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1 novembre 2014 6 01 /11 /novembre /2014 10:30

 

 

J'ai décidé d'appeler Moussa (a), ce corps dont le membre inférieur était désolidarisé. Moussa n'a jamais existé. Ce corps n'appartenait pas à Moussa. A moins d'un hasard, extraordinaire et absurde. Je l'ai appelé Moussa parce que ce corps en deux parties, qui a réellement existé, lui donnait une personnalité. Qui le faisait sortir de l'anonymat. Était prêt à recevoir un nom que je n'avais qu'à formuler pour donner vie.


Tous ces corps allongés sur les tables avaient une histoire singulière, inconnue. Mais le corps blessé de Moussa témoignait obligatoirement d'un passé autre. Pas besoin d'imagination. Son corps, ce corps parlait, disait une histoire.


A l'époque, je ne l'ai pas nommé. Mais il est toujours dans ma mémoire. Et, si aujourd'hui, je l'ai appelé Moussa, c'est pour qu'il ne reste pas éternellement étranger. Mort anonyme. C'est parce que j'ai rencontré un autre mort longtemps anonyme, nouvellement devenu Moussa (1), sous une plume talentueuse.

Il est classique de déshumaniser les gens pour les tuer plus facilement. Tuer une silhouette plutôt qu'une personne,les yeux dans les yeux. Un Noir, un juif ou un Arabe plutôt que Babacar, Samuel ou Moussa. Parmi ceux qu'on tue, « Certains priaient Jésus, Jéhovah ou Vichnou. D'autres ne priaient pas, mais qu'importe le ciel... »


Je ne sais si Moussa priait ou non. Seule chose importante, il était mort, plusieurs fois. Administrativement car sans papier sur lui. Accidentellement, sans raison. Mais y-a-t-il des raisons pour mourir ? Sans être nommé après sa mort.

Étranger à tous. Au moment de sa mort et après.
Il ne pouvait que s'appeler Moussa.


Que devenaient ensuite ces corps éclatés par le scalpel, scrutés au delà de leur intimité. Peu importe. Par leur dernier rôle, ils étaient réintégrés à l'universelle humanité. Nommé, un demi-siècle plus tard, Moussa renaît dans son humaine singularité, certes fictive, mais encore présente dans ma mémoire et dans l'esprit de quelques rares lecteurs. Peut être est-il plus vivant que bien de ses contemporains. Qui ont été pleurés. Accompagnés. Et aujourd'hui, oubliés de tous.





(1) « Meursault Contre-enquête » deKamel Daoud Editions Barzakh (Alger) octobre 2013 ;  Actes Sud (Arles), mai 2014

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21 octobre 2014 2 21 /10 /octobre /2014 08:11

 

J'ai reconnu Moussa

 

Ils étaient vingt, nus, alignés, allongés, dans cette grande salle blanche. Un sur chaque table. Tous de sexe masculin. Nous étions quatre-vingts, quatre par table, quatre par cadavre. Par « macab ». Un membre était attribué à chaque étudiant ou étudiante. Le "mien" était le membre inférieur droit de la table 2 , Michel avait le membre inférieur gauche. Nous étions face à face.


Tous étaient anonymes. Inconnus de tous. Morts sans laisser d'adresse. Sans vie antérieure. Ils étaient là. Ils avaient toujours été là. Ils attendaient pour être utiles que les étudiants en médecine arrivent. Ils n’avaient jamais vécu. Ils accomplissaient leur destin de cadavre à disséquer.

Sans parents, sans amis, sans connaissances pour les nommer, les reconnaître. Pour les réclamer. Pour les enterrer. Pour susciter une dernière pensée. Un dernier souvenir. Une dernière parole. Souvent hypocrite mais qui témoigne d'un lien. Morts sans sépulture. Sans deuil de quiconque.


Ils étaient là. Niés. Objets. Disponibles pour la dissection. Après le premier effet de saisissement devant ces corps inertes, formolés dans la salle déserte. Chacun prend sa place, numérotée, au cadavre et au membre assignés. Réactions diverses. Masquées quelquefois par des réflexions plus ou moins hasardeuses.


Qui se souvient d'eux aujourd'hui ? Certains se souviennent peut-être de l'odeur quand ils étaient penchés sur l'artère fémorale ou humérale. Du doigt qu'ils, elles le plus souvent, ont retrouvé dans la poche ou dans le sac à main. Ou d'un projectile non identifié...

 

J'ai reconnu Moussa, tout de suite. Il n'était pas comme les autres. Il avait eu des joies et des peines. Quelqu'un devait l'attendre quelque part.

Akila peut-être, dans son village de Kabylie, à qui il envoyait une faible somme chaque mois. Son fils qu'il avait quitté pour lui permettre d'aller à l'école ce que lui n'avait pu faire. Ou son frère avec qui il s'était disputé et qu'il n'avait pas revu depuis des années.

Nul ne sait. Il n’avait pas de papier sur lui. Papiers oubliés. Papiers perdus. Ou tout simplement, sans papier. Inexistant.

 

Pourtant, il avait vécu. Il avait marché, il avait couru. La preuve était là. Évidente. « Sa jambe », séparée de son corps. « Mon membre inférieur ». Sa jambe séparée comme un bref CV, anonyme, posé sur la table, à coté de son corps.

 

Le tramway avait bruyamment agité sa cloche. Moussa s'était retourné. Avait essayé de courir. Pas assez vite, cette fois, Étonné devant le monstre qui fondait sur lui. Et tout avait chaviré. Un heurt puissant, une grande douleur de tout le corps et puis plus rien.

 

Et maintenant, il était là. La jambe détachée de son corps. A coté de lui.

Mon membre inférieur.

 

Mort sans nom, sans age, sans état civil. Quelque part, un jour, déclaré disparu. Détaché de son humanité.

 

Pourtant, c'était Moussa. Je l'ai reconnu. Je m'en souviens.

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10 février 2013 7 10 /02 /février /2013 22:41

 

UN CARCASSONNAIS A LA DÉCOUVERTE DE L'AFRIQUE

 

UN VOYAGE, UN MONDE NOUVEAU... ET DES PROBLÈMES

 

 

Avertissement : J'ai retrouvé les coupures du « Midi Libre », édition de Carcassonne, à qui j'avais proposé le récit de notre traversée du Sahara. J'ai aussi retrouvé le texte original : une seule modification par rapport au texte proposé que je signale dans le texte et des erreurs sur les noms de localité et sur la date du début de la guerre en Guinée Bissau. J'ai fait les corrections.

 

Le titre est de la rédaction du Midi Libre

 

Bien entendu, les souvenirs sont toujours « inoubliables » mais pas toujours d'un grand intérêt pour les lecteurs... C'est pourquoi je les mets sur le blog mais sans avertir de la publication comme je le fais pour les autres articles, laissant le hasard trouver des lecteurs éventuels...

 

J'ai relu ce texte. J'avais oublié totalement qu'il y avait aussi une 3 CV. A la fin des articles, j'ai ajouté quelques anecdotes et quelques photos, de qualité incertaine, non publiées en 1970.

 

 

LE VOYAGE

Midi Libre 12/05/70

 

Sur la piste saharienne, des carcasses desséchées de moutons et des touffes d'herbes appelées pompeusement « pâturages »

 

Quel Carcassonnais n'a pas rêvé au moins une fois dans sa vie de s'évader pour un lointain voyage hors de son univers quotidien, d'abandonner l'ankylosante routine pour vivre des aventures originales avec, comme dans toute aventure, les imprévus qui en font justement le charme et la découverte d'impressions encore inconnues.

Arracher enfin quelque temps sa vie à l'uniformité de l'habitude pour s'insérer dans un monde nouveau, au milieu d'un peuple différent par sa mentalité, son mode de vie et ses coutumes.

Peut-être, est-ce pour cette raison que les manifestations culturelles qui concourent artificiellement à ce but – elles sont rares, hélas – connaissent toujours un réel succès. Nous n'en voulons pour preuve que les « semaines africaines » qui se tiennent actuellement dans notre ville, et qui sont l'occasion pour tous ceux qui n'ont pas la possibilité de faire de tels voyages, de fondre pour quelques instants leur rêve et la réalité.

Il est cependant un Carcassonnais qui a réussi à concrétiser cet espoir et ce désir que chacun porte en soi. Il s'agit d'un de nos lecteurs qui a été, il est vrai, favorisé par les circonstances.

M.Paul Oriol, originaire de Carcassonne où réside sa famille, est en effet, phtisiologue (traitement de la tuberculose) à Alger où il travaille au titre de la coopération. Au début de cette année, il a entrepris une longue randonnée, à travers l'Afrique avec trois camarades : Jean-Robert Henry, de Maubeuge, assistant à la faculté de droit d'Alger ; Yves Jarry, de Bordeaux, administrateur civil, travaillant au ministère de l'Agriculture à Alger également ; et Jean Mogès, rhumatologue à Hyères. Deux d'entre eux, d'ailleurs, sont venus à Carcassonne pour participer à des activités culturelles organisées en collaboration avec M.Paul Oriol.

Au fil de leur périple, 17 jours qui les a menés d'Alger à Dakar. Ils ont tenu un journal dans lequel ils consignaient tous ces petits événements qui font le pittoresque d'un tel voyage et les impressions qu'ils ont ressenties au contact d'une autre civilisation.

C'est le récit de ces aventures que nous publions à partir d'aujourd'hui en une série d'articles qui constitueront une première approche aux conférences que comptent faire les quatre hommes en septembre prochain dans notre cité, conférences qui seront agrémentées de projections cinématographiques dont nous aurons l'occasion de reparler.

Et maintenant, en route !

Depuis longtemps, nous en rêvions, depuis des mois nous en parlions, depuis quinze jours nous ne pensions qu'à ce voyage et nous le préparions. Et nous voici partis, deux par voiture, une Renault « 4L » et une Peugeot « 204 ».

La nuit vient de tomber sur Alger, quelques voitures se pressent pour le « ftor » (rupture du jeûne). Nous allons pouvoir quitter Alger sans être gênés par la circulation que nous ne retrouverons qu'à Bamako.

Nos voitures sont chargées au maximum. Les sièges arrière ont été enlevés et nous avons entassé alimentation, couchage, pièces de rechange, roues de secours, pneus et chambres neufs, outils, appareils de photo, jumelles... sans compter les bidons d’essence encore vides. Tout y est ! Les voitures semblent ramper, écrasées de chargement, et nous devons encore faire le plein d'eau et d'essence (30 litres d’eau par personne et 200 litres d'essence par véhicule). Les vieux amortisseurs de la 4L tiendront-ils ? Espérons.

De toute façon, le départ est donné.Nous n'avons qu’un désir, couvrir au pus vite les 1 6000 km de route goudronnée qui nous séparent d'Adrar. C'est chose facile, car si les quatre cents premiers sont relativement accidentés à cause de la traversée de l'Atlas, les routes du Sahara nous permettent ensuite de rouler assez rapidement. Partis le vendredi d'Alger à la tombée de la nuit, nous arriverons le dimanche après-midi à Adrar. A pied d’œuvre.

 

Premières difficultés

 

Adrar, ville rouge, dernière étape avant d'affronter la piste, le Tanezrouft. C'est ici que nous ferons les dernières provisions d'eau et d'essence pour faire les 1 400 km qui nous séparent de Gao. C’est ici que les premières difficultés commencent.

Difficultés administratives essentiellement, car il est interdit de traverser le Tanezrouft sans prendre certaines précautions qui paraissent ridicules à tout le monde. Et pourtant... Depuis deux jours, deux véhicules sont bloqués, une « 2 CV » et une « 3 CV » car on ne peut partir qu'en convoi. Notre arrivée ramène l’optimisme. A quatre voitures, nous pourrons peut être obtenir l'autorisation de départ. Heureusement, une Land Rover apparaîtra lundi matin. A cinq véhicules, la route nous est ouverte.

Nous ne tarderons pas, cependant, à comprendre les contrôles tatillons d'Adrar. A Reggan, un moment célèbre pour ses expériences atomiques, nous verrons notre « Land Rover » s'ensabler lamentablement où notre « 4L » est passée allègrement. Et nos compagnons de voyage, mécaniciens heureusement, passeront une partie de la nuit à démonter le pont avant qui a cassé au premier essai ! « Elle est vieille cette « Land Rover » nous avait dit le contrôleur (français) de la sous-préfecture qui en avait vu d'autres !

 

Traversée0029

 


Heureusement, le Tanezrouft ne présente pas de difficultés majeures, si on prend un minimum de précautions. Au mois de mars, un galop d'essai jusqu’à Djanet (Tassili), nous avait montré les difficultés que nous pouvions rencontrer. Ici, finalement, tout est plus simple. En voiture, le Tanezrouft n'est redoutable que par son immensité... et la folie de certains farfelus.

