident a privé Zagreus de ses deux jambes et lui a enlevé tout espoir de réaliser ses rêves.

« Les jours où il sentait trop la tragédie qui l'avait privé de sa vie, il posait devant lui cette lettre, qu'il n'avait pas datée, et qui faisait part de son désir de mourir. Puis il posait l'arme sur la table... Il léchait le canon de l'arme, y introduisait sa langue et râlait enfin d'un bonheur impossible. » « Bien sûr, j'ai raté ma vie. Mais j'avais raison alors : tout pour le bonheur, contre le monde qui nous entoure de sa bêtise et de sa violence... Avoir de l'argent, c'est se libérer de l'argent ».

« Ne prenez au tragique que le bonheur. Pensez-y bien, Mersault, vous avez un cœur pur. Pensez-y... Et vous avez aussi deux jambes, ce qui ne gâte rien. »

Mort consentie que Zagreus reçoit les yeux ouverts avec seulement une larme, sur l'échec de sa vie. Passage de relais ? Marthe avait eu Zagreus comme premier amant, avant Mersault... et tous deux l'appelaient «apparence».

 

Ce meurtre maquillé en suicide donne à Mersault l'argent nécessaire, donc le temps pour avancer vers le bonheur, sérénité suprême à laquelle il parviendra dans sa maison au pied du Chenoua, face à la mer, proche de Tipaza, en harmonie totale avec la nature, les yeux ouverts.

 

Auparavant, Mersault part pour un long voyage, à la recherche d'une difficile solitude. Ce voyage, dans la grisaille de la froide Europe centrale, est aussi un voyage utile pour «blanchir» cette fortune soudaine et ainsi vivre à son retour, sans travailler dans un bureau huit heures par jour. Cette fortune va lui permettre d'acheter du temps - « tout s'achète » – pour arriver au bonheur qui n'était pas permis au petit employé.

Mersault a désormais le temps, la liberté, la possibilité de se départir de ce qu'il est ou a été, de « ces lèvres que j'ai baisées, (de) l'enfant pauvre que j'ai été, (de) la folie de vie et d'ambition qui m'emporte à certains moments ». Il peut creuser sa solitude vers le bonheur dans l'Algérie ensoleillée pleine de senteurs et de couleurs, devant le ciel et la mer. S'arracher à ce qui a été sa vie jusque là. Aux amis du petit employé d'Alger, aux femmes qu'il a « aimées », peut-être encore plus aux femmes qui pourraient l'aimer et l'empêcher d'aller vers le bonheur qu'il a choisi. Lui qui aimait les femmes, les belles femmes, a pris conscience que le vrai bonheur ne pouvait naître que « du patient abandon de lui-même qu'il avait poursuivi et atteint avec l'aide de ce monde chaleureux qui le niait sans colère»

 

Il doit même fuir « La maison devant le monde », « tout entière ouverte sur le paysage, elle était comme une nacelle suspendue dans le ciel éclatant au-dessus de la danse colorée du monde ». Mais où ce monde merveilleux n'est qu'un spectacle partagé avec ses amies, potentiellement dangereuses pour le but qu'il s'est fixé. Il doit aller plus loin, plus seul, pour être non pas devant la beauté de la nature mais pour plonger en elle comme dans la mer. Être absorbé par elle.

 

« Changer la vie, oui, mais non le monde dont je faisais ma divinité. » dit Camus dans la préface de l'Envers et l'endroit. Car, fondamentalement, l'homme, Mersault est libre. Ce que Camus montre par la construction du roman, comme Sartre dans son théâtre où le fait initial trouve son sens dans le dénouement. La Mort heureuse commence par un meurtre dont le sens n’apparaît que secondairement.

 

L'homme est libre quelle que soit sa situation. Et peut accéder au bonheur. Si les riches ont peu à faire pour le trouver : « Il suffit de reprendre le destin de tous... avec la volonté du bonheur ». Les pauvres doivent se libérer de la pauvreté : « Cette malédiction sordide et révoltante selon laquelle les pauvres finissent dans la misère la vie qu'ils ont commencée dans la misère ». Sauf à se révolter.

 

C'est cette liberté, cette possibilité de révolte que nient, inconsciemment, ses amis : « On le jugeait selon ce qu'il avait été. Comme un chien ne change pas de caractère, les hommes sont des chiens pour l'homme.» Et le regard, la contrainte des amantes qu'il refuse : « L'amour qu'on me porte ne m'oblige à rien. »

 

Et l’aventure de Mersault commence quand il décide de sortir de sa condition, employé à l'avenir tout tracé, de se libérer de la pauvreté. C'est possible pour tous car chacun est responsable de ses choix : « On ne naît pas fort, faible ou volontaire. On devient fort, on devient lucide». Formule qui vient de l'antiquité par Érasme mais qui connaîtra une certaine notoriété avec Simone de Beauvoir.