Sept cents kilomètres de plateau, sans le moindre relief ! Sans la moindre végétation ! Un désert de gravier sur lequel on peut rouler à 50-60 km/heure, à quelques centaines de part et d'autre de la piste. Sans relief, n'exagérons rien. Sur le bord de la piste, de temps en temps, de petits monticules, isolés ou groupés, montrent les étapes des camions. Ici , on s'est débarrassé de quelques moutons maliens qui n'ont pas supporté la traversée. Et qui dessèchent doucement au soleil. La quelques touffes d'herbe que le « guide bleu » appelle pompeusement pâturages !

Durant cette traversée, trois grands événements : le poste 230 (ex-poste Weygand), quelques baraquements abandonnés ! Le tropique du Cancer, une plaque ! Bidon V qui a hanté nos rêves d'enfance, quelques baraques abandonnées et un phare qui ne fonctionne plus  depuis des lustres !


250 km entre deux points d'eau

 

Mais pour goûter l'immensité de ce plateau, pour juger réellement son étendue, nous sommes mal placés. Il faut imaginer le long cheminement des nomades qui remontent du Mali. Les points d'eau sont séparés de deux cent cinquante kilomètres qu'ils doivent faire à pied ou à dos de chameau ! Trente jours de traversée pour troquer quelques moutons contre du tabac ou des dattes ! Tout cela sous un soleil qu'il est difficile de fuir. Nous sommes début décembre et tous en tenue ultra-légère !

Par ailleurs, nous ne manquons pas de distractions pour rompre la monotonie ! Grâce à nos compagnons de route. Celui-ci arrive du Canada en stop ! Pour tout équipement, il a acheté à Adrar un bidon de cinq litres d'eau et un pain ! Les nomades sont battus pour l'austérité. Nous devrons lui fournir l'eau, l’alimentation et le couchage. Car si le jour, le soleil n'épargne rien, il ne fait pas bon passer la nuit à la belle étoile sans un sac de couchage efficace.

Parti de Reggan, accompagnés d'une « L R » de la Gendarmerie, nous sommes assurés de ne pas perdre la piste qui est par ailleurs bien balisée. Mais il ne faut pas tenter le diable. Nous faisons voiture-balai. Tout à coup, une roue passe tranquillement, à coté de nous ! Insolite rencontre ! Nous récupérons la roue de secours de nos compagnons de route. Cinquante kilomètres plus loin, nous voyons la « L R » s'arrêter, un passager descendre et partir en arrière à la course à pied ! Vers une roue de secours qu'il trouverait difficilement en courant de cadavre de mouton en cadavre de mouton.


Sous les feux du soleil africain

 

Quelques ensablements sans gravité nous permettent d’expérimenter nos échelles qui, placées sous les roues motrices et une bonne poussée aidant, permettent de relancer la voiture. C'est ici qu’on apprécie le nombre.. Au 4ème ou 5ème, sous les feux du soleil saharien, cela devient rapidement une pénible corvée.

Durant toute la traversée, peu de rencontres. A une centaine de kilomètres au sud de Reggan, une carcasse de « 2 CV », immatriculée 64 ! Nos compatriotes palois n'ont pas dû aller plus loin. De la voiture, tout ce qui pouvait être récupéré a été démonté, il ne reste plus que la tôle.

Plus loin, un camion remonte son chargement de moutons maliens. Et un singe, ce qui est interdit et entraîne un procès.

Enfin non loin du poste frontière, un couple de Britanniques revient d'Afrique Noire avec un fourgon « Volkswagen ». Ceux-là semblent bien équipés et arriveront à Adrar. Car sur les pistes, les fantaisistes abondent : les uns comptent tranquillement que quelqu'un résoudra leurs problèmes éventuels, comme notre Canadien, sans bagage, sans couverture, sans nourriture qui se lance pour une traversée de cinq jours. Comme ce Français que nous avons rencontré dans le train Bamako-Dakar et qui faisait le voyage en utilisant sa blancheur tour à tour auprès de tous les blancs du train.

Les villes sahariennes foisonnent d'histoires de gens qui partent traverser le désert à pied, à bicyclette (une Anglaise qu'il a fallu rapatrier en état de déshydratation), à dos de chameau (un géologue qui traversait seul le désert avec son chameau) ou en voiture plus ou moins bien équipée.

C'est sans difficulté que nous atteindrons Bordj Moktar, poste frontière algérien autour duquel se fixent quelques nomades, une école... Nous y fêterons l'Aïd (qui rappelle le sacrifice d’Abraham) avec nos amis gendarmes après avoir joui du super-luxe d'une douche !

Le lendemain, nous passerons la frontière algéro-malienne !

 

 

Nous passons le Niger, 50 mètres plus loin,

nous sommes ensablés : 110 km en 12 heures.

Midi Libre du 15/05/70

 

Nous poursuivons aujourd'hui le récit de l'aventure africaine vécue au début de l'année par un Carcassonnais, M.Paul Oriol et trois de ses camarades. Nous le retrouvons à la frontière algéro-malienne qu'ils viennent de franchir après un certain nombre de péripéties.

 

Le changement est rapide.Nous voyons apparaître successivement le premier arbre, les premières touffes d'herbe, les premiers troupeaux. C'est alors que le Tanezrouft nous paraît vaincu que nous allons rencontrer les premières difficultés. Avant d'arriver à Gao, les freins de la voiture cèdent ; un tuyau usé laisse échapper le lockheed. Un manchon en caoutchouc n'améliore pas la situation. Il faudra faire 200 kilomètres absolument sans frein. Évidemment la circulation n'est pas un lourd handicap.mais on est à la merci d'un trou, d'une pierre ou d'un tournant maintenant que la piste court entre les arbres.


Pousser... réparer

 

Le sable, les crevaisons commencent. Et tour à tour, nous devrons pousser, réparer, pousser, réparer... Mais Gao approche et tout le monde est pressé d'arriver. Nous roulons de nuit sans frein... C'est à ce moment-là que les difficultés psychologiques apparaissent. Quand le but parait atteint, quand la fatigue commence à se faire sentir, aussi bien chez les passagers que pour les véhicules. Tour à tour la batterie de la « L.R. » flanche, elle peut repartir grâce à la « 204 », puis ce sera la « 2CV » qui sera dépannée par la « 3CV ».
Gao n'est plus très loin. Dernier campement. Nos amis allemands, pressés d'aller boire une bière nous quittent pour continuer de nuit... jusqu'au prochain passage de sable où nous les retrouvons au petit matin, ensablés.

Après 1 400 kilomètres de désert ou de savane semi-désertique, Gao apparaît comme une capitale débordant de luxe ! Un hôtel, 300 mètres d'asphalte, des voitures, des bicyclettes... Mais pas de mécanicien pour réparer notre frein. Et nous avons encore 1 1 100 kilomètres dont 600 de piste pour atteindre Bamako.


Le Tanezrouft vaincu

 

Certes nous avons vaincu le Tanezrouft , nous sommes les rois du désert ! Mais un mécanicien ferait bien notre affaire. C'est dans un garage de l'administration que nous pourrons faire notre réparation. Après 24 heures de repos, nous pouvons repartir tranquillement !TraverséeNiger13

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

La traversée du Niger à Gao

 

Quelle rapide déception ! Nous passons le Niger sur un bac et, 30 mètres plus loin, la « 4 L » et la « 204 » sont ensablées ! Et ce n'est que le commencement. Ce jour là, de 7 heures du matin à 7 heures du soir, nous ne ferons que 110 kilomètres ! D'ailleurs, la journée avait mal commencé, la « 204 » refusait de démarrer ! Ce n'est qu'après avoir démonté, nettoyé, démonté, nettoyé... que nous avons pu partir avec une bonne heure de retard. Et sur les bords du fleuve, nous voilà déjà ensablés ! Il n'est que 9 heures, le soleil est déjà très chaud ; Au bout d'une dizaine d'ensablements quand tout le monde est épuisé, la « 204 » chauffe puis flanche carrément, posée doucement sur le sable.


Minute de désespoir

 

Notre mécano se remet au travail, sous l'oeil indifférent de trois touaregs qui ont abandonné un instant leurs troupeaux. Moment crucial quand un petit ressort du carburateur qui était plein de sable échappe aux doigts de notre mécano ! Il est 4 heures de l'après midi à 900 kilomètres de Bamako, sous un soleil qui nous paraît de plus en plus brûlant. Le petit ressort est quelque part dans le sable... C'est la minute de désespoir.

Le ressort retrouvé, le carburateur nettoyé et remonté, nous pouvons repartir pour quelques kilomètres avant la nuit. Mais cette journée a été très dure et nous avons pensé rester là , sur un bout de piste, ensablés.


A Hombori, l'unique puits est le salon de toilette

 

Le jour suivant sera encore une journée difficile surtout pour notre mécano épuisé. Et quand nous arrivons à Hombori, nous nous précipitons vers le puits pour la grande douche rafraîchissante. Je crois que ce jour-là nous fûmes la grande attraction du village car le puits est le rendez-vous, le salon de toilette. Notre arrivée en a fait un théâtre. A la grande joie de tout le monde.

JR071

Jean-Robert et Jean

 

Après ce bain public et une bonne sieste, nous repartons pour affronter les pierres, le chemin de pierre où il faut rouler à 10 à l'heure, où nous crevons une dizaine de fois. La savane nous parait de moins en moins belle.

Enfin, nous voici à Mopti, sur la route goudronnée ! Nous sommes maintenant certains d'arriver à Bamako, 600 kilomètres de route nous apparaissent comme une petite promenade.


Après 17 jours, nous retrouvons la mer

 

A Bamako, nous mettrons nos voitures sur le train et c'est en train que nous rejoindrons Dakar. Cette partie du trajet ne sera pas la moins intéressante ! Et la moins riche en incidents. Depuis les deux vieilles femmes qui occupent huit places avec leurs multiples bagages, leurs fagots, leurs fruits qu'elles achètent ici et vendent là, se disputant tour à tour avec tout le monde. Depuis l'arrêt forcé, une machine est en panne, cela nous vaut d'attendre plus de deux heures sur le bord de la voie où s'installent les jeux de dames (qui semblent ici une véritable passion et où certains excellent). Jusqu'à l'alerte à la fièvre jaune qui entraîne le passage de tout le train à la poudre de DDT.

Au bout du compte,nous arrivons à Dakar avec quelques heures de retard. Mais la vue de la mer que nous avons laissée derrière nous, il y a dix sept jours nous apparaît merveilleuse. Après 5 000 kilomètre dont la moité de piste, après 1 200 kilomètres de train, nous voici disponibles pour jouer les touristes.

 

 

 

« LE FLEUVE NOIR,C'EST LA RUE PRINCIPALE

LE CENTRE COMMERCIAL, LE LIEU DE RENCONTRE

MAIS EGALEMENT L'ARTERE NOURRICIERE »
Midi Libre du 16/05/70


En réalité, touristes nous le sommes déjà depuis longtemps, car si nous vivons en Algérie depuis plusieurs années, si nous connaissons l'Afrique blanche dans notre travail quotidien, dans nos amitiés , dans nos multiples déplacements, nous sommes en Afrique Noire pour la première fois. Le monde noir est pour nous absolument nouveau et le premier contact avec ce monde a eu lieu à Tessalit, poste frontière malien.

Nous sommes assis à l'ombre du réservoir d'eau, nous attendons nos amis allemands qui sont allés acheter de l'essence au camp militaire. Avec un jour de décalage sur l'Algérie, c'est ici l'Aïd. Nous voyons arriver, d'un pas nonchalant, trois jeunes filles de 15 à 16 ans, fines, élégamment drapées dans leur boubou multicolore, la tête surmontée d'un foulard. La démarche cambrée. Elles viennent nous saluer, nous faire un brin de conversation, souriantes. Et repartent lentement de leur pas majestueux. En quelques minutes, nous venons de pénétrer dans un monde absolument différent de l'Afrique du nord. Pour nous, quoi qu'il puisse arriver, le Mali, le Sénégal, ce sera longtemps ces trois jeunes filles, dans leur sourire et leur beauté.


La beauté des Sénégalaises

 

Cette beauté, cette simplicité que nous retrouverons tout au long de notre voyage jusqu'à Dakar. Et la dernière image que nous emporterons sera aussi celle d'une femme au boubou rouge, étincelant, en parfaire harmonie avec le décor moderne de l'aéroport de Dakar.

Nous avions déjà apprécié dans les films de Sémbène Ousmane la beauté des Sénégalaises. Mais trop habitués au faux réalisme des productions cinématographiques, nous étions sceptiques. Tout au long de notre voyage, nous avons pu vérifier que ce n'était que réalité, sauf peut-être à Bamako qui nous a donné la pénible impression d'une ville en voie de paupérisation. Même le Niger est triste à Bamako !

Et pourtant à Gao, à Mopti, nous avons passé des heures sur le bord du Niger. Certes nous avons flâné dans les rues de Gao, nous nous sommes promenés dans de petits villages comme celui de Bouré avec sa belle mosquée soudanaise ou celui de Kiloanba, nous avons pu voir piler le mil, tisser les longues bandes multicolores. Mais rien n'égale les bords du Niger.

De Gao (capitale de la province orientale du Mali), partent 3 pistes qui vont vers Niamey (Niger), Adrar (Algérie) et Mopti (Mali). Nous avons vu les difficultés des pistes d'Adrar (1 400 kilomères) et Mopti (620 kilomètres). Niamey est plus proche, mais au Niger. L'artère nourricière, c'est le fleuve qui apporte le mil des USA, la farine d'Europe et tous les objets fabriqués sur un bateau au nom du général...

 

GaoBateau12

Arrivée du bateau à Gao


Une variété de races, de couleurs, de cris


Le Niger, grâce à son immense delta intérieur permet la culture du riz et les pêches y sont miraculeuses. Le Niger, c'est la rue principale, le centre commercial, le lieu de rencontre. On y parle quatre ou cinq langues ou plus depuis le tamasheq jusqu'au français... On y trouve le poisson séché et les plaques de sel, les pileuses de mil et les forgerons, les tanneurs et les coiffeurs... C'est dans le Niger qu'on fait sa vaisselle ou sa toilette, c'est sur le bord du Niger qu'on lave son linge. Et tout cela dans une variété de races, de couleurs, de cris. A l'arrivée du bateau qui va décharger ses passagers et ses marchandises, la foule devient plus dense, le bruit des voix s'amplifie, les couleurs semblent s'aviver. Un instant l'image de je ne sais quel film traverse nos esprits devant ce spectacle des bords du Mississippi : quelques Blancs au pont supérieur, la masse des passagers noirs au pont inférieur, des sacs qui écrasent des épaules, des cris, des rires, des couleurs.

A l'hôtel où Benoît écrivit l'Atlantide, nous retrouvons le vieux monde autour de la bière allemande ou hollandaise. Pour le fuir, nous nous réfugions dans nos chambres où la musique « du petit bal du samedi soir » viendra nous tirer. A Gao, à Bamako comme à Ziguinchor (ville principale du sud du Sénégal), nous serons surpris le samedi soir par la musique afro-cubaine du bal hebdomadaire. Et encore plus surpris par la tristesse et l'ennui qui semblent y régner. Nous sommes très loin de la joie et du rythme qui accompagnent les luttes sénégalaises que nous avons pu voir aussi bien à Dakar qu'en Casamance.

 

Tourisme à l'américaine

 

Après une visite éclair chez les Dogons où tout est prévu pour le tourisme à l'américaine : motel à Mopti voyage organisé à partir de Mopti et pour les francs-tireurs guide Dogon avec meilleur angle de prise de vue pour la photo de la falaise et des villages, nous retrouverons à Mopti, construite sur 3 ilôts reliés par des digues, la luxuriance des bords du Niger. Faire 2 000 km de piste à travers la savane desséchée (la saison des pluies ou hivernage a lieu en août) aux arbres rabougris, aux multiples termitières (nous pensions que c'était des balises et nous avons failli perdre nos compagnons de route pour suivre une piste imaginaire) et sentir tout à coup l'odeur de la terre mouillée, la fraîcheur du Niger, puis se mêler à la foule animée. La foule des marchands de toutes sortes, poisson séché étalé sur une dizaine de mètres de toiles, dans des paniers, vannerie, bois, ferraille, pirogues...et partout la foule vivante, bruyante, colorée...

De Tessalit à Gao, comme de Gao à Bamako, le paysage change peu. Au début l'herbe est rare puis, peu à peu, plus dense, les arbres plus nombreux et bientôt apparaissent les énormes baobabs. La seule richesse est l'élevage des bovins (ici essentiellement des zébus).

Dès qu'on approche de l'eau, la vie reprend ses droits : le Niger au Mali, la mer au Sénégal donnent le poisson en abondance et permettent l'importation de toutes les marchandises qui en sont pas produites sur place.


La pêche du soir

 

Nous n'avons pu voir Djénné et sa mosquée d'où est né le style soudanais. Il aurait fallu faire une journée de pirogue et le temps nous manquait. Mais sur la digue nous avons pu voir les pêcheurs jeter et ramener leurs filets abondamment garnis.
A Kayar, petit port de pêche à quelques kilomètres au nord de Dakar, c'est encore plus fascinant. Alors que le soleil se couche lentement à l'horizon, nous assistons à la pêche du soir.

Sur la plage, muni de son filet, le pêcheur fouille l'eau de son oeil exercé, sous le regard des gens du village. Le pêcheur est immobile, évitant instinctivement la vague qui meurt à ses pieds, tout entier tendu dans son regard. Soudain, une légère agitation anime ses doigts, la tension augmente, le filet part. Et ramène un poisson de 30 à 40 centimètres. A plusieurs reprises, le même lancer, le même résultat devant les gens du village assemblés et qui discutent et qui conseillent.


Une ile de coquillages

 

Nous partons dans la brume du soir accompagnés des enfants du village qui nous racontent leur vie scolaire. Mais pour nous, c'est les vacances.Nous partirons demain pour de nouvelles plages. : Joal, village natal du « petit sérère » (président Senghor) avec ses barques multicolores et ses pêcheurs qui vendent le poisson... Fadiouth , village construit sur une île de coquillages où nous sommes surpris de trouver une multitude de porcs (le Sénégalais est essentiellement musulman et le porcs ne peuvent se voir que dans les villages de chrétiens). Il nous faudra ensuite passer le bac de Gambie et ceux de Casamance pour arriver à la merveilleuse plage de cap Skirring.

Sur le bord de la plage des huttes pour prendre le repas. C'est le 25 décembre, les Toubabs (les Blancs) sont descendus de Ziguinchor, de Kaolak pour visiter la Casamance et pour goûter en plein air des charmes de la plage et de la mer. Sur le sable une centaine de personnes. Mais derrière les rochers, une autre plage de sable blanc, très fin, bordée de cocotiers ! La plage exotique par excellence ! Et absolument déserte ! Un kilomètre de sable pour deux personnes et la mer tropicale qui déroule ses petites vagues. Heure de calme, de solitude, de douceur de vivre. Pourtant à 200 mètres de là, des militaires construisent un aéroport et à 2 ou 3 kilomètres au sud commence la Guinée Bissau où se poursuit depuis déjà sept ans une lutte de libération nationale.

Au delà de la plage, il y a les pavés.

 

 

 

Au Sénégal , le troisième plan prévoit

deux fois moins d'investissements

pour l'industrie que pour l'agriculture.
Midi Libre du 21/05/70

 

Nous poursuivons aujourd'hui la publication de la série d'articles relatant l'aventure africaine d'un Carcassonnais, M.Paul Oriol, qui, en compagnie de ses deux camarades, a parcouru ce continent pendant un mois et qui en revient avec d'inoubliables souvenirs. Nous avons suivi les trois hommes tout au long de leur voyage plein d'imprévus, de difficultés mais aussi de riches impressions. Le coté touristique ne doit pas faire oublier cependant l'aspect économique et humain de l'Afrique. Paul Oriol s'est penché plus particulièrement sur celui du Sénégal. C'est ce que cet article tente de faire ressortir.

 

Comme le dit la chanson, « il y a des cactus partout ». Sur les frontières du sud du Sénégal, en Guinée Bissau, la lutte dure maintenant depuis 1963 entre les maquisards du PAIGC et les troupes portugaises. Pendant notre séjour, un nouvel incident de frontière est venu nous le rappeler et nous avons pu visiter nous-mêmes un village détruit l'année dernière par des bombardements portugais. Mais si on a parlé de mouvements de troupes sénégalaises en direction de la frontière, ils étaient très discrets car nous n'avons rien vu lors de notre voyage en Casamance.


La Casamance : province espoir

 

La Casamance est la province frontière coincée entre « le doigt gambien » et la Guinée Bissau. C'est aussi la province espoir. De nombreuses expériences agricoles y sont réalisées. Et le Sénégal est un pays essentiellement agricole. Le président Senghor, lors du VII° Congrès de l'Union progressiste sénégalaise (parti unique du Sénégal) qui avait lieu pendant notre séjour, le rappelait dans son rapport de politique générale : « Il est question de donner la priorité au investissements productifs sur les autres, singulièrement, parmi ceux-là au secteur rural sur l'industrie, aux études et recherches sur les infrastructures ». Effectivement du Ier au III° plan, la part de l'investissement dans l'agriculture a presque doublé, tandis que celle de l'industrie diminuait de moitié.

Des recherches pour l'amélioration des rendements ont été poursuivies avec succès au Centre national de la recherche agronomique. Dans les parcelles expérimentales, on a pu multiplier les rendements traditionnels par quatre (pour le sorgho et l'arachide), par dix (pour le coton) et même par douze (pour le riz). Or le Sénégal retire la plupart de ses devises de l'exportation de l'arachide (78%) et doit importer des produits alimentaires.


Diffusion difficile dans les campagnes

 

Mais qu'en est-il en réalité dans la pratique ? Il semble qu'à l'aide de capitaux publics européens et grâce aux jeunes de l'animation rurale formés par l'École nationale d'économie appliquée que nous avons pu visiter, le gouvernement essaie d'insuffler le changement en milieu rural. Mais il semble que l'animation rurale est beaucoup moins active depuis la chute de Mamadou Dia et le progrès rencontre beaucoup de difficultés pour se diffuser dans les campagnes.
Par ailleurs, même si, par bonheur, plusieurs bonnes récoltes se succèdent, les problèmes de commercialisation se posent, aussitôt, certains milieux ruraux ayant pour coutume beaucoup plus d'accumuler que de vendre.

Pour l'arachide, le problème est encore plus dramatique. Base essentielle des exportations sénégalaises, son cours mondial a baissé de « 20% en deux ans », autrement dit la seule chute des cours a largement absorbé les gains éventuels de productivité. C'est tout le problème de la détérioration des termes de l'échange que posent les pays sous développés à chaque saison de conférence internationale et qui chaque fois évolue à leur désavantage.

 

Nationalisation...

 

Que faire ? C'est là que les critiques des opposants affluent. Et leur liberté de parole est aussi grande que leur nombre... Certes, il faut s'occuper de l'agriculture, certes il faut développer la production d'arachide tout en diversifiant les productions pour éviter d'importer des produits alimentaires qui peuvent et doivent être produits sur place . Nous avons vu qu'au Mali comme au Sénégal, une part importante de l'alimentation de base doit être importée (riz notamment). Mais un pays ne peut sortir du sous-développement en comptant uniquement sur son agriculture. Il faut qu'il prenne en charge son développement industriel et tout d'abord en nationalisant, (et en récupérant les richesses nationales comme disent les Algériens). (supprimé par le ML).
« Parler de la perspective de l'an 2000, comme le fait le président Senghor, c'est mystifier le présent, investir les fonds publics dans l'agriculture, dans le secteur rural et abandonner l'industrie aux investissements privés étrangers. Le plus important, c'est renoncer à toute volonté de développement réel : cela peut entraîner une certaine croissance économique, cela entraîne plus certainement une plus grand dépendance. »

 

...et investissements privés


Si on regarde les chiffres du III° plan quadriennal, on voit que l'industrie recevra de 1969 à 1973 deux fois moins d'investissements que l'agriculture et 80% de ses investissements au moins seront d'origine privée. Par ailleurs, conformément à « la planification partielle, indicative, incitative et participante » (président Senghor), ces capitaux seront essentiellement dirigés ou se dirigeront vers la transformation des produits de l'agriculture (laiteries, conserveries, rizeries, égrenage du coton... placements immédiatemnt rentables.

De plus, rapidement, dans toute conversation, dans le rapport du président Senghor lui-même, se trouve posé le problème de la sénégalisation : à la faculté (récemment encore l'université de Dakar était une université française) par les étudiants qui, depuis mai 1968, sont entrès dans l'ère de la contestation et demandent une sénégalisation de l'enseignement... dans l'administration où chacun accuse les étrangers d'occuper des postes que ne peuvent revendiquer, à titres égaux, des nationaux, au niveau du commerce et des entreprises industrielles.