 

Mersault a-t-il été heureux dans sa vie ? Peut-être un bonheur dans la pauvreté partagée avec sa mère : « La pauvreté près de sa mère avait une douceur. Lorsqu'ils se retrouvaient le soir et mangeaient en silence autour de la lampe à pétrole, il y avait un bonheur secret dans cette simplicité et ce retranchement.» Mais « la pauvreté dans la solitude était une affreuse misère
Jusque là, « il avait joué à vouloir être heureux. Jamais il ne l'avait voulu d'une volonté consciente et délibérée. Jamais jusqu'au jour... Et à partir de ce moment, à cause d'un seul geste calculé en toute lucidité, sa vie avait changé, et le bonheur lui semblait possible. Sans doute, il avait enfanté dans les douleurs cet être neuf ».

 

«Vous serez seul un jour» avait dit Zagreus. Seul, même avec celle qu'il a épousée, qu'il n'aime pas et pour laquelle il a de l'amitié comme il a de « l'amitié pour la nuit ». Qu'il regarde « du même regard et avec le même désir » que pour la terre. Tendu vers un bonheur dont il n'est pas certain : « Il faut que je le (heureux) sois. Avec cette nuit, cette mer et cette nuque sous mes doigts. »

 

Dans le roman, il y a deux morts, celle de Zagreus, celle de Mersault, laquelle est heureuse ?


Tous deux étaient pauvres. Tous deux, au même âge, prêts à tout pour échapper à cette pauvreté. Sans problème moral. Sans scrupule. L'un a été escroc. L'autre tue. Sans remord. Ce qui en fait des hommes libres de toute préoccupation matérielle. Disponibles pour la seule chose qui compte à leurs yeux, la recherche du bonheur.
Zagreus reconnaît que sa vie a été un échec. Par ses jambes perdues, malgré l'argent accumulé. Il lui reste un fort attachement à une vie désormais sans espoir de bonheur.
En brisant ce lien à la vie, en consentant à mourir, il donne à Mersault la possibilité de réussir là où lui a échoué. Il a raté sa vie mais d'une certaine façon, par son « sacrifice », il lui redonne un sens et réussit sa mort. Zagreus – deux fois né - renaît dans son frère, son semblable, dans le désir de solitude et de bonheur. Mais pour autant, sa mort est-elle heureuse ?

 

Mersault va cultiver la solitude. Il n'est pas fait pour l'amour. Il refuse l'amour. Les liens qui nuisent à la solitude. Il va les rompre, tour à tour. Tous. Avec Marthe, avec Catherine qu'il pourrait aimer, et les filles de « la maison du bonheur ». Avec ses anciens amis qui l'enferment dans le rôle immuable du petit employé. Il a des liens amicaux avec Bernard, le médecin, mais il le maintient à distance, ne le met pas dans la confidence... Il renonce même « aux belles femmes » qu'il n'estime guère mais auxquelles il est lié par la sensualité. Il se coupe de toute relation humaine. Pour entrer en communion avec la nature, les odeurs, les couleurs, la mer, le soleil.

Par les choix qu'il a faits, a-t-il trouvé le bonheur plus que Zagreus ? Quand il fait le bilan, Mersault pense sa vie, et sa mort, réussies. Parce que de tous les hommes qu'il aurait pu être, il a maintenu jusqu'au bout celui qu'il avait choisi d'être et c'est le visage de Zagreux qui apparaît, « dans sa fraternité sanglante. Celui qui avait donné la mort allait mourir. Et comme alors pour Zagreus, le regard lucide qu'il tenait sur sa vie était celui d'un homme. Jusqu'ici il avait vécu. Maintenant on pourrait parler de sa vie. De tous les hommes qu'il avait portés en lui comme chacun au commencement de cette vie, de ces êtres divers qui mêlaient leurs racines sans se confondre, il savait maintenant lequel il avait été : et ce choix que dans l'homme crée le destin il l'avait fait dans la conscience et le courage. Là était tout son bonheur de vivre et de mourir ». « Et dans l'immobilité même de Zagreus en face de la mort, il retrouvait l'image secrète et dure de sa propre vie... avec elle cette certitude exaltante qu'il avait de maintenir sa conscience jusqu'au bout et de mourir les yeux ouverts ».

 

* Publié en 1971

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16 octobre 2013 3 16 /10 /octobre /2013 21:56

 

A propos de...

... Lettres à un ami allemand d'Albert Camus

 

 

Dans la préface à la publication en italien des «Lettres à un ami allemand», 1948, Albert Camus éprouve la nécessité d'expliquer le sens de ces lettres et plus particulièrement de certains mots.

On peut souscrire sans peine que ces lettres constituent «un document de la lutte contre la violence»,dans la droite ligne de sa pensée et qu'il s'agit d'«écrits de circonstances».

Mais Albert Camus est moins convaincant quand il affirme : «Lorsque l'auteur de ces lettres dit « vous », il ne veut pas dire « vous autres Allemands », mais « vous autres nazis ». Quand il dit « nous », cela ne signifie pas toujours « nous autres Français » mais « nous autres, Européens libres ».

 

Ces quatre lettres sont datées de juillet 1943, décembre 1943, avril 1944 et juillet 1944, c'est à dire après la bataille de Stalingrad (17 juillet 1942 - 2 février 1943) et avant le débarquement en Normandie (pour les trois premières), et la Libération de Paris. Au moment où les choses basculent, difficilement.

Elles témoignent de l'engagement et de la foi d'Albert Camus dans la victoire et du besoin d'expliquer son engagement dans la guerre en fonction de ses idées politiques et philosophiques.

 

Ces Lettres sont adressées à «un ami allemand» : non à un ami nazi, ni même à un ami allemand devenu nazi. D'ailleurs, en dehors de la préface de 1948, le mot nazi n'apparaît pas une seule fois dans le texte.

 

Dans ces lettres qui font allusion à d'anciennes conversations, qui ont eu lieu 5 ans auparavant donc en 1938, Camus se souvient de l'amour proclamé de son ami pour l'Allemagne et du reproche qu'il lui portait de ne point aimer le sien, la France. Camus se défend, avec force, d'une telle absence de sentiment et cela le conduit à une comparaison-opposition permanente entre sa vision de l'Allemagne et des Allemands (non des nazis) et sa vision de la France et des Français (non de l'Europe et des Européens). De façon une peu caricaturale, Allemands et Français comme peuples homogènes. Au point qu'on finirait pas croire que tous les Français partagent la philosophie de Camus.

 

Selon Camus, les deux amis partent d'une même constatation mais en tirent des choix politiques totalement opposés : «Ce monde n'a pas de sens supérieur... De la même solitude, d'un même principe nous avons tiré des morales différentes...»

 

L'ami allemand tirait de cette absence de sens que «tout était équivalent, le bien, le mal... En l'absence de morale humaine ou divine, seules valeurs celles qui régissent le monde animal, violence, ruse... Las de lutter contre le ciel, vous avez choisi l'injustice, avec les dieux... Ajouter de l'injustice à l'injustice». Et comme« La grandeur de mon pays n'a pas de prix... Vous en avez conclu que l'homme n'était rien et qu'on pouvait tuer son âme, que dans la plus insensée des histoires la tâche d'un individu ne pouvait être que l'aventure de la puissance, et sa morale, le réalisme des conquêtes».

 

«Et à la vérité, moi qui croyais penser comme vous, je ne voyais guère d'argument à vous opposer, sinon un goût violent de la justice... la justice pour rester fidèle à la terre... Retrouver leur solidarité pour entrer en lutte contre leur destin révoltant... Vous acceptiez de désespérer et... je n'y ai jamais consenti... Si le monde n'a pas de sens, quelque chose en lui a du sens : l'homme, seul être à exiger d'en avoir... L' homme devait affirmer la justice pour lutter contre l'injustice éternelle, créer du bonheur pour protester contre l'univers du malheur... contre le destin qui nous est imposé».

 

Mais le choix de l'ami allemand entraine Camus, pour s'y opposer, à le « suivre dans la guerre, sans oublier le bonheur, le souvenir d'une mer heureuse, d'une colline jamais oubliée, le sourire d'un cher visage».

Pour« ne rien refuser du drame qui est le nôtre, mais en même temps sauver l'idée de l'homme au bout de ce désastre de l'intelligence.... L'homme est cette force qui finit toujours par balancer les tyrans et les dieux... Pour avoir dédaigné cette fidélité à l'homme, vous, par milliers, allez mourir solitaires... Vous êtes l'homme de l'injustice... Nous allons vous détruire sans pitié, cependant sans haine contre vous.»

 

Cette opposition frontale entraîne Camus dans des comparaisons stéréotypées où, bien qu'il refuse d'être accusé de nationalisme, tout ce qui est la France ou les Français est idéalisé dans des affirmations discutables : «pas un prêtre français n'aurait accepté de mettre son Dieu au service du meurtre... Nous ne lui avons pas donné d'esclaves... Une nation admirable et persévérante... Entrés dans cette guerre les mains pures...»

 

Bien entendu l'image de l'Allemange et des Allemands est beaucoup moins flatteuse et tout aussi discutable même si Albert Camus déclare dans la préface de 1948, pour s'opposer à ce que certains pourraient penser de ces Lettres, « j'aurais honte aujourd'hui si je laissais croire qu'un écrivain français puisse être l'ennemi d'une seule nation ». Mais c'est bien l'Allemagne, la culture allemande et les Allemands qui sont en cause.

 

Camus reproche à son ami de choisir son pays contre la vérité ou la justice. Ce n'est pas spécifiquement nazi, ni même allemand. C'est même à un officier de marine franco-étasunien, (Stepen Decatur 1779–1820) qu'on doit la phrase célèbre : “ Right or wrong, our country !” C'est probablement la pensée de beaucoup de nationalistes.