 

 

 

En l'an 2000, le revenu national sénégalais pourrait atteindre 3 000F par habitant

Midi Libre XX/05/70

 

Il faut remarquer que 700 000 étrangers vivent actuellement au Sénégal pour une population de 3 600 000 habitants (soit environ 20% de la population). Rappelons pour mémoire qu'en France les étrangers ne représentent que 6% de la population et cela pose déjà pas mal de problèmes. Or au Sénégal si certains étrangers peuvent constituer une couche sous privilégiée (Il y a aussi des réfugiés de la Guinée Bissau), un certain nombre occupent des postes importants dans toutes les branches de l'activité nationale. A tout cela, le président Senghor essaye de répondre dans le cadre de l'humanisme libéral avec plus ou moins de bonheur (volonté de création d'une classe d'hommes d'affaires sénégalais, africanisation de l'Université sous la pression des étudiants...) surtout quand il s'agit de réforme de l'enseignement (« de même que les Français ont leur raison pour repousser en cinquième l'initiation au latin, nous avons des raisons politiques semblables pour commencer en sixième, au cours de l'année d'orientation, non seulement du latin mais encore de l'arabe »).

 

Le franc C.F.A


Parallèlement au problème des étrangers du commerce et de l'industrie se pose celui du franc C.F.A. Quand on connaît la rapidité avec laquelle les capitaux ont tendance à retourner se mettre à l'abri en Europe occidentale. Un restaurant libanais ne nous le cachait nullement au Mali, et s'étonnait de nous voir échanger des dollars à la banque, regrettant la bonne affaire qu'il venait de manquer. Or si les Libanais sont nombreux dans toute l'Afrique occidentale, ils sont loin d'être les seuls venus pour « faire du C.F.A. » comme on dit ici. Cela, une fois de plus rejoint le problème de tous les pays sous-développés où les capitaux ne viennent pas pour développer mais pour faire des bénéfices qui sont rapatriés aussi rapidement que possible dans des endroits plus rentables et plus sûrs. Certes ces capitaux entraînent une certaine croissance mais cette croissance est-elle un vrai développement ? Accentue-t-elle la dépendance ou l'indépendance vis à vis de l'ancienne métropole ou de ce que le président Senghor appelle : « La domination concertée que pratiquent les grandes puissances » ?


La poussée des jeunes

 

Les jeunes que nous avons pu rencontrer sont catégoriques et leur choix est fait. Mais tout n'est pas aussi simple qu'ils veulent bien le croire. L'échec du «  socialisme malien », les difficultés guinéennes sont là pour le prouver. Le Sénégal est un pays agricole, son sous-sol, comme ils l'espèrent, est peut-être riche, il reste à trouver ces richesses, à le exploiter.

Il serait intéressant de montrer et de comparer les solutions choisies par l'Algérie, pays aux richesses importantes ayant acquis son indépendance après une longue pénétration et exploitation (mise en valeur) coloniales et le Sénégal, essentiellement agricole, finalement peu pénétré par la colonisation et ayant retrouvé son indépendance politique sans lutte armée.

Si nous suivons le président Senghor dans la « Perspective de l'an 2000 », à cette date et par les voies tracées, le Sénégal aura 7 400 000 habitants et un revenu par tête d'habitant de 3 000 francs. D'ici là, nous pensons que beaucoup de choses auront changé dans ce pays, soit sous la poussée de l'opposition et le président Senghor a pris lui-même un certain nombre de mesures pour répondre à cette pression, soit même par l'irruption de la jeunesse actuellement sur les bancs des écoles, des lycées, des facultés.

 

 

Bonus

 

 

  • Nous étions recommandés à un officier de l'ANP (Armée algérienne) par un de ses parents, professeur de médecine avec qui je travaillais à Alger. Ce qui nous a peut-être valu un surcroit de protection, retardant notre départ de Réggan et l'accompagnement d'un véhicule militaire pour la traversée.

  • Dans notre convoi, il y avait donc un 4 X 4 avec 2 ou 3 Allemands, une 2 CV avec une personne qui allait en Afrique noire et qui n'en était pas à sa première expérience et le jeune Canadien qui allait en... Afrique du Sud en stop...

  • A Bordj Moktar, nous avons passé la soirée avec des militaires de l'ANP. L'un de nous a lâché que nous avions une bouteille de whisky... « Une bouteille de whisky ? » a sursauté l'adjudant qui n'a pas eu besoin d'une grande aide pour la boire dans la soirée.
    L'un de nous médecin est allé faire une visite de nuit pour voir une femme malade. Il n'a pu faire grand chose pour elle.

  • Nous circulions plus ou moins en convoi mais quand les freins de la 4L ont laché, les autres voitures allaient beaucoup plus vite. Quand la nuit est tombée, c'était encore plus dangereux sans frein. Au regroupement, j'ai fait une grosse colère, en leur disant que bière ou pas bière à Gao. Je ne bougeais plus delà jusqu'à l'aube.
    Seuls les Allemands alléchés par la bière de Gao, ont alors continué...

  • Après Gao, nos avons suivi une piste qui, à un moment, bifurquait. Notre mécano-guide décide de prendre une de ces pistes. Je n'étais pas très sûr de son choix « elles mènent au même endroit »... Nous avons un peu avancé, établi notre campement. Au matin, j'entends le trot d'un âne. Je me lève aussitôt et avec les quelques mots d'arabe que je connaissais je demande si c'était la bonne direction. La réponse m'a tranquillisé. Je ne sais pas si la question avait été comprise. C'était la bonne direction.

  • La piste passait à l'écart d'un village. Par curiosité, nous décidons d'aller voir le village. Il y avait un poste de l'armée malienne. Contrôle.
    En tant que Français, nous n'avions pas besoin de visa mais nous avons été soumis à des formalités qui ont pris un certain temps.
    Les Allemands avaient besoin d'un visa. Qu'ils n'avaient pas. Ils ont donc été expulsés, vers le pays le plus proche - ils allaient en Cote d'Ivoire – sans aucune formalité. Ils nous ont simplement attendu.

  • Dans un village, nous nous sommes arrêtés pour nous reposer. Quelques villageois sont venus parler avec nous. "Comment ça va ? Et Vous comment ça va ? Et là-bas, comment ça va ? Ou ça là-bas, là d'où vous venez..."
    On s'approche près d'une case où il y avait une réunion. On entre, je fais le tour pour serrer la main à tout le monde. Et l'un de villageois me demande : « Tu n'es pas un peu africain ? » « Pourquoi ? » « Tu dis bonjour à tout le monde ».

  • A Bamako, nous avons voulu mettre les voitures sur le train pour Dakar. Nous allons vers un bureau en passant devant un groupe d'hommes qui discutent. Le bureau, une centaine de mètre plus loi, est ouvert et vide. Nous attendons un moment. Puis repartons. Au groupe qui discutait, nous demandons où sont les fonctionnaires. C'était eux . Mais ils ne se sont pas déplacés et nous ont reproché de ne pas les avoir salués au passage.

  • Parmi les plus beaux souvenir : Mopti. Le plus grand regret : Ne pas être allé à Djéné.

  • Epilogue : à Dakar, une amie infirmière que nous avions connue en coopération à Constantine, nous hébergeait et a mis sa 2CV à notre disposition. Ce qui nous a permis de mettre nos voitures sur le bateau, la "4L" pour Casablanca et la « 204 » pour la France. Nous avons rejoint Casablanca par avion et quand nous sommes allés récupérer la 4L sur le port. Elle était seule dans un énorme parking, abandonnée, les pneus à plat... une vrai épave. Nous sommes cependant rentrés avec, à Alger.
    Par la suite, nous l'avons vendue à des coopérants.
    L'année suivante, sommes partis en vacances avec des amis jusqu'en Ecosse et tout à coup, arrêtés en pleine nature, que voyons-nous ? Notre ancienne 4L - l'immatriculation n'avait pas changé - qui passe...

 

Quelques images

 

 

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Les anges gardiens

 

 

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Le convoi

 

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Camion venant du Mali

 

 

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Bords du Niger

 

 

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Troupeau de zébus

 

 

 

 

 

 

 

 

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La pêche au filet sur la plage

 

Luttes casamancaises à Dakar

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Les lutteurs et leurs soutiens arrivent en dansant

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Le lutteur invoque les esprits

 

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Le combat

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Le vainqueur

 

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20 février 2011 7 20 /02 /février /2011 01:15

 

 

 

 

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De tout ce que mon père m'a laissé en héritage, la chose à laquelle je tenais le plus était sa gamelle avec son car de militaire. Gamelle et car l'ont suivi pendant la guerre de 1939-40 et pendant sa captivité où l'un de ses camarades a gravé des images qui ont fasciné mon enfance. Il y avait aussi un cadre en bois gravé, inachevé (il y manque la date de fin de captivité), destiné à recevoir une photo...


Il a passé 18 mois comme prisonnier de guerre au Stalag VIII C, à Sagan, maintenant en Pologne. Pendant sa captivité, j'avais 5-6 ans, quand des voisins me demandaient où était mon père, comme on m'avait dit qu'il était prisonnier, je répondais, logiquement, en prison. Et tout le monde riait. Je ne comprenais pas pourquoi !


Il y a quelques années, Anne et moi sommes allés dans l'est de l'Allemagne (Weimar, Buchenwald, Dresden...) et la proximité de la frontière nous a poussés à faire un saut jusqu'à Sagan où mon père avait passé ses 18 mois de captivité.
Au bureau du tourisme, une jeune femme nous a immédiatement renseignés, aimablement émue d'apprendre que mon père y avait passé 18 mois. Peu de "touristes" doivent passer pour la même raison.

Les touristes sont, peut-être, plus intéressés par l'Offlag où s'est déroulée l'histoire narrée dans le film "La grande évasion" qui n'a cependant pas été tourné là. Je pense que le régime communiste polonais ne voulait pas faire écho à cette aventure américaine.


Sur place, cependant, un souterrain a été reconstitué à coté du monument qui rappelle cette période et du musée réservé au prisonniers de guerre. Dans les vitrines, étaient exposés de multiples documents d'époque, photographies, matériel et... des gamelles semblables à celle de mon père même si elles n'étaient pas aussi travaillées.


Finalement, avec l'âge, j'ai pensé me séparer de ce morceau d'enfance et confier la gamelle à un musée. Celui de Carcassonne par exemple. Et c'est là que l'aventure commence.

Nous sommes allés offrir nos objets, précieux de souvenirs, au musée des anciens combattants de la ville où nous avons été très bien reçus. Nous en avons profité pour visiter le musée.


J'étais au premier étage en train de regarder les vitrines quand une personne du musée est venue me saluer courtoisement. Nous avons discuté et je lui ai dit le plaisir que j'avais de visiter un tel musée et notamment de voir que, dans cette vitrine, il y avait un document rappelant que des Allemands aussi avaient participé à la résistance.

Et là, stupéfaction ! Cette personne est partie dans une longue diatribe contre les Allemands. J'ai essayé de rappeler quelques faits de résistance d'Allemands au nazisme, du prix qu'ils avaient payé... j'ai noté aussi que les officiers français qui s'étaient opposés au comportement de l'armée française en Algérie n'étaient pas très nombreux bien que le risque soit bien moindre.


J'ai eu droit alors à une défense énergique de la torture. Non seulement de la torture passée mais aussi de celle qui pourrait advenir. Dans un musée d'anciens combattants qui devrait illustrer les horreurs de la guerre et encore plus de ses excès. Dans un musée où on fait défiler les enfants des écoles. Leur enseigne-t-on qu'il est légitime de torturer ?


J'ai immédiatement quitté ce lieu, furieux. Abandonnant la gamelle du Caporal dans quelles mains. Ma cousine, ma presque soeur, est venue heureusement les reprendre, le lendemain, alors que j'avais quitté Carcassonne.


Quelque temps plus tard, nous sommes allés les déposer au Mémorial de Caen. Ainsi la gamelle du Caporal est maintenant dans un musée dédié à la paix.

 

 

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25 novembre 2010 4 25 /11 /novembre /2010 12:54

Des photos d'affiches ont été ajoutées le 28/12/10 en fin d'article

 

Le foyer culturel le plus important et le plus animé, pendant mon séjour à Alger (1966-1972), était la cinémathèque algérienne de la rue Larbi Ben M'Hidi, créée en 1964 par Ahmed Houcine et Jean Michel Arnold, secrétaire général de la cinémathèque française. Le programme était très éclectique et permettait de voir des films qui ne passaient ni dans les salles, ni à la télévision. La cinémathèque n'était pas fréquentée seulement par des intellectuels, algériens ou étrangers, mais attirait aussi des personnes de milieux plus populaires, probablement du quartier. Les débats étaient fréquents avec des invités, réalisateurs, acteurs, critiques (Claude Chabrol, Joris Yvens, Melvin Van Peebles, Jean-Luc Godard, Alain Robe-Grillet, Jean-Louis Bory...) qui venaient présenter un film. Ces discussions étaient souvent très animées. Elles l'étaient aussi dans les "chaines" d'attente avant le film.