 

Les deux icones historiques que cite Albert Camus ne sont pas nazies mais appartiennent à la culture allemande : Siegfried, héros de la Chanson des Nibelungen, composée au XIIIe siècle, devenue épopée nationale allemande ; Faust, personnage d'un conte populaire du XVIème siècle, repris par un des plus grands auteurs allemands, Goethe (1749-1832)qui en a fait une desoeuvres les plus importantes de la littérature allemande.

Dans l'opposition entre la justice et le désordre, on pense encore à Goethe et à une de ses phrases célèbres :«J'aime mieux l'injustice qu'un désordre» " Ce qui peut être fortement contesté mais qui n'en fait pas pour autant un nazi, même avant l'heure.

«Les dieux eux-mêmes chez vous sont mobilisés...», rappelle le fameux «Gott mit Uns» (« Dieu avec nous »), qui ne date pas du IIIème Reich, c'est une devise militaire allemande depuis le Saint Empire romain germanique...

Dans son argumentation, Albert Camus ne met pas en question des valeurs ou des personnages nazis ou de l'Allemagne nazie mais qui appartiennent à la culutre et à l'histoire allemandes. Références peu progressistes, peut-être nationalistes, mais pas spécialement nazies.

 

Quand Camus dit «nous», c'est de la France et des Français qu'il s'agit, rarement des Européens libres ou de l'Europe. D'ailleurs, Camus lui-même l'avoue une première fois : «Pour nous présenter devant vous, nous avons dû revenir de loin. Et c'est pourquoi nous sommes en retard sur toute l'Europe, précipitée au mensonge dès qu'il le fallait, pendant que nous nous mêlions de chercher la vérité...»
Et ailleurs : «Mais lorsque je me laisse aller à penser que mon pays parle au nom de l'Europeet qu'en défendant l'un nous les défendons ensemble...»Il ne s'agit que d'une éventualité, une faiblesse peut-être. Il ne semble pas cependant que ce soit le cas général, comme dans la préface.

 

Cette opposition se retrouve sur la conception de l'Europe «pour vous» «propriété» , «terre à soldats», «grenier à blé»... et «pour nous cette terre de l'esprit où depuis vingt siècles se poursuit la plus étonnante aventure de l'esprit humain. Elle est cette arène privilégiée où la lutte de l'homme d'Occident contre le monde, contre les dieux, contre lui-même, atteint aujourd'hui son moment le plus boule-versé. Vous le voyez, il n'y a pas de commune mesure».


Les Lettres peuvent être lues «comme un document de la lutte contre la violence...» et on peut reconnaître que Camus « ne déteste que les bourreaux» mais il aurait pu se contenter dans la préface de 1948 de reconnaître qu'il s'agissait d' « écrits de circonstances... qui peuvent donc avoir un air d'injustice. Si l'on devait en effet écrire sur l'Allemagne vaincue, il faudrait tenir un langage un peu différent» sans dire «maintenant que je n'en renie pas un seul mot». On lui aurait facilement reconnu des circonstances atténuantes pour ces propos de 1943-44.

 

PS : A la lecture de ces «Lettres à un ami allemand», remonte immédiatement à l'esprit ce que Missak Manouchian(1906-1944), à la prison de Fresnes, écrivait dans sa dernière lettre à sa femme Mélinée, quelques heures avant d'être fusillé, le 21 février 1944. Il y parlait aussi de bonheur, de guerre et de paix, du peuple allemand...  Cette lettre a été reprise en 1955, par Louis Aragon, sous forme de poême «Strophe pour se souvenir». Poême mis en musique et chanté par Léo Ferré en 1959 :  L'Affiche rouge.

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10 janvier 2013 4 10 /01 /janvier /2013 11:04

 

(Note présentée le 08/01/13 au Cercle des Chamailleurs)


Ce livre très, intéressant, m'est apparu trop complexe pour que je puisse en faire un compte-tendu fidèle. Par ailleurs, la partie constructive n'est qu’ébauchée. Je me contenterai de quelques aperçus, notamment historiques concernant essentiellement les États-Unis et la France, quelquefois le Royaume-Uni.

 

Pour l'auteur, l'amour de l'égalité est à l'origine de la Révolution. Aujourd'hui, sous l'influence de l’idéologie dominante qui n'est plus l'amour de l'égalité mais la diabolisation de l’égalitarisme et le culte de l'égalité des chances, il y a un consentement à l'inégalité : 57% des Français jugent que les inégalités sont inévitables et sont un facteur qui favorise le dynamisme de l'économie. Et les inégalités se développent en France et dans le monde.

 

L'invention de l'égalité.

 

Le christianisme reconnaît l’égalité des hommes au point de vue spirituel et non social ou politique. Avant la Révolution, les nobles se voyaient comme une race à part (Sieyès) et c'est contre cette noblesse que s'est construite en France l'idée de la République des égaux. Une égalité qui ne s'oppose pas à la liberté : Rabaut Saint Étienne parle « d'égaux en liberté ».

Cette notion d’égalité-liberté est en accord avec le marché dans une société précapitaliste où le marché apparaît comme un lieu d'échange des fruits du travail entre égaux en indépendance sans grande interférence de l’État.

 

La société des égaux, c'est aussi une société de participation des citoyens. Avec le suffrage universel, on compte les voix, on ne les pèse pas comme avec les ordres (noblesse, clergé, tiers-état) où chaque voix n'avait pas le même poids.

Le vote est indissociable d'une communauté politique, la collectivité des citoyens, d'une histoire commune, dans une réunion vivante. On vote en public (isoloir 1913).

 

La société des égaux est une société de semblables. Est mise en place une politique d'uniformisation (départements contre provinces), d'appartenance, pour fortifier le sentiment d'égalité, pour instiller l'égalité-homogénéité, pour favoriser la norme, langue, mesures, mémoire.

La nation devient une totalité abstraite, détachée des identités sociales ou provinciales...

Dans la société des égaux, il peut y avoir des différences. Mais il faut « Que nul citoyen ne soit assez opulent pour en pouvoir acheter un autre, et nul n'est assez pauvre pour être contraint de se vendre ».(Rousseau).

L'esprit d'égalité est fondé sur les droits du présent contre les droits du passé, des origines, contre les privilèges. La société de marché contre celle des ordres. De l'échange contre la rente foncière. L'argent est le grand niveleur.

 

L'inégalité des richesses est corrigé par la culture de l'unité nationale, de la fraternité. D'où l'abolition des titres de noblesse et de leur usage, réforme fondamentale qui s'attaque à l'identité des nobles, à leur singularité (19 juin 1790), à partir de 1792, tutoiement citoyen...

Aux États-Unis où il n'y a pas de nobles, après 1800, la démocratie évoque une forme de société plus qu'un régime politique : égalité renvoie au respect mutuel, à la facilité de contact. Servantest humiliant mais les domestiques sont beaucoup moins nombreux qu'en Europe et tout le monde est lady ou gentleman.

 

L'Amérique fait descendre l'idée d'égalité dans la vie sociale, les Français la projettent surtout dans la sphère politique.

 

La révolution industrielle, rupture décisive

 

En Amérique,en 1840 : 80% du travail est indépendant : petits cultivateurs, artisans, commerçants. Avec la révolution industrielle, les travailleurs sont des esclaves. « Les Noirs sont sous la dépendance de maîtres intéressés à leur conservation. Les ouvriers blancs peuvent mourir... On achète les uns, on loue les autres. »

 

En France, en 1803, Sismondi fait l'éloge de la liberté économique et, en 1819, souligne que travail et capital sont des puissances séparées, en lutte l'une contre l'autre... Certains parlent de 2 nations, privilégiés et prolétaires : « désormais les ouvriers naissent et meurent ouvriers ».

Le libéral-conservatisme va stigmatiser les ouvriers, justifier moralement les inégalités, en faire le moteur du développement industriel : « La misère est le châtiment de la paresse et de la débauche ». « Le développement de l'industrie serait... impossible si les hommes étaient tous également heureux... ». « Il est bon qu'il y ait des lieux inférieurs où soient exposés à tomber les familles qui se conduisent mal et d'où elles ne puissent se relever qu'à force de se bien conduire ».

La misère ne peut être surmontée par l'amélioration de la condition ouvrière mais par la moralisation.

 

La science va« naturaliser »les vertus, les talents, les localiser dans des zones du cortex (phrénologie) et rendre l'inégalité objective (le QI). Comme les inégalités sont dans la nature, on remplace la lutte pour l'égalité par l'égalité des chances, par la méritocratie : recruter des élites, déceler des génies mais sans fabriquer des frustrés par une ouverture inconsidérée de l'école, chercher partout des talents non une promotion sociale générale. L'égalité de chances masque la reproduction massive des places dans l'ensemble de la société.

 

Contre l'individualisme et la concurrence

 

Dés 1820, face à la « secte économique » pour qui la concurrence est la condition nécessaire au progrès, les socialistes vont imaginer des mondes parfaits où règnent l'unité et la fraternité : chacun est inscrit dans un ordre protecteur plus large, pas de concurrence possible, pas d'individu autonome. L'individu n'est qu'un rouage. Unité veut dire indistinction, suppression des antagonismes.

À la Révolution, cette notion d'individu abstrait est corrigée par la fraternité, la civilité, l'attention, la bienveillance.

La société des égaux dessine un horizon qui suppose l'éradication de tout ce qui peut nourrir la discorde, la domination et repose sur l'extinction du politique, de l'économique et du psychologique.

 

Extinction du politique : Dans cette société de semblables, tous égaux, l'unanimité règne, les membres de la communauté ne sont pas en concurrence mais les rouages d'un ensemble. Le suffrage universel, le pluralisme de la presse sont inutiles. Tout est pensé à l'avance, rationnel.