 

Bien sûr, c'est à la Cinémathèque d'Alger que j'ai pu voir tous les très intéressants films algériens de l'époque. En 1969, pour les faire connaître, nous avons organisé à Carcassonne un "festival du cinéma algérien", terme un peu prétentieux pour l'importance de la manifestation.


C'est aussi à la cinémathèque que j'ai découvert le cinéma de différents pays d'Afrique noire et aussi certains films militants comme ceux du Mouvement pour la libération de l'Angola... Parmi les films d'Afrique noire, ceux de Sembène Ousmane méritent une mentions spéciale.

 

Anecdotes :

Ce doit être au moment du festival panafricain, je ne sais pour lequel des films de Sembène Ousmane que nous avons fait la "chaîne" sans succès. La salle était pleine et de nombreux spectateurs attendaient au guichet mécontents.

Nous étions désespérés quand Sèmbène Ousmane est arrivé et voyant une telle foule refusée et déçue, s'est assis sur les marches en exigeant une séance supplémentaire qui eut lieu après minuit !!!

 

Parmi les discussions un peu vives, certaines me sont restées en mémoire. La première a du avoir lieu lors du Festival panafricain. Où ldes spectateurs ont reproché aux cinéastes d'Afrique noire d'utiliser encore la langue du colonisateur alors que les Algériens avaient retrouvé leur langue, la langue arabe.


Une autre avait porté sur la religion. Lors de la prière à la grande mosquée de Dakar (?), on voyait un adulte pousser un gamin à faire comme les adultes alors qu'il gardait la tête en l'air. Cette obligation lui avait été reprochée. Mais pour le cinéaste, la seule religion non importée en Afrique noire était l'animisme.

Cet animisme qu'on pouvait voir pratiqué par une militante maoïste dans un autre film et qui avait étonné, pour ne pas dire plus, certains amis français. Maoïste et animiste !!

 

Une séance mémorable fut celle où le malheureux Yves Montand était venu présenter un film quelque temps après avoir signé un "manifeste d'intellectuels" dont je ne me souviens pas l'objet exact mais qui devait être peu favorable aux Palestiniens. Il a été sommé de s'expliquer et s'en est tiré par des pirouettes peu élégantes. Du genre : "on est sollicité presque chaque jour et on signe un peu rapidement", "ce n'est pas moi, c'est Simone qui donne notre signature"...

 

Ce qui caractérisait la cinémathèque, c'était le nombre de spectateurs avides de voir des films, de tout genre, et d'écouter, de discuter, et surtout la liberté de ton des intervenants, le plus souvent de gauche.

 

On ne peut parler de la cinémathèque et du cinéma à Alger pendant cette période sans signaler l'important travail du critique cinématographique de l'époque, au Moudjahid, Halim Chergui (Guy Hennebelle). De retour en France, Guy, avec son épouse Monique Martineau, a continué son travail de critique en créant la revue CinémAction en 1978 (et plus tard Panoramiques) par laquelle il a contribué à faire connaître le cinéma algérien, le cinéma "djedid", le cinéma de l'immigration et au delà le cinéma militant ou du Tiers-Monde.

 

Pas loin de la cinémathèque, il y avait le "petit théâtre", derrière les Galeries algériennes (transformées, depuis, en musée). Une troupe de jeunes, parmi lesquels Slimane Benaïssa, y montait des pièces qui étaient de véritables manifestes et, quelquefois, l'objet de manifestations contradictoires, notamment, à l'occasion d'une magnifique spectacle sur la situation de la femme.

 

Grâce à la Cinémathèque d'Alger, nous avons organisé  (au nom d'une association que nous avions appelé "Action et nouvelle culture") en septembre 1969 une semaine algérienne avec conférences et  films algérien, la salle étant décorée d'affiches de a Cinémathèque algérienne, retrouvées et photographiées par Jean Clauson.

L'année suivante (je crois), nous avons organisé une manifestation du même type sur le cinéma cubain que nous avions découvert à la Cinémathèque d'Alger.

Voir les affichettes annonçant ces deux programmes.


 

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9 octobre 2009 5 09 /10 /octobre /2009 15:34
ENFIN L'ALGERIE

Après l'émission de Claire Zalamansky ("Ma mère, pied-rouge en Algérie" dans le cadre de "Sur les docks" à France culture), après le livre de Catherine Simon "ALGERIE, LES ANNEES PIEDS-ROUGES DES REVES DE L'IDEPENDANCE AU DESENCHANTEMENT (1962-1969)" (LA DECOUVERTE), un colloque a eu lieu à l'Iremam à Aix en Provence sur "Le temps de la coopération au Maghreb" (1-2-3 octobre 2009), organisé par Jean-Robert HENRY  et Jean-Claude VATIN.
Avoir témoigné de ma petite expérience dans les 3
cas, (j'ai connu à Constantine la mère de Claire Zalamnsky qui était à Batna, J-R Henry et J-C Vatin à Alger) m'a amené à revoir les termes employés pour désigner ceux qui ont participé à ce moment, à leur rôle, à leurs motivations.

L'importance numérique, les motivations des personnes qui ont travaillé en Algérie pendant les années 60-70 ont beaucoup varié. C'est de façon un peu abusive que tous sont plus ou moins qualifiés de pieds-rouges. Les pieds-rouges étaient les plus engagés politiquement et les moins nombreux. Leur nombre varie beaucoup en fonction du degré d'engagement exigé pour entrer dans cette catégorie.

Voici une tentative de classification et de description forcément subjective.

- Dans la période qui précède l'indépendance, tout le monde n'a pas eu le même parcours. Certains militants se sont engagés dans l'aide au FLN ou ont déserté pour ne pas servir dans l'armée française pendant la guerre d'Algérie, d'autres étaient déjà en Algérie dans des organisations humanitaires comme la Cimade,
d'autres enfin ont seulement milité contre la guerre d'Algérie (ce qui a été mon cas).

- Immédiatement après le cessez le feu, en mars 1962, certains militants ont décidé, au moment où tous les cadres européens partaient, d'offrir leur compétence pour éviter l'effondrement technique et administratif de l'Algérie, le plus souvent pour de brèves périodes.

- D'autres, peut-être quelquefois les mêmes, ayant souvent apporté leur aide au FLN sont partis avec l'espoir de faire la révolution aux cotés des Algériens. Ce sont ces militants qu'il faut, à mes yeux, qualifier de pieds-rouges. C'est de cette histoire là que parle essentiellement le livre de Catherine Simon. Ils n'étaient pas, loin de là, les plus nombreux : quelques dizaines ? Quelques centaines ?
C'est en fonction de ce choix que Catherine Simon établit une cassure nette entre la période Ben Bella et la période Boumediene. Mais la majorité des Français qui travaillaient alors en Algérie est restée à son poste et n'a pas été inquiétée. Et certains pouvaient avoir des postes relativement importants.

- La grande majorité de ceux qui sont allés en Algérie après son Indépendance y sont allés simplement pour travailler, pour participer à la construction de l'Algérie nouvelle. Soit avec un statut local, c'est à dire avec un traitement algérien, soit dans le cadre de la Coopération française avec un traitement plus avantageux (Je suis parti en Algérie dans le cadre de la Coopération). Combien utilisaient la Coopération pour venir en Algérie, combien étaient envoyés par la Coopération ? Je ne saurais le dire. Ceux que j'ai connus, quel que soit leur statut se sentaient au service du peuple algérien. Et je n'ai jamais entendu parler d'interférence des autorités françaises à leur endroit.
Pour eux, le 19 juin 1965 n'a pas été une cassure. Anne est venue me rejoindre en septembre 1965 à Constantine, après le coup d'Etat de Boumedienne. L'administration française lui a demandé si elle maintenait sa candidature. Une femme seule (nous n'étions pas mariés) partant en Algérie dans cette situation... Et je ne l'ai pas dissuadée de venir.

Pour moi, nous n'étions pas des pieds rouges mais des pieds verts. Même si cela ne nous empêchait pas d'être au service d'une Algérie que nous voulions socialistes. Et nous participions à la construction d'un pays au milieu de multiples ambiguïtés, avec les contradictions que décrit Catherine Simon.
Pour ma part, je pensais aider à la mise en place d'une politique de santé publique à travers l'animation de l'équipe départementale de lutte contre le paludisme et les maladies infectieuses. Après deux ans à Constantine, je pensais rentrer en France pour faire la spécialité de pneumologie, la tuberculose était importante en Algérie, quand un directeur du ministère de la santé (Dr Benghezal) m'a proposé de la faire à Alger. En faisant ma spécialité, j'ai participé sur le terrain (Dispensaire antituberculeux d'El Harrach) et à la faculté avec le Professeur Chaulet et son équipe à l'élaboration et à la mise en pratique d'une politique ce lutte contre la tuberculose adaptée à l'Algérie.
En 1972, quand j'ai appris que, par suite d'une réorganisation administrative, j'allais être sous la tutelle d'un professeur qui avait un cabinet en ville, j'ai décidé de partir. Je ne pouvais servir d'alibi à un professeur qui disait une chose et en faisait une autre.
Le statut de la femme, mal ressenti par Anne a aussi contribué à ce départ. Sans elle, j'aurais alors accepté le statut de médecin chargé de la tuberculose dans un département saharien.

- Ensuite au fur et à mesure que la Guerre d'Algérie s'éloignait dans l'Histoire, que la coopération s'institutionnalisait, que se développait la possibilité de travailler en Algérie à la place du service militaire (VSNA), la motivation politique s'est peu à peu atténuée. Certains ont pu partir de France pour de multiples raisons, y compris financières, touristiques...
Un participant au colloque de l'Iremam a déclaré être parti après l'échec de mai 68 sans trop d'illusions sur le régime algérien.

Il ne faut pas oublier cependant que l'Algérie n'était plus française et qu'il y avait alors des compétences venues d'un peu partout dans le monde. Certains attirés par la situation politique, d'autres par l'argent, certains indépendants, d'autres envoyés par leur gouvernement, souvent d'un pays de l'Est. Les coopérants des pays de l'Est pouvaient être regroupés. Dans le département de Constantine, l'hôpital d'Aïn Beida fonctionnait, bien je le pense, avec une équipe de Vietnamiens qui avait sa politique. Il y avait aussi un nombre important de médecins bulgares qui, eux, avaient été dispersés dans les campagnes, à la demande du gouvernement algérien. Ils ont fait une excellent réputation à la médecine française. En effet, très spécialisés, formés pour travailler en équipe, ils ont été mis dans des postes isolés et faisaient ce qu'ils pouvaient. Et n'étaient guère aimés par les Algériens.

Les étrangers en Algérie étaient de toutes origines, travaillaient dans tous les secteurs. Une véritable "légion étrangère" aux motivations multiples. Du pied-rouge au mercenaire civil.
Je crois me souvenir, travaillant à la Direction départementale de la santé à Constantine d'avoir compté dans le département des médecins de 60 nationalités différentes !!!
Certains Algériens parlaient du "péril jaune" car le voitures des coopérants avaient des plaques jaunes.
Mais les Français étaient perçus de façon très favorable.

ANECDOTES (à suivre)
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28 septembre 2009 1 28 /09 /septembre /2009 21:34
Algérie mai 1966Le livre de Catherine Simon, "Algérie, les années pieds-rouges Des rêves de l'indépendance au désenchantement 1962-1969" vient de paraître à la Découverte. C'est, sans aucun doute, un excellent livre et un livre passionnant pour moi qui ai traversé cette période, en n'ayant qu'une conscience émoussée de ce qui se passaitEn partie par manque de formation politique probablement, bien que militant du Parti socialiste unifié (PSU), en partie à cause de l'aveuglement volontaire ou involontaire que décrit très bien Catherine Simon, aveuglement qui a touché aussi des militants plus aguerris.
Mais cette période a été aussi la période probablement la plus intéressante de ma vie professionnelle et militante. Je n'en regrette rien même si les choses n'ont pas évolué comme je l'aurais souhaité. C'est pour cet aspect qui apparaît seulement par quelques touches dans le livre de Catherine Simon qui se situe à un niveau plus politique, que je vais essayer de regrouper quelques souvenirs.

Pourquoi l'Algérie ?
J'ai commencé mes études en médecine avec le déclenchement de la guerre d'Algérie, je les ai finies avec l'arrêt de la guerre d'Algérie. Pendant toute cette période, les discussions pouvaient commencer par "il fait beau aujourd'hui", elles finissaient "pour ou contre la guerre d'Algérie". J'ai milité à l'UNEF qui s'est scindée sur la question. J'ai adhéré au PSU, 15 jours avant sa création, car il y avait des militants qui distribuaient des tracts au restaurant universitaire de la rue des Potiers et je leur avais promis d'adhérer après la fusion de l'Union de la gauche socialiste (UGS) et du Parti socialiste autonome (PSA). Ils m'ont pressé d'adhérer 15 jours avant cette fusion car ils voulaient renforcer l'UGS. C'était une vraie fusion, une fusion dynamique, c'est à dire l'addition des militants de plusieurs organisations. Depuis, les groupuscules auxquels j'ai adhéré ont inventé ce que j'appelle les mathématiques post-moderne où les fusions entraînent une diminution du nombre d'adhérents : 500 + 500 = 400.

Un facteur important de la naissance du PSU est la scission de la SFIO (Section française de l'internationale ouvrière, le PS de l'époque). Un nombre significatif de militants et de personnalités l'ont quittée parce qu'il ne supportaient plus la politique algérienne du gouvernement français, à majorité SFIO conduite par Guy Mollet. Ils ont alors fondé le PSA (Parti socialiste autonome). On peut dire que si certaines branches du PSU ont des racines profondes et lointaines, sa naissance doit beaucoup à la Guerre d'Algérie. Le PSU est donc né, notamment, contre la guerre d'Algérie mais, en plus, il a probablement été le premier à s'opposer à la guerre AVEC l'Algérie, c'est à dire à reconnaître l'Algérie avant sa (re)naissance ! Il n'est pas étonnant que dans le bouquin de Catherine Simon si, parmi les personnes interrogées (77), 17 disent avoir été membres d'un parti avant d'aller en Algérie, 7 font état de leur appartenance au PSU : par ailleurs, 7 se réclament des différentes branches du trotskisme, 3 du PCF (plus
2 de l'UEC et 1 des JC).

Quitte à être ridicule, je dois dire que depuis mon plus jeune âge, je voulais "partir" et partir en "Afrique". Que ce soit, suivant mon âge, aux "colonies", dans la "communauté" ou dans les pays devenus indépendants. Pourquoi ? Probablement le fruit d'une éducation chrétienne et de l'école républicaine, d'un besoin de justice... Je me souviens encore de l'image d'un livre de l'école primaire montrant Savorgnan de Brazza libérant des esclaves !!! Je pense qu'à la base de mon engagement quelle qu'en soit les sources, il y a le sentiment de l'absolu nécessité de combattre pour l'égalité et pour la liberté. Mais ce qui me fascinait, c'était l'Afrique noire... ce fut l'Algérie !

D'ABORD LA FRANCE
De gauche depuis toujours, sans aucune formation politique réelle, si ce n'est les discussions très animées avec mon père ou avec les copains, j'aurais adhéré à un parti chrétien si j'en avais connu un de gauche entre 15 et 20 ans. Mais ma première prise de parole publique a été, à Carcassonne, contre le MRP (Mouvement républicain populaire, démocrate chrétien) en faveur du Front républicain. Et c'est ce défaut de l'engagement à gauche qui m'a éloigné du christianisme.
J'aurais pu être à la SFIO mais son comportement en Algérie ne pouvait que m'en dissuader. J'ai eu une discussion houleuse avec le député de l'Aude, SFIO, Georges Guille qui justifiait l'expédition à Suez en comparant Nasser à Hitler...
Je n'étais pas attiré par le PC bien que suivant des cours de marxisme pendant mes études à Toulouse dans une arrière salle de bistrot. Mais je n'ai jamais reproché au PC d'avoir voté les pleins pouvoirs à Guy Mollet, chef du gouvernement, SFIO. Naïveté peut-être mais je pensais qu'ils étaient nécessaires à Guy Mollet s'il voulait réellement conduire une politique de gauche. Il s'en est servi pour faire une politique de droite !!! Guy Mollet m'a guéri définitivement de militer avec des socialistes qui ne l'ont jamais condamné. Et la politique de Mitterrand n'a pas été faite pour me faire changer d'idée !

J'ai donc milité contre la guerre. Mais je n'ai jamais fait de l'aide au FLN. Je me suis même opposé à ce que le PSU s'engage dans cette voie quand il en a été fortement question au sein des étudiants PSU de Toulouse. Je pensais que c'était une erreur d'engager le PSU en tant que parti. Qu'individuellement, cela était possible mais qu'en tant qu'organisation, le PSU ne pouvait le faire sans courir à sa dissolution. C'est probablement ce qui a fait que lorsque "Jeune Résistance" a été mise en place à Toulouse, je n'ai pas été sollicité.
Avec la guerre qui s'éternisait, la question cruciale était : que faire au moment de l'appel au service militaire. J'étais décidé à ne pas le faire. Qu'aurais-je fait si le cessez le feu n'était arrivé quelques mois avant mon incorporation ?  Bien entendu, je n'en sais rien. Mais je savais que je pouvais poser la question à Alexandre M. qui m'avait demandé une adresse sûre à Carcassonne pour servir de boite aux lettres au FLN.
Fort heureusement, pour l'Algérie, pour les appelés et pour moi même. Il y a eu le cessez le feu !

Pendant toute la guerre d'Algérie, nous avions beaucoup de difficultés à mobiliser. J'ai monté une liste de gauche pour la corpo de médecine et nous avons été élus sans problème. Nous étions la seule liste ! Quelques années plus tard, lorsqu'une liste de droite s'est présentée contre nous, nous avons été facilement balayés malgré le travail que nous avions fait.

Les étudiants en médecine avaient un sursis plus long que les autres étudiants. Quand les sursis ont été remis en question, les étudiants en médecine n'ont pas été touchés. Nous avons essayé de lancer un mouvement de solidarité avec les autres étudiants pour qu'ils puissent continuer leurs études et échapper, pour quelque temps à l'incorporation. Je ne pense pas avoir convaincu un seul étudiant quand j'ai pris la parole dans l'amphi.

Nous avons aussi essayé de mobiliser les mères d'appelés. La mère de Claude M. nous a répondu : "Ils peuvent le faire comme mon fils".
Tout ceci ne pouvait que me renforcer dans l'idée de quitter ce pays qui m'écoeurait profondément.

Ma thèse en poche, j'ai même essayé de partir par le canal de l'OMS. Je suis allé jusqu'à Genève pour voir si je pouvais me faire embaucher. On m'a dit que non. Ou alors au Ruanda. Et comme j'ai répondu : pourquoi pas ? Il s'est avéré que ce n'était pas possible. C'est probable pour de nombreuses raisons. Je n'avais pas encore fait le service militaire et je ne pensais qu'à partir. Définitivement.

Paradoxalement, je suis allé en Algérie, pour la première fois, pendant le service militaire après la proclamation de l'indépendance ! J'aurais pu y aller avant dans le cadre de l'Unef mais j'avais refusé d'envisager cette éventualité : aller dans l'Algérie en guerre avant son indépendance ! Par la suite, je l'ai un peu regretté car je n'avais aucun point de comparaison avec l'Algérie d'avant l'indépendance.

Pour beaucoup, être allé en Algérie comme militaire français après l'indépendance soulève l'incrédulité : "Après l'indépendance ?" Il faut se rendre compte qu'au moment du cessez le feu, il y avait des régiments entiers dans l'Algérie occupée. Que l'évacuation de ces régiments n'a pu se faire en un clin d'oeil. Que la structure des régiments devait être maintenue pour qu'ils puissent être rapatriés en bon ordre.

Lors de mon incorporation en janvier 1963, j'ai fait un séjour à Libourne où étaient regroupés tous les médecins appelés pour suivre une formation de médecine militaire avant l'affectation qui dépendait du classement. J'ai créé la surprise en demandant l'Algérie alors qu'il y avait encore quelques places en France. J'avais l'espoir, déjà, de faire de la coopération
dans le cadre du service militaire car on en parlait officiellement à l'époque. En réalité, j'ai passé mon séjour de 10 mois à Mostaganem dans une caserne. J'ai bien pris contact avec le Croissant rouge algérien mais sans suite. Et je ne sais pas comment aurait réagi le commandement s'il l'avait su.

Quelques petites anecdotes.
Arrivés à Alger, nous étions 4 médecins et j'ai pu choisir en premier mon affectation. Fort heureusement : il y avait 4 postes dont 3 dans la Légion ! Mon choix a semblé indigner le colonel qui nous recevait et qui, après mon choix, a tenu à nous dire qu'il était très fier d'être "première classe" de la Légion. Un camarade, martiniquais, qui avait fait ses études à Toulouse a eu un poste à la Légion : quand je l'ai revu après le service militaire, tout s'était bien passé pour lui.

Pendant notre bref séjour à Alger, nous sommes allés, à plusieurs, visiter la Casbah, en uniforme sans aucun problème si ce n'est des petits gosses qui nous suivaient en piaillant et qui étaient réprimandés par des adultes.

Au cours d'une balade, nous sommes montés à ND d'Afrique pour admirer un magnifique coucher de soleil. Et l'un des collègues de s'écrier : "Devant ce coucher de soleil, je comprends l'attachement des Pieds-noirs à ce pays". Et moi de répondre : "
Devant ce coucher de soleil, je comprends la volonté des Algériens d'être ici chez eux". La discussion n'est pas allée plus loin.

J'étais donc à Mostaganem pour le premier anniversaire de l'indépendance. Privilège d'officier, comme tout médecin j'étais aspirant, à cette époque, je logeais en ville à proximité de la caserne mais j'étais consigné à mon domicile. Voulant voir la manifestation, je suis descendu, en civil, j'ai demandé au policier qui était au coin de la rue s'il y avait danger pour un Français d'aller à la manifestation. Il a été très étonné de ma question. Et je suis allé me mêler à la foule. J'ai cru voir quelque étonnement dans les regards devant cet Européen inconnu.

C'est à Mostganem que j'ai vu pour la première fois "Octobre à Paris", film sur la sauvage répression de la manifestation des Algériens, le 17 octobre 1961, à Paris. J'étais en civil mais des appelés étaient venus le voir en militaire. Cela ne semble avoir posé aucun problème.

A l'époque des bruits circulaient que les Algériens tendaient des fils en travers de la route qui menait à la plage pour piéger les éventuels Pieds-noirs qui s'y rendaient. J'ai connu un pied noir à Mostaganem, un médecin radiologiste, assez âgé, qui se préparait à partir parce que, m'a-t-il dit, toutes ses connaissances étaient déjà parties. Il avait un revolver dont il voulait se débarrasser et que j'ai ramené à la caserne.

Notre régiment a été rapatrié en avril 1964 mais il y avait encore bien des militaires en Algérie, à Mers el Kebir, où j'étais allé avec une ambulance militaire, dans un aéroport aux environs d'Oran dont j'ai oublié le nom mais qui servait de relais, disait-on, pour aller en Afrique noire, au Sahara bien sûr. Le 15 août 1963, je suis allé en avion militaire à Colomb-Béchar, voir des collègues de Toulouse au prix d'une bouteille de wisky offerte à un adjudant...

Je me souviens d'une note du médecin chef du service médical militaire de toutes les troupes française en Algérie qui disait, partant à la retraite, que "les médecins étaient les seuls à servir à la fois leur pays et l'humanité" . Si c'est lui qui le dit, ai-je fait remarquer au médecin capitaine.

La présence militaire française a continué bien après le départ du régiment de Mostaganem notamment au Sahara pour les essais nucléaires et même à Alger où le drapeau de l'Amirauté a été ramené bien plus tard alors que j'étais de nouveau en Algérie mais cette fois comme coopérant civil.

LE MAROC ENSUITE
En réalité, avant d'aller en Algérie, je suis allé au Maroc. Par un copain, étudiant en médecine, nous avons demandé au professeur R. de nous envoyer au Maroc comme infirmier dans une colonie de vacances marocaine. Finalement, je suis le seul à être parti.

Première traversée en bateau Marseille-Casablanca. Avec un bateau qui n'était pas très grand, sur lequel voyageaient une quarantaine d'étudiants qui allaient ensemble au Maroc. Ils ont envahi le bateau, ont fraternisé avec l'équipage, piloté, pris des douches au tuyau d'arrosage, bu le pastis et poussé la chansonnette avec les matelots corses !