Extinction de l'économique : Par la suppression de la propriété privée, de l'accumulation de richesse ou de puissance, par une organisation rationnelle et le progrès technique « tous les besoins naturels pourraient être satisfaits avec abondance... l'égoïsme cessera d'exister ».

.Extinction du psychologique : L'éducation et l'école rendront possible l'éradication de l'envie, de l'égoïsme, du désir de distinction. « Partout, la fraternité, l'union, la paix ».

 

Une nouvelle espèce humaine va naître, dans un monde où tous les hommes ne sont pas seulement égaux mais identiques. Plus de rivalité possible, même dans la conquête des femmes toutes semblables.

 

Le national-protectionnisme

 

Face aux rêves socialisants, le national-protectionniste fonde une égalité-identité sur l'homogénéité nationale. Le prolétaire devient l'ouvrier « sous l'égide glorieuse du drapeau tricolore ». Mêlant les intérêts des industriels et des salariés d'où le nom du premier regroupement d'industriels : Association pour la défense du travail national (1846) contre la concurrence cosmopolite ...

Le protectionnisme se veut en faveur de tous les petits, ouvriers, ateliers et propriétés foncières et en définitive de la nation tout entière. La France protectionniste construit la cohésion nationale par une communion identitaire.

 

Les socialistes ont défini l'idée de nation sur un mode non nationaliste à construire comme espace de solidarité, de redistribution. La nation devient porteuse d'un idéal émancipateur à coté de l'internationalisme. Mais l'égalité des socialistes, égalité de tous les hommes, est exigeante et certains passent du radicalisme révolutionnaire à l'ultranationalisme (France aux Français, France envahie par les étrangers, socialisme nationaliste).

 

Le protectionnisme ouvrier a une efficacité immédiate. Il institue un traitement inégal entre étrangers et nationaux. Il va prendre la forme de la protection du travail national contre les étrangers, taxer leur utilisation, expulser ceux à la charge de l'assistance publique, prôner la préférence nationale. Il y aura des manifestations et des incidents contre les Belges dans le Nord , avec des morts à Aigues-Mortes en 1893 contre les Italiens,.

A ce national-protectionnisme va s'ajouter l'aventure coloniale qui diffuse, surtout après 1870, le sentiment collectif d'une entreprise conquérante et d'une supériorité par rapport aux peuples à civiliser.

 

A la société des égaux de la Révolution, le nationalisme de la fin du XIXème oppose l'intégration par la fusion des individus dans un bloc  : « L'idée de patrie implique une inégalité au détriment des étrangers » Barrès.

 

Le racisme constituant aux Etats-Unis

 

Aux États-Unis, le racisme n'est pas seulement une survivance de l’esclavage dans le sud, c'est aussi une création de la période, dite de Reconstruction.

A la fin de la guerre de Sécession, l'esclavage est aboli par le 13ème amendement (1865) et le droit de vote établi par le 15ème (1869). Mais les Noirs en sont exclus par des artifices : taxe de vote, capacité politique... qui ne touchent pas les Blancs, soit parce qu'ils ont déjà voté, soit parce qu'il descendent d'électeurs...

 

Durant la période esclavagiste, maîtres et esclaves cohabitaient : distance sociale et proximité physique avec une certaine tolérance aux relations sexuelles. Premières règles de ségrégation dans le nord où il n'y avait pas d'esclavage.

Le racisme aux États-Unis est une forme structurante de la démocratie. Cette séparation donne aux Blancs une identité qui masque les inégalités économiques, donne le sentiment de s'élever ensemble. Le racisme est plus structurant parce que permanent, plus lisible.

Les États-Unis sont le seul pays occidental qui n'a pas connu de parti socialiste important à cause de l'hétérogénéité ethnique et sociale du monde ouvrier, pas de passé féodal, ni d'ordres ; importance de l'individualisme et défiance envers l'État.

 

Les pauvres sont responsables de leur sort et nombre de Blancs suspectent les Noirs d'être des tricheurs, de profiter du système. Les Blancs ne veulent pas de système redistributif dont les Noirs pourraient bénéficier. Les États qui ont le moins de Noirs ont les prestations sociales les plus généreuses.

 

Le siècle de la redistribution

 

La révolution au XIXème siècle est une menace pour les uns, une espérance pour les autres. « Il faut choisir entre une révolution fiscale et une révolution sociale ».

 

La peur des conservateurs et la raison des socialistes conduisent à une politique de réduction des inégalités avec trois réformes au tournant du siècle :

  • adoption dans tous les grands pays de l'impôt progressif sur le revenu (Allemagne 1891, États-Unis, RU, France) avec un taux faibles au début (2% en France, 3% au RU payée par seulement 12 500 ménages).