Il fallait que je passe au ministère pour mon affectation. J'ai été ébloui par l'avenue principale de Rabat. J'ai été envoyé à Saïdia, sur la côte méditerranéenne, au nord d'Oujda, à la frontière algérienne. C'était une colonie essentiellement sous toiles de tentes, au bord de la mer où j'ai passé l'été. C'est là que j'ai fait connaissance de Simone, Guillaume et leurs enfants (1). Ils étaient les seuls européens avec lesquels j'étais en contact et par eux, épisodiquement, avec quelques autres.

De ce séjour, je ne conserve que quelques anecdotes. Une chose qui m'a frappée, c'est l'antisémitisme de gens de gauche.  Chose impensable pour moi. Je me souviens de cette réflexion : "Nous avons su que le Maroc allait retrouver son indépendance, le jour où nous avons vu les Juifs manifester avec les Arabes".
J'étais en contact permanent avec l'encadrement de la colonie. Je dois dire que j'ai peu participé aux discussions car tout se déroulait en arabe et que je n'en comprenais pas un mot. J'ai cependant eu quelques discussions. Un des moniteurs ne parlait que de sport. La seule fois où il 'a parlé de politique ce fut pour me faire part de sa joie de la mort de Dag Hammarskjoeld parce qu'il était pour les juifs.

Parmi les enfants de la colonie de vacances, il y avait beaucoup de petits blonds ce qui m'avait beaucoup étonné. Il devait y avoir une trentaine de Mohamed ben Mohamed ! Comment s'y reconnaître ? Depuis l'état civil a été réorganisé. Une bonne partie des enfants étaient des réfugiés algériens.

Lors de mon retour de Saïdia à Rabat et Casablanca, j'en ai profité pour visiter Azrou, Ifrane et Fès grâce à un moniteur de la colonie. D'Azrou, jai ramené un plat et un marteau en olivier pour casser des noix qui est encore à Carcassonne et de Fès un sac en cuir pour ma mère que l'ami qui m'accompagnait a longuement marchandé, pour le plaisir, m'interdisant de me mêler de cette négociation complice.

En passant, nous sommes allés rendre visite à des cousins éloignés qui, après avoir quitté la Syrie, étaient installés à Meknès. Le cousin était maître bottier. Stupéfaction pendant le repas, mon ami marocain et mes "cousins" s'entendaient comme larrons pour faire de l'antisémitisme !!
  Quand je pense que lors d'un passage à Carcassonne, la "cousine" nous avait soutenu que les "arabes n'étaient pas comme nous, que d'ailleurs elle le savait bien elle qui en avait soigné et que leur sang n'avait pas la même couleur que le nôtre !!!".

Cela me rappelait une autre discussion à la maison entre des membres de ma famille et des Maliens qui étaient en math-élem avec moi et que j'avais invités. Tout le monde faisait assaut devant eux d'antiracisme. Je n'y ai pas tenu et je suis sorti pour aller donner des coups de pied dans la porte du jardin !

De Rabat, je suis rentré en Caravelle, premier voyage en avion ! et j'ai pu voir le détroit de Gibraltar, un avion militaire qui nous a suivis un moment et les parcelles minuscules de la campagne !

ENFIN, L'ALGERIE



1 - Voir "la vie extraordinaire de personnes ordinaires" -1.


                                  






 
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12 septembre 2009 6 12 /09 /septembre /2009 09:36
2 - Paulette C., Charles C. et André R..

Charles C.
J'ai fait ma spécialité de pneumologie à Alger avec Charles  qui faisait partie des "jeunes", puisqu'il était de la promotion suivante.
En réalité, quand je l'ai connu, Charles avait déjà une longue carrière, mouvementée derrière lui. Déjà médecin en1940, nationaliste, il n'accepte pas la défaite et décide de passer en Espagne. Entré nationaliste dans les geôles espagnoles de Figueras, il en ressort communiste et après avoir rejoint Londres, se retrouve médecin dans les sous marins, je crois !
A la libération, il sera médecin des houillères du Nord. Suite à un accident vasculaire cérébral qui ne lui laisse aucune séquelle, il lui est conseillé de ralentir un peu ses activités, ce qui le conduit à prendre un poste en Algérie, à Médéa, en coopération.

André R.
Dans le cadre de ses fonctions, il rencontre André R. Encore une figure ! André R. était alors médecin expert de l'OMS. Il a lancé en Algérie la Superamine
à base, essentiellement, de produits locaux (farine de lentilles et de pois chiches décortiqués notamment) qui était un aliment dit "de sevrage" que l'on donne pour remplacer ou compléter l'allaitement maternel. Aliment complet, réalisé à partir de la production locale, la Superamine était destiné à se substituer aux produits importés, chers, mal adaptés à la situation des familles algériennes. Malgré ses qualités, la Superamine a rencontré quelques difficultés à s'imposer à cause d'une présentation qui n'était pas suffisamment attractive par rapport aux produits importés, à cause de son image de produit local, ersatz des produits occidentaux.
André avait fait Santé navale et avait été le médecin de Malraux pendant la guerre, brigade Alsace-Lorraine, sur lequel il racontait quelques histoires pittoresques.
Après avoir été médecin en Afrique,
création/fondation de l'ORANA à Dakar (Office régional pour l'alimentation et la nutrition africaine). médecin  général, il était devenu expert en nutrition pour l'OMS. C'est dans ce cade qu'il voyageait en Algérie et que nous l'avons connu à Constantine et Charles à Médéa.
André était donc de passage à Médéa et Charles l'invite chez lui. Surprise dés que André voit  Paulette, l'épouse de Charles : "Mais je te connais !"

Paulette C.
Effectivement, André et Paulette s'étaient connus à Marseille pendant la guerre. A cette époque, Paulette était assistante sociale et dans le cadre de ses activités, professionnelles et militantes, rendait visite aux détenus, notamment aux résistants.
Lors d'un de ces contacts avec un officier allemand, dans le cadre de ses activités, celui-ci l'interpelle :
- Je sais ce que vous faites. Je voudrais vous voir après le service à tel endroit.
Après concertation avec les camarades de la Résistance, elle décide de se rendre au rendez-vous. L'officier allemand lui propose un marché. L'exfiltrer en échange du plan de répartition des mines de la ville de Marseille. Et le marché a été conclu.
C'est l'histoire qui m'a le plus frappé parmi celles que nous a racontées Paulette qui était aussi agent de transmission de la résistance. Jeune femme à cette époque, cela lui a permis, avec un sourire comme ausweis,  de passer sans difficultés des barrages.
Mais tout n'a pas été toujours drôle et elle souffrait d'insomnies et de claustrophobie depuis qu'elle avait été prise sous un bombardement où elle avait failli rester.
Je ne sais comment elle avait rencontré Charles. Toujours est-il qu'après avoir été mariée avec un officier, je crois apparenté à la famille de de Gaulle, elle s'en était séparée et était mariée avec Charles.
Tous deux militaient au PC. Elle racontait le nombre de fois où elle avait été convoquée par la police et inquiétée pour des articles qui étaient publiés sous son nom mais rédigés par des camarades du PC. Elle découvrait ces articles au Commissariat !
Tous deux, fidèle au PC, avaient une grande nostalgie de Paul Vaillant-Couturier qui aurait, pensaient-ils, empêché les errements du PC...
Bien entendu, c'est en Algérie que nous l'avons rencontrée où elle avait réussi à se faire de nombreux amis malgré un franc parler qui a du traumatiser plus d'une oreille algérienne notamment sur la condition de la femme.
Charles et Paulette sont rentrés en France au moment de la retraite de Charles.
Un jour, Paulette présente des symptômes qui font penser à Charles qu'elle avait un cancer. Il l'a fait examiner par une autorité médicale. A la fin du bilan, Paulette se trouve face au professeur :
- Alors, c'en est un ?
- Euh, je crois que...
-C'en est un ou non ?
- C'en est un.
- Opérable ou non opérable ?
- Opérable.
- Vous l'opérez quand ?
Ce fut l'histoire de son premier cancer qui s'est relativement bien terminée.
Relativement car, quelques années plus tard de nouveaux symptômes font penser à une métastase.
Même scénario. Même comportement. Même conclusion.
Paulette passera même à la télévision lors d'une émission pour dire qu'on pouvait survivre même à deux cancers.
Elle succombera au troisième.

En écrivant ces quelques mots. Je me rends compte de leur sécheresse. De la bêtise de ne pas avoir posé de questions, de ne pas avoir relevé au jour le jour les anecdotes racontées par les uns ou les autres. Qui aujourd'hui sont cachées dans une mémoire défaillante.


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11 septembre 2009 5 11 /09 /septembre /2009 15:56
3 - APO, "LA DOUCE TYRANE" ET LES AUTRES
J'ai aussi connu Apo en Algérie. Il faisait partie d'un groupe de révolutionnaires brésiliens échangés contre un ambassadeur.Je ne sais plus lequel car il y a eu, dans la même période, trois échanges entre les ambassadeurs d'Allemagne, de Suisse et des Etats-Unis, je crois, et un certain nombre de détenus politiques au Brésil, la plus importante a concerné 40 détenus.
Après un passage par Cuba, certains d'entre eux se sont retrouvés en Algérie et nous en avons connu plusieurs. Parmi ceux que j'ai connus, l'histoire la plus "extraordinaire" est celle d'Apo.
Apo était à l'école des officiers du Brésil quand a eu lieu une tentative de putsch de gauche. Apo s'est retrouvé exclu de l'Académie militaire mais comme un officier même "félon" ne pouvait être réduit à la mendicité, l'Etat a alloué à sa soeur une pension de "veuve de guerre" qui a permis à Apo de poursuivre, rémunéré par l'Etat, la carrière d'une vie de "révolutionnaire professionnel".
Apo était membre du parti communiste brésilien. Ses options politiques l'ont conduit à mettre les compétences acquises à l'Académie militaire au service du gouvernement espagnol, lors de la guerre civile. Qu'il a perdue, bien entendu.
Il s'est retrouvé ensuite dans les maquis français du Sud-ouest, "libérateur d'Albi et de Carmaux". C'est à cette occasion qu'il a rencontré une Française, Renée, Marseillaise, qu'il appelait sa "douce tyrane".
Rentré en famille au Brésil, avec au moins un enfant, il a repris ses activités militantes au PCB. Mais sous la dictature, ayant trouvé que le PCB n'était pas assez à gauche, il a fondé le PCB-R (révolutionnaire) qui est entré dans la lutte armée.
Apo était un homme étonnant. Bel homme, aux temps grises, à la voix douce, d'une courtoisie qui faisait penser à un gentleman "vieille France". D'après ses camarades, par ses discours, il arrivait même à séduire les gardiens de prison. En tout cas, il était très loin de l'image du communiste au couteau entre les dents. Je me souviens d'une rencontre devant la poste d'Alger où j'ai subi un "abraço" chaleureux qui m'a secoué pendant plusieurs minutes. Et d'un optimisme à toute épreuve. "Oriol, des lunettes vertes, il faut mettre des lunettes vertes".
Mais je vais trop vite. Comme beaucoup de ses camarades de clandestinité, Apo a été arrêté. Il n'a retrouvé sa liberté qu'en échange d'un ambassadeur. Arrivé à Alger, il a fait fonctionner le réseau des anciens résistants, il était, je crois, colonel des FTP,  et a pu revenir en France. Où il a reconstitué le réseau du PCB-R notamment avec d'autres "échangés" comme lui.
Quand nous sommes revenus d'Algérie, en 1972, nous avons acheté un appartement à Belleville (Paris) et le jour où nous nous sommes installés un couple de ses camarades que nous avions connus à Alger, nous attendaient assis devant la porte, au septième étage ! A l'étonnement des voisins qui leur ont demandé s'ils avaient l'intention de rester là longtemps !
Ils ont séjourné quelque temps chez nous puis l'appartement a servi de lieu de réunion. Quand nous rentrions, ils étaient installés dans la salle de séjour, assis sur le tapis du Djebel Amour, et  nous traversions la salle de séjour en ne voyant personne.
Plus tard, quand nous sommes allés au Brésil, nous avons rencontré certains de ces militants qui nous connaissaient pour nous avoir vu traverser la "salle de réunion" mais que nous ne connaissions pas.
Parmi les militants du PCB-R libérés, lors d'un autre échange, il y avait un fils d'Apo et de Renée. Ses activités militantes l'ont conduit au Chili où séjournaient beaucoup de révolutionnaires sud-américains du temps d'Allende. Nous l'avons rencontré quand nous y sommes allés lors de l'été 1972. Il y était encore en septembre 1973, lors du coup d'Etat de Pinochet et s'est retrouvé au Stade. Dont il est sorti en affirmant qu'il était français, ce qui était exact, français de sang par sa mère la "douce tyrane". Mais pour prouver sa nationalité, il a dû chanter la Marseillais sous les coups de crosses de militaires et les autorités diplomatiques françaises l'ont alors récupéré. Il est revenu rejoindre la cellule PCB-R de Paris. A Paris, il était donc français, il a été appelé pour faire le service militaire dont il s'est fait dispenser pour des raisons médicales : "claustrophobie", "intolérance à l'uniforme" à la suite des mauvais traitements subis pendant ses incarcérations.
Quand le retour au Brésil a été possible, tous sont repartis et beaucoup ont rejoint le PT. De telle sorte que, quelques années plus tard, quand ils nous ont invité au Brésil, nous avons pu bénéficier des "hôtels PT", c'est-à-dire faire le tour du Brésil en logeant chaque fois chez des camarades du PT que nous avions connus ou qui nous avaient connus à Alger ou à Paris.
Apo avait la carte  n°1 du PT, il a continué d'y militer jusqu'au bout. Il en était une personnalité emblématique. Lula lui a rendu hommage.