  • Bismarck, en 1883, crée l'assurance maladie obligatoire, cotisations ouvrières et patronales, couvre l'incapacité en cas d'accident du travail en 1884 et en 1889, l'assurance vieillesse.

  • Les syndicats légalisés en France en 1884.

 

Avec la guerre, la nation est une communauté d'épreuve. L'égalité des poilus donne un sens directement sensible à l'idée d'une société de semblables. La guerre a exacerbé la nation-identité et la nation-solidarité : dette sacrée à l'égard des défenseurs de la patrie, par extension, protection et sécurité sociale, vision de l'État assureur.

De même, aux États-Unis, le patriotisme fiscal légitime l'impôt progressif sur le revenu, Revenu Act 1917 :« que les dollars meurent aussi pour la patrie ».

 

« L 'homme seul n'existe pas », il naît débiteur de la société. L’État est devenu « partie intégrante de chaque individu ». Solidarité socio-économique et citoyenneté politique tendent à se superposer. De plus, il y a la peur de la Révolution d'octobre et le poids du monde du travail, massivement organisé.

 

L'idée national-socialiste est un peuple souverain et homogène dans l'espace naturel, la race constitue une masse unie et indistincte. Il substitue l'homogénéité naturelle à l'égalité naturelle. La race conduit à l'expulsion d'une partie des hommes hors de l'humanité, condition de l'égalité. On passe du social au racial.

 

La victoire sur le nazisme écarte cette homogénéité d'exclusion. L'effort de guerre et le partage des sacrifices conduisent à la solidarité. On retrouve, encore plus qu'après la guerre de 14, la volonté de « garantir à tous les conditions de travail meilleures, la prospérité économique et la sécurité sociale » (1941 : charte de l'Atlantique).

En 1945, la peur du monde soviétique prend la suite de la peur de la Révolution d'octobre de 1917 et favorise l’État-providence.

 

Le grand retournement

 

L'éloignement des grandes épreuves, la mondialisation, l'effondrement du communisme affaiblissent le réformisme et font réapparaître les inégalités.

 

Le chômage de masse, l'insécurité sociale ont conduit à un État d'assistance qui gère surtout les situations d'exclusion les plus criantes.

Les hommes sont solidaires quand les risques sont diffus, de causes inconnues, non quand ils sont liées à des comportements individuels ce dont chacun a pris conscience. Les improductifs vivent aux dépens des productifs, le sentiment social de solidarité s'émousse, on explique la pauvreté par la paresse …

 

Dans le capitalisme classique, les travailleurs manuels sont interchangeables. Dans le nouveau capitalisme, les salariés doivent répondre à l'imprévu, la créativité est un facteur de production, l'économie de services donne de l'importance au consommateur et à la singularisation du travail : soin, conseil, enseignement, artisanat spécialisé, livraisons ou réparations à domicile. D'où la notion de qualité, indissociable d'une certaine autonomie.

 

Aujourd'hui, le marché du travail peut expliquer la hiérarchie des salaires mais le pdg qui gagnait 35 fois le salaire moyen de l'ouvrier en 1974, gagne 150 fois plus en 1990. Ce ne sont pas la vertu ou le mérite qui ont déterminé la montée en flèche des rémunérations. Mais la ruse, le rapport de force, la connivence voire la corruption entre dirigeants, administrateurs, actionnaires.

 

L'égalité radicale des chances

 

Les différences ne peuvent être justifiées que par le mérite ou le hasard, à la fois opposées et complémentaires : le mérite pour le talent (nature) et le comportement (vertu). La compétition révèle les capacités, la chance aide à supporter l'injustice ou la compétition trop rude.

L'égalité des chances liée à la méritocratie servent à disqualifier l'égalité par l'invention et la démonisation de l'égalitarisme.

 

L'égalité des chances a plusieurs aspects.

  • Égalité légale des chances : suppression des privilèges et des barrières juridiques ou corporatives avec Déclaration des droits de l'homme.

  • Égalité sociale des chances :

    • Neutralisation des distorsions par l’égalité institutionnelle : école républicaine, ouverte à tous. En 1793, proposition d'une école, maison de l'égalité, pour former des hommes nouveaux soustraits de 5 à 12 ans au milieu familial.

    • Une société démocratique appartient aux vivants, les morts n'ont rien à y jouer., d'où différentes propositions touchant à l'héritage : le supprimer (oisiveté héréditaire), abolir la « propriété par droit de naissance » et non « par droit de capacité », système de succession nationale pour doter les Français modestes au démarrage dans la vie, doter à 25 ans et retraite à 50, déclarer nulle toute disposition avantageant un héritier, forte fiscalisation,

Mais s'il y a une égalité permanente des chances, il n'y a plus de chance à saisir ou d'efforts à faire.

 

 

 

 

La société des égaux aujourd'hui

 

L'égalité des chances théorise les inégalités légitimes, justifie les enrichissements les plus spectaculaires par le mérite, critique l'État redistributeur, remplace les droits sociaux par la compassion.