NB :
1) Une émission de télévision au moins a raconté une partie de la vie d'Apo, dans la résistance.
2) Apo a  publié un livre en portugais : "Vale a pena  sonhar"
Carvalho Apolonio De, Editeur : Rocco - Date : 1997
3)
Une biographie d'Apo et de Renée, plus complète et moins anecdotique peut être consultée sur : http://rioscope.com.br/?p=1005&lang_pref=fr
4) Sur Google 142 pages en français sont consacrées à Apo.
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8 septembre 2009 2 08 /09 /septembre /2009 04:55
L'Histoire est faite de multiples histoires méconnues.
En voici quelques unes. Qu'il faudrait raconter avec des talents de romancier que je n'ai pas. A partir de notes accumulées durant la vie que je n'ai pas prises. Il n'empêche. Je vais relater là, dans ce que j'en ai connu, la vie de quelques personnes que j'ai rencontrées avec une sécheresse notariale du langage. Je regrette, aujourd'hui, de ne pas les avoir interrogées. Il ne s'agira donc que de bribes de vie. Que ces quelques lignes me permettront de revivre. Même si je ne suis pas capable de les faire partager au lecteur éventuel.
Ces vies sont exceptionnelles. Mais elles ne sont probablement pas plus exceptionnelles que celles de multiples inconnus, croisés ou non. Anonymes ou discrets.
J'ai connu ces personnes, essentiellement en Algérie dans les années 60. Alger était alors un foyer en ébullition. Il s'y trouvait une "légion étrangère" de la Révolution. Je n'ai pas été un acteur de ce milieu, je ne l'ai fréquenté que marginalement. Si ceux qui l'ont réellement fréquenté prenaient la plume, des volumes pourraient être écrits. Mais pour beaucoup, il ne s'agissait pas d'écrire mais de faire. Même si tous ne faisaient pas.
Pour parler de ces vies, je n'ai aucun mandat. Aucune connaissance historique pour les replacer dans leur contexte. Aucune note. Je n'ai fait aucune recherche. Seulement le souvenir d'anecdotes, de conversations avec les uns ou les autres et une mémoire incertaine.
1 - Guillaume et Simone VIGNOTE
Guillaume était pharmacien en Espagne au moment de la guerre civile à laquelle il a participé dans les rangs socialistes. Au cours de laquelle, il n'a pas hésité (c'est lui qui me l'a dit) à envoyer à la mort un membre de sa famille qui n'était pas du bon côté.
Bien entendu, comme l'ensemble de la gauche, il a perdu cette guerre et s'est retrouvé en Algérie. Il a alors été envoyé casser des cailloux sur le Méditerranée-Niger, ligne de chemin de fer qui s'est perdue quelque part dans les sables du sud de l'Algérie. A la Libération, il a demandé la nationalité française qui lui a été refusée. Il était devenu communiste !
En Algérie, il a rencontré Simone. Elle s'était mariée à 17 ans pour fuir le milieu familial. Guillaume et Simone avaient chacun, de leur premier mariage, un fils. Celui de Guillaume est devenu médecin, je l'ai rencontré une fois à Oujda.
Car pour des raisons que j'ignore, Guillaume et Simone ont quitté l'Algérie pour s'installer à Oujda. C'est là où je les ai rencontrés pour la première fois. Plus exactement à Saïdia. Par piston, je m'étais fait engager comme infirmier dans une colonie de vacances. C'était pour moi, le premier pas d'un rêve : aller en Afrique.
Guillaume et Simone vivaient à Oujda. Guillaume était pharmacien à l'hôpital. Ils ont eu deux enfants qui étaient à la colonie de vacances et eux logaient en ville.

Cette colonie de vacances, sous toile de tente, était au bord d'une plage magnifique. Et peu éloignée de la frontière algéro-marocaine au point que les projecteurs de la ligne Morice balayaient et éclairaient de leur faisceau lumineux la colonie de vacances pendant la nuit. Tandis qu'on entendait, dans le lointain, les coups de feu des armes automatiques entre membres de l'Armée de libération nationale algérienne qui essayaient d'entrer ou de sortir d'Algérie et les militaires français qui voulaient leur barrer la route.

 

J'avais, à cette époque, un ami qui faisait son service militaire dans cette région, du côté Algérie. De temps à autre, il allait se baigner à Port Say, en Algérie. Bien sûr, nous n'avons pu nous rencontrer pendant mon séjour à Saïdia. Nous étions séparés par une ligne de défense de fil de fer barbelé,.. et une guerre. Plus tard, je suis allé à Port Say (El Marsa, je crois) qui est une plage encore plus belle que Saïdia.

Au Maroc, du temps du protectorat, Guillaume s'était rangé du côté des Marocains contre la France. Lors de l'indépendance du Maroc, il a demandé la nationalité marocaine qui lui a été refusée parce qu'il était communiste.

Quand j'ai connu le couple, le Maroc avait retrouvé son indépendance et abritait une forte colonie algérienne et en particulier l'armée algérienne sous les ordres d'un certain colonel Boumedienne. A cette époque, Guillaume était à leurs côtés. Il avait mis ses compétences à leur service, sans que je connaisse son rôle exact. Mais lors de l'indépendance de l'Algérie, Guillaume, Simone et leurs deux enfants sont rentrés en Algérie et se sont installés rue Pasteur où ils ont bénéficié d'un "bien vacant" : ces appartements abandonnés par les pieds noirs lors de l'été 62, récupérés par les Algériens et attribués par le gouvernement sous le nom de "biens vacants".

C'est là que je les ai retrouvés, je ne sais plus comment, quand je suis arrivé en Algérie comme coopérant (de 1964 à 1972).

Guillaume était pharmacien à l'hôpital Mustapha d'Alger. Il a alors demandé sa naturalisation pour devenir algérien. Qui... lui a été accordée. Mais entre temps, il y a eu le coup d'Etat de Boumedienne et Guillaume, communiste était donc au PAGS (Parti de l'avant-garde socialiste, suite du Parti communiste algérien) et a été emprisonné à Lambèse. Lambèse, au sud de Constantine, a une imposante prison construite, du temps de la France, avec les pierres romaines. Il ne pouvait se plaindre !

J'étais alors à Constantine. Quand j'ai appris l'arrestation de Guillaume, pensant qu'en plus du choc, Simone devait avoir des problèmes matériels, j'ai envoyé de Constantine une petite somme par la poste à Simone. Peu courageux, de façon anonyme, avec l'espoir d'éviter tout problème policier. Ce qui a causé un problème à Simone. Mon mandat était envoyé à Simone ; or Simone et Guillaume n'étant pas mariés. Elle avait toujours son nom de jeune fille. Je ne sais si je le connaissais à ce moment là mais je n'avais pas du tout pensé à la question. Simone avec beaucoup de complications a réussi à toucher cet argent. Je l'ai appris plus tard.

Simone et Guillaume n'étaient pas mariés, non par volonté (comme nous. J'étais au PSU et , Guillaume me traitait, amicalement, de trotzkiste, de contre tout) mais par impossibilité. Si Simone était divorcée, Guillaume ne pouvait divorcer, le divorce n'existant pas en Espagne. Alors Guillaume s'est converti à l'islam qui permet la polygamie. Il a pu ainsi se marier avec Simone.

En Espagne, des amis ont déclaré qu'il avait disparu. Ce qui a permis à sa femme, espagnole, de se remarier. Disparu et bigame !  Quand j'en ai parlé plus tard à leurs enfants, ils semblaient l'avoir ou oublié ou ignoré ! Le mariage de Simone et Guillaume a eu lieu, après la sortie de prison de Guillaume.

Mais à sa sortie de prison, Guillaume n'a pas été repris comme pharmacien à l'hôpital Mustapha. Il a fallu qu'il attende quelque temps pour trouver du travail. Grâce à un ministre de gauche dont j'ai oublié le nom, il a été nommé à la SOALCO (Société algérienne de conserverie) pour mettre sur pied le contrôle sanitaire de la production...

Ses fonctions l'ont amené à voyager en Europe et il est même revenu en Espagne où, avec Simone, ils ont retrouvé sa première épouse et ainsi, il s'est promené bras dessus bras dessous avec ses deux femmes, légitimes. La première présentant la seconde à ses amis en disant :

  • C'est Guillaume et son épouse. Je l'ai supporté 3 ans, elle le supporte depuis 30 ans !

Simone était femme au foyer. Elle mettait ses talents de couturière au service de ses amies. Ayant deux enfants d'une vingtaine d'années, leur appartement était trés fréquenté par de jeunes coopérants et coopérantes qui utilisaient ses compétences de couturière.

Lors du tournage à Alger de "Z", elle a été embauchée comme couturière sur le film. Elle s'est bien entendue avec la couturière en titre, elle a ensuite été embauchée à plusieurs reprises sur le tournage de films en France ce qui a fortement augmenté les revenus du ménage, car elle devait gagner beaucoup plus que Guillaume. Elle a aussi travaillé sur d'autres films algériens dont les "Hors la loi".

Lors d'un de ses voyages en France, Simone est allée à une fête du journal Libération. A la sortie de la fête, Libération était en vente avec, en première page, une photo du visage hilare de Simone.

Je ne sais combien d'exemplaires de cette première page elle a reçu à Alger. Je ne suis pas sûr que cela ait fait un grand plaisir à Guillaume.

Chez les Vignote, il n'y avait pas que les coopérants qui défilaient. Malgré son séjour en prison, Guillaume était toujours en contact avec la gauche algérienne dont des membres ou anciens membres du PAGS, il était très ami avec Ali Zamoun, grande figure de la gauche algérienne et ils ont accueilli Kateb Yacine lors de ses pérégrinations nocturnes dans Alger...

Cette continuité avec le PAGS a valu à Guillaume une autre brève arrestation. Probablement un message pour lui dire qu'il devait se tenir tranquille, qu'il était sous surveillance.

Des films ont té tournés dans leur appartement et Simone a joué dans "Bab el oued city",  ce qui lui a valu une certaine notoriété.

Après le décès de Guillaume, Simone a vécu seule pendant quelque temps à Alger. Leurs deux enfants se sont mariés en France et vivaient en France mais Simone, comme Guillaume, se voulaient profondément algériens. Elle voulait donc rester à Alger. Faisait des aller-retour. Mais au bout de quelque temps, elle a été menacée par des jeunes de son immeuble qu'elle avait vu grandir. Menace sérieuse ou espoir de récupérer un appartement qui était vide une bonne partie de l'année ? Elle a dû se résoudre à quitter l'Algérie.

Elle a vécu pendant plusieurs années dans un foyer, touchant en tant que française, le RMI. Elle sortait beaucoup dans Paris, ne manquant aucune manifestation culturelle algérienne tant que son état de santé le lui a permis, fréquentant les amis qu'elle avait connus à Alger et qui maintenant se retrouvaient à Paris. Lors d'une cérémonie culturelle, elle a été présentée comme la "grande dame du cinéma algérien" ce qui la faisait bien rire !
Pour notre part, nous allions la voir toutes les semaines pour l'amener au restaurant. Et parler de... l'Algérie.
Jusqu'au jour où elle a du être hospitalisée...


NB : Quand on cherche Guillaume VIGNOTE sur Google, on ne trouve aucune référence. Pour Simone VIGNOTE, il y en a 73 ou 158, de peu d'intérêt. Presque toutes tournent autour de Bab el oued city. Un seul site est intéressant qui publie un long entretien avec Simone tiré d'un livre que je n'ai pas lu.

Vivre en Algérie: des françaises parlent : enquêtes 1989-1995 - Andrée Dore-Audibert, Annie Morzelle - 1997 - 221 pages



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Published by Paul ORIOL - dans Souvenirs
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