 

L'individualisme d'universalité concerne des êtres humains, tous égaux, tous semblables, membres du souverain par le droit de vote. La société des égaux, au XIXème, est une société sans classes : « le développement de chacun est la condition du libre développement de tous ». L'égalité des libertés est un idéal d'émancipation, d'autonomie. Une société où les différences ne créent pas d'exploitation, de domination ou d'exclusion.

 

L'individualisme de singularité. Aujourd'hui, les inégalités résultent autant de situations individuelles, de trajectoires personnelles que des conditions sociales.

Dans l'égalité de singularité chacun se manifeste par ce qui lui est propre, chacun a les moyens de sa singularité, de son autonomie, de se donner un avenir. La singularité n'est pas tendance à la distanciation mais attente d'une reconnaissance mutuelle des particularités. Faire société à partir de ce que les individus ont de spécifique.

 

Il faut des règles justes qui correspondent à l'individu universel.(pôle de généralité : droits sociaux et politiques, automatiques, inconditionnels) et des règles qui favorisent l'attention à autrui (pôle de singularité : respect, dignité, non-discrimination, possibilité de construire son histoire)

 

Le respect et la reconnaissance sont des biens sociaux fondés sur une relation de réciprocité, permettant à une multitude d'êtres singuliers de faire société. La réciprocité ne vise pas à l'égalitarisme, stricte égalité arithmétique, ni une égalité-indépendance hors d'atteinte dans un monde complexe mais une égalité d'engagement : mêmes droits et mêmes devoirs .

 

La pathologie de la singularité

A tous les niveaux de l'échelle sociale se sont développés des comportements d'éviction et de distinction : recomposition des identités collectives, segmentation, discrimination, séparatisme social.

  • La discrimination : c'est l'assimilation négative d'une personnes à l'un de ses caractères, la réduction d'un individu « à sa classe de singularité », « à cette singularité ».

  • L'âge des sécessions et des séparatismes : La frange la mieux lotie de la population vit en dehors du monde commun, elle fait sécession : émigrés fiscaux... Juridiquement citoyens, ils ne font plus partie de la communauté. Les conditions d'un divorce explosif entre 2 nations séparées et hostiles comme au XIXème.

  • La dépolitisation : La délégitimation de l'impôt redistributif et la tendance au séparatisme social traduisent une forme de dépolitisation. L'essence de la démocratie, c'est l'organisation d'une vie commune entre gens différents, la fusion des habitants en un même corps civique.
    Un groupement humain qui ne se pense que sous les espèces d'une homogénéité donnée n'est pas seulement non démocratique, il est aussi non politique.

  • Le séparatisme à base territoriale, régionale ou autre : Aux États-Unis, attaques du fédéralisme fiscal à fonction redistributive, « unincorporated areas » zones résidentielles sans structure municipale, ni services publics : forme la plus avancée pour substituer le principe d'homogénéité, à connotation identitaire, au principe démocratique.

La tentation de l'homogénéité

La robustesse de l'État-providence dans les pays scandinaves est lié au caractère socialement et ethniquement homogène. La diversité ethnique ou culturelle freine l'exercice de la solidarité.

 

Deux conceptions antagonistes de l'homogénéité :

  • La première sur le mode d'une qualité donnée équivalent à une identité figée.

  • La seconde comme travail d'homogénéisation lié à la réduction des inégalités et à l'exercice d'une démocratie fortement délibérative.

 

Conclusion

 

Comment être semblables et singuliers, égaux et différents, égaux sous certains rapports et inégaux sous d'autres ?

 

Lors des révolutions américaine et française, Les idéaux de similarité, d'autonomie et de citoyenneté s'accordaient. C'était le temps de l'égalité heureuse. Société des égaux dans une économie simple de l'égalité : droits de l'homme, suffrage universel, marché...

 

Aujourd'hui, dans une économie complexe à l'âge de l'individualisme de la singularité, l'égalité doit admettre la différence mais celle-ci tend à se transformer en inégalité destructrice. D'où la nécessité d'une réciprocité ouverte : « de chacun suivant ses possibilités à chacun selon ses besoins ». qui peut tolérer une inégalité économique tant que l'écart de ressources n'entame pas la forme de similarité, de réciprocité.

 

 

Trois choses me semblent ressortir de ce livre :

 

  • L'évolution parallèle des sociétés surtout étasunienne et française avec quelques particularités qui permettent de comprendre certaines différences.

  • Le retour périodique d'affrontements avec les mêmes arguments

  • La nécessité de réfléchir à une revendication moderne d'égalité qui ne peut s'en tenir à l'égalité universaliste de tous égaux, tous semblables de la Révolution mais qui doit être une égalité universaliste dans le respect des différences, ce que l'auteur appelle l'universalité de la singularité.

 

LA SOCIETE DES EGAUX Pierre Rosanvallon Le Seuil 2011 434 p

 

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Published by Paul ORIOL - dans Note de lecture
